dimanche 11 février 2024

La norme du français au Québec : les deux modèles

 

Comme mes lecteurs ont pu s’en rendre compte à quelques reprises, je suis exaspéré par la pratique, devenue courante dans le Grand Dictionnaire terminologique (GDT), d’affirmer sans preuve que tel ou tel mot fait partie de la « norme sociolinguistique du français au Québec ». Dans sa Politique de l’emprunt linguistique (2017), l’Office québécois de la langue française (OQLF) va même jusqu’à affirmer que « chaque emprunt est évalué en fonction : […] de son adéquation à la norme sociolinguistique du français au Québec (c’est-à-dire de sa légitimité dans l’usage) » (p. 9). Sur la base de quelle enquête ? Aucune ! C’est tout simplement de la pifométrie.

Pourtant il y a eu quelques enquêtes qui donnent une idée du sentiment sociolinguistique des Québécois. Mais leurs résultats ne correspondent pas aux attentes des idéologues endogénistes. Voici un quatrième billet rendant compte des résultats d’une de ces enquêtes.

 

Les données recueillies lors d’une enquête effectuée en 1998 (dont certains résultats ont été présentés dans les billets précédents) ont permis de dégager un certain nombre de modèles normatifs qui ont cours au Québec. Ces analyses ont été effectuées avec l’aide indispensable du sociologue Pierre Bouchard. Nous avons repris les mêmes procédures que dans notre article « La norme et l’école » (Bouchard et Maurais, 1999). Dans cet article, nous constations l’existence de deux relations :

1.   La relation entre l’impression de parler français (par opposition à parler québécois) et le souhait de parler comme les présentateurs des bulletins de nouvelles de Radio-Canada.

2.   La relation entre l’impression de parler québécois et le souhait de parler comme les gens ordinaires que l’on voit dans les jeux télévisés.

Une analyse des données un peu plus poussée (à l’aide d’une analyse factorielle) nous a amené à comprendre que la norme du français soutenu ne peut tolérer la présence des mots anglais. En effet, le facteur obtenu montre une corrélation entre l’impression de parler français et le souhait de parler comme les lecteurs de nouvelles de Radio-Canada et l’opinion voulant qu’« il faudrait éliminer les mots anglais du français d’ici ». Dans le tableau qui suit, les facteurs qui jouent ici ont été groupés sous l’appellation de « modèle puriste ».

À l’inverse, le facteur relatif au français québécois sera plus tolérant à la présence de mots anglais, mais surtout il aura tendance à souhaiter s’ouvrir aux autres. Ainsi, dans ce groupe, on partagera l’opinion que « beaucoup de mots que nous utilisons au Québec nous empêchent de communiquer avec les francophones des autres pays », que « les francophones d’ici devraient mieux connaître les mots typiques des autres régions de la francophonie » et que « tous les francophones du monde devraient employer partout les mêmes mots ». Dans le tableau, ces facteurs sont groupés sous l’appellation de « modèle internationaliste. »

 

Cliquer sur l'image pour l'agrandir

A = modèle internationaliste

B = modèle puriste

 

Bibliographie

Bouchard, Pierre et Jacques Maurais (1999), « La norme et l’école. L’opinion des Québécois », Terminogramme 91-92, p. 91-116.

 


samedi 10 février 2024

La norme du français au Québec : les désaccords

 

Comme mes lecteurs ont pu s’en rendre compte à quelques reprises, je suis exaspéré par la pratique, devenue courante dans le Grand Dictionnaire terminologique (GDT), d’affirmer sans preuve que tel ou tel mot fait partie de la « norme sociolinguistique du français au Québec ». Dans sa Politique de l’emprunt linguistique (2017), l’Office québécois de la langue française (OQLF) va même jusqu’à affirmer que « chaque emprunt est évalué en fonction : […] de son adéquation à la norme sociolinguistique du français au Québec (c’est-à-dire de sa légitimité dans l’usage) » (p. 9). Sur la base de quelle enquête ? Aucune ! C’est tout simplement de la pifométrie.

Pourtant il y a eu quelques enquêtes qui donnent une idée du sentiment sociolinguistique des Québécois. Mais leurs résultats ne correspondent pas aux attentes des idéologues endogénistes. Voici un troisième billet rendant compte des résultats de quelques-unes de ces enquêtes.

 

J’emprunte les données qui suivent à deux enquêtes, effectuées à 15 ans d’intervalle[1]. Pour plus de détails, veuillez vous référer au billet précédent.


Quatre énoncés proposés dans ces enquêtes recueillent un appui plus ou moins mitigé. Et l’évolution des opinions sur une période de 15 ans est particulièrement intéressante.

 

1.   « Beaucoup de mots que nous utilisons au Québec nous empêchent de communiquer avec les francophones des autres pays. »

En 1983, près de trois Québécois sur quatre (73,2 %) se disaient en accord avec cet énoncé. Quatre ans plus tard, ils étaient moins de un sur deux (42,1 %).

Les personnes qui ont voyagé dans les autres pays francophones sont celles qui ont le plus abandonné cette opinion. En effet, il y a une baisse de 46,1 points sur quinze ans parmi les personnes qui ont visité des pays francophones, comparativement à une baisse de 24,5 points chez celles qui ont voyagé dans des pays non francophones.

 

2.   « Les francophones d’ici devraient mieux connaître les mots typiques des autres régions de la francophonie. »

Tant en 1983 qu’en 1998, un peu plus d’un Québécois sur deux appuie cet énoncé (54,4 % en 1983, 53,8 % en 1998). Sur ce point, il n’y a pas eu d’évolution en 15 ans.

 

3.   « Tous les francophones du monde devraient employer partout les mêmes mots. »

En 1983, les répondants se partageaient également entre ceux qui étaient pour et ceux qui étaient contre cet énoncé (50 % exactement). Sur 15 ans, l’accord avec cette opinion a connu une chute de près de 15 points, passant de 50 % à 35,2 %. La baisse la plus marquée s’est manifestée chez les personnes les plus scolarisées : chez celles qui ont 13 ans et plus de scolarité, la baisse est de 14,2 points, alors qu’elle est de 6,9 points chez celles ayant moins de 13 ans de scolarité.


4.   « Il faudrait éliminer les mots anglais du français d’ici. »

En 1983, près de quatre Québécois sur cinq (79 %) se disaient d’accord avec cet énoncé; quinze ans plus tard, ils n’étaient plus qu’un peu plus de la moitié (57,7 %).

On constate qu’en 1998, près des deux tiers des personnes âgées de moins de 35 ans disent manifester plus de tolérance envers les anglicismes; en revanche, chez les plus de 35 ans, près des deux tiers les rejettent. Sur la question des anglicismes, le clivage selon l’âge est donc très marqué. 

 

Une enquête effectuée en 2004 confirme ces tendances. On peut le vérifier en cliquant ici (fichier pdf téléchargeable).


Tableaux

1.       « Beaucoup de mots que nous utilisons au Québec nous empêchent de communiquer avec les francophones des autres pays. »

O.L.F. 1998

C.L.F. 1983

D’accord            42,1 %*

D’accord             73,2 %*

En désaccord      57,9 %*

En désaccord       26,8 %*

*Différences significatives

 

1 (a) « Beaucoup de mots que nous utilisons au Québec nous empêchent de communiquer avec les francophones des autres pays. »

Pourcentage de répondants qui se disent d’accord avec cet énoncé selon qu’ils ont ou non voyagé dans d’autres pays francophones

 

C.L.F. 1983

O.L.F. 1998

Ont voyagé dans des pays francophones

79,4 %*

33,3 %*

N’ont pas voyagé dans des pays francophones

68,7 %*

44,2 %*

*Différences significatives

 

2.       « Les francophones d’ici devraient mieux connaître les mots typiques des autres régions de la francophonie. »

O.L.F. 1998

C.L.F. 1983

D’accord            53,8 %

D’accord             54,4 %

En désaccord      46,2 %

En désaccord       45,6 %

 

3.       « Tous les francophones du monde devraient employer partout les mêmes mots. »

O.L.F. 1998

C.L.F. 1983

D’accord            35,2 %*

D’accord             50 %*

En désaccord      64,8 %*

En désaccord       50 %*

*Différences significatives

 

3(a) « Tous les francophones du monde devraient employer partout les mêmes mots. »

Pourcentage de répondants qui se disent en accord avec cet énoncé, selon le nombre d’années de scolarité

Scolarité

C.L.F. 1983

O.L.F. 1998

Moins de 13 ans

55,7 %*

48,8 %*

Plus de 13 ans

39,8 %*

25,6 %*

*Différences significatives

 

4.       « Il faudrait éliminer les mots anglais du français d’ici. »

O.L.F. 1998

C.L.F. 1983

D’accord            57,7 %*

D’accord             79 %*

En désaccord      42,3 %*

En désaccord       21 %*

*Différences significatives

 

4(a) « Il faudrait éliminer les mots anglais du français d’ici. »

Pourcentage de répondants qui se disent en accord avec cet énoncé, selon l’âge

 

D’accord

En désaccord

Moins de 35 ans

37,2 %*

62,8 %*

35 à 54 ans

60,7 %

39,3 %

55 ans et plus

69,2 %

30,8 %

*Différence significative

 



[1] Ces analyses ont été faites en collaboration avec Pierre Bouchard.

vendredi 9 février 2024

La norme sociolinguistique du français au Québec : ce qui fait consensus

 

Comme mes lecteurs ont pu s’en rendre compte à quelques reprises, je suis exaspéré par la pratique, devenue courante dans le Grand Dictionnaire terminologique (GDT), d’affirmer sans preuve que tel ou tel mot fait partie de la « norme sociolinguistique du français au Québec ». Dans sa Politique de l’emprunt linguistique (2017), l’Office québécois de la langue française (OQLF) va même jusqu’à affirmer que « chaque emprunt est évalué en fonction : […] de son adéquation à la norme sociolinguistique du français au Québec (c’est-à-dire de sa légitimité dans l’usage) » (p. 9). Sur la base de quelle enquête ? Aucune ! C’est tout simplement de la pifométrie.

Pourtant il y a eu quelques enquêtes qui donnent une idée du sentiment sociolinguistique des Québécois. Mais leurs résultats ne correspondent pas aux attentes des idéologues endogénistes. Voici un deuxième billet rendant compte des résultats de quelques-unes de ces enquêtes.

 

J’emprunte les données qui suivent à deux enquêtes, effectuées à 15 ans d’intervalle[1].

La première enquête date de 1983[2]. Elle n’a concerné que les villes de Montréal et de Québec (régions métropolitaines de recensement). Les entrevues en face à face ont été faites auprès de 500 personnes à Montréal et de 200 personnes à Québec, toutes nées au Québec et âgées de 18 ans et plus. Dans les tableaux qui suivent, cette enquête figure sous l’appellation « C.L.F. 1983 ».

La deuxième enquête a eu lieu en 1998 auprès de 1591 francophones âgés de 18 ans et plus, représentant l’ensemble de la population francophone du Québec. Les données ont été recueillies par entrevue téléphonique. Dans les tableaux, cette enquête sera désignée sous l’appellation « O.L.F. 1998 ».

Lorsque je compare les données de 1998 à celles de 1983, je me base sur un sous-échantillon comprenant uniquement les personnes habitant les régions métropolitaines de recensement de Montréal et de Québec. Dans tous les autres cas et sauf mention expresse du contraire, les données portent sur l’ensemble de la population québécoise.

Dans ce billet, je présente les réponses à six énoncés qui reçoivent un appui largement majoritaire au sein de la population francophone du Québec (les tableaux figurent à la fin du billet).

 

1.   « Les francophones du Québec devraient être capables de parler également un français international. »

De 1983 à 1998, cet énoncé continue de faire consensus, près de 9 Québécois sur 10 manifestant leur accord. Nous n’avons constaté aucune évolution sur cette question.

 

2.   « Les mots d’ici constituent une richesse qu’il faut absolument conserver. »

La proportion de la population qui dit être d’accord avec cet énoncé a crû de 14,7 points sur une période de 15 ans, passant de près de trois personnes sur quatre (73,2 %) à près de neuf sur dix (87,9 %), et cette hausse est significative du point de vue statistique.

 

3.   « Pour les termes techniques spécialisés, les Français et les Québécois devraient utiliser les mêmes mots. »

La question n’avait pas été posée en 1983. En 1998, elle recueille 89,2 % d’adhésion.

 

4.   « Il est acceptable de tutoyer les clients, quel que soit leur âge, dans les commerces. »

Pour cet énoncé, nous n’avons des données que pour 1998. Elles indiquent que 84,3 % des Québécois sont défavorables à l’idée de se faire tutoyer dans les commerces.

 

5.   « Il est normal que les employés tutoient les personnes âgées ou les bénéficiaires résidant en centre hospitalier ou en centre d’hébergement. »

Là encore, nous ne disposons de données que pour 1998. Quatre Québécois sur cinq se prononcent contre le tutoiement des personnes âgées dans les services de santé.

 

6.   « Bien parler, c’est aussi être capable d’utiliser des formules de politesse dans son langage. »

Les données, disponibles seulement pour 1998, montrent que la quasi totalité des francophones du Québec (97,2 %) sont d’accord avec cet énoncé. Même s’il est moins massif, on se doit de mentionner, dans le même ordre d’idées, le rejet des sacres : trois personnes sur quatre trouvent que « les sacres devraient être bannis, même dans les conversations familières. »

 

D’où se dégagent trois conclusions :

1.   Le refus du séparatisme linguistique : les Québécoises et les Québécois estiment qu’ils devraient être en mesure de parler aussi un français d’audience internationale; ils croient aussi que les termes techniques devraient être les mêmes en France et au Québec. Ces opinions rejoignent la position que le Conseil de la langue française défendait en 1990 lorsqu’il affirmait que les Québécois « ne veulent pas se couper du français international » (Conseil de la langue française, 1990 : 51).

2.   Les mots propres au Québec sont sentis comme faisant partie du patrimoine national. Ce sentiment s’est même accru sur une période de 15 ans.

3.   Même si elle est d’ordre plus sociologique que proprement linguistique, la politesse fait clairement partie de la norme linguistique. On pense notamment au phénomène du tutoiement, qui semble avoir pris de l’ampleur au tournant des années 1990. En effet, le livre de Carole Simard, Cette impolitesse qui nous distingue, date de 1994 et on relève dans une chronique de La Presse de Lysiane Gagnon datée du 28 mars 1996 les propos suivants : « Je vais à la banque, la caissière me tutoie. Hier j’allais renouveler mon permis de conduire, le préposé me tutoyait. Ma mère vit dans une résidence. Elle a 80 ans, elle est hyper-lucide, on lui parle comme à un bébé : ‘As-tu pris tes médicaments?’ » En tout cas, ce phénomène ne paraissait pas suffisamment répandu au début des années 1980 pour qu’on ajoute une question sur lui dans l’enquête de 1983. Mais, en 1998, l’opinion publique réagit fortement contre le tutoiement.

 

Les résultats d’une enquête effectuée en 2004 ont confirmé ces éléments de consensus (Maurais, 2008). Depuis, l’OQLF n’a pas fait d’autre enquête du genre.


Tableaux

1.      « Les francophones du Québec devraient être capables de parler également un français international. »

O.L.F. 1998

C.L.F. 1983

D’accord            88,2 %

D’accord             85,3 %

En désaccord      11,8 %

En désaccord       14,7 %

 

2.      « Les mots d’ici constituent une richesse qu’il faut absolument conserver. »

O.L.F. 1998

C.L.F. 1983

D’accord            87,9 %*

D’accord             73,2 %*

En désaccord      12,1 %*

En désaccord       26,8 %*

*Différences significatives

 

3.      « Pour les termes techniques spécialisés, les Français et les Québécois devraient utiliser les mêmes mots. »

O.L.F. 1998

D’accord               89,2 %

En désaccord         10,8 %

 

4.      « Il est acceptable de tutoyer les clients, quel que soit leur âge, dans les commerces. »

O.L.F. 1998

D’accord               15,7 %

En désaccord         84,3 %

 

5.      « Il est normal que les employés tutoient les personnes âgées ou les bénéficiaires résidant en centre hospitalier ou en centre d’hébergement. »

O.L.F. 1998

D’accord               16,9 %

En désaccord         83,1 %

 

6.      « Bien parler, c’est aussi être capable d’utiliser des formules de politesse dans son langage. »

O.L.F. 1998

D’accord               97,2 %

En désaccord           2,8 %

 

Bibliographie

Bouchard, Pierre et Jacques Maurais (1999), « La norme et l’école. L’opinion des Québécois », Terminogramme 91-92, p. 91-116.

Conseil de la langue française (1990), L’aménagement de la langue : pour une description du français québécois, Québec, Conseil de la langue française.

Gagnon, Lysiane (1996), « Une idée pour M. Bouchard », La Presse, 28 mars 1996, p. B-2.

Maurais, Jacques, Les Québécois et la norme, Montréal, OQLF.

Paquot, Annette (1988), Les Québécois et leurs mots. Étude sémiologique et sociolinguistique des régionalismes lexicaux au Québec, Québec, Conseil de la langue française/Presses de l’Université Laval.

Simard, Carole (1994), Cette impolitesse qui nous distingue, Montréal, Boréal.

 

 



[1] Ces analyses ont été faites en collaboration avec Pierre Bouchard.

[2] Ce sont des questions d’opinion qui ont été ajoutées à l’enquête d’Annette Paquot sur les régionalismes lexicaux du Québec.

jeudi 8 février 2024

Comment les Québécois jugent-ils les québécismes?

 

Comme mes lecteurs ont pu s’en rendre compte à quelques reprises, je suis exaspéré par la pratique, devenue courante dans le Grand Dictionnaire terminologique (GDT), d’affirmer sans preuve que tel ou tel mot fait partie de la « norme sociolinguistique du français au Québec». Dans sa Politique de l’emprunt linguistique (2017), l’Office québécois de la langue française (OQLF) va même jusqu’à affirmer que « chaque emprunt est évalué en fonction : […] de son adéquation à la norme sociolinguistique du français au Québec (c’est-à-dire de sa légitimité dans l’usage) » (p. 9). Sur la base de quelle enquête ? Aucune ! C’est tout simplement de la pifométrie.

Pourtant il y a eu quelques enquêtes qui donnent une idée du sentiment sociolinguistique des Québécois. Mais leurs résultats ne correspondent pas aux attentes des idéologues endogénistes. Au fil des semaines, je compte mettre en ligne quelques-uns de ces résultats.

 

En 1983, Annette Paquot (1988) avait présenté à un échantillon représentatif de la population des régions métropolitaines de Montréal et de Québec* de courts textes en demandant d’y repérer les québécismes (ou plutôt les canadianismes, concept plus familier du grand public). J’ai repris la même enquête en 2006.

Les textes comprennent 29 régionalismes : 18 sont des régionalismes de sens et 11 des régionalismes de forme. Ou, selon l’autre typologie proposée aussi par Annette Paquot, 16 sont des régionalismes de formation française (archaïsmes, dialectalismes ou innovations) et 13 des mots d’emprunts (à l’anglais ou aux langues amérindiennes). Pour faciliter la comparaison entre l’étude d’Annette Paquot et la mienne, j’ai repris les mêmes typologies, sans les critiquer ni les modifier.

Une question de l’enquête de 1983 demandait de repérer, dans de courts textes, les mots qui ne sont pas considérés comme appartenant au « bon français », c’est-à-dire « au français dont les grammaires et les dictionnaires donnent le modèle ». Pour éviter les malentendus quant à l’interprétation, il peut être utile de préciser que le choix des québécismes illustrant ces textes n’inclut pas que des québécismes condamnés par les autorités normatives. Ainsi, pour ne donner que deux exemples de mots apparaissant dans les textes de l’enquête, beigne est un régionalisme accepté par la plupart des auteurs et battures est un terme qui a même été normalisé par l’Office québécois de la langue française.

En 2006, 39,9 % des répondants ont désigné un ou des québécismes qui apparaissaient dans les textes qui leur étaient présentés et qu’ils considéraient comme n’appartenant pas au « bon français » ; cette proportion était de 30,7 % en 1983. Cette différence est statistiquement significative. Sur les 34 mots contenus dans ces courts textes, 22 ont connu des changements statistiquement significatifs dans l’évaluation que les répondants en font. Ces changements, lorsqu’ils sont significatifs, sont négatifs, sauf pour deux mots, encabané et hambourgeois. Le tableau qui suit présente les résultats selon la typologie québécismes de formation française/québécismes d’emprunt. Dans les deux cas, il y a, en 2006 par rapport à 1983, significativement plus de personnes qui déclarent que des québécismes n’appartiennent pas au « bon français ». Nous passerons en revue les résultats selon ces deux types de québécismes.

Québécismes de formation française et québécismes d’emprunt considérés comme n’appartenant pas au « bon français », RMR de Montréal et de Québec, 1983 et 2006

 


Si l’on considère les québécismes de formation française, la hausse dans la proportion des termes considérés comme n’appartenant pas au « bon français » est faible et est explicable principalement par les résultats plus élevés des mots venir et votation en 2006. Dans le texte présenté aux enquêtés, venir apparaissait dans la phrase suivante : « Vous voulez venir vite riche ? » Ce sens est considéré comme un archaïsme (Poirier, 1980, p. 43-80) et il n’est donc pas étonnant que le mot soit davantage repéré en 2006 que 23 ans plus tôt. Quant au mot votation**, il doit sans doute à son caractère peu fréquent d’attirer l’attention des enquêtés ; d’ailleurs, il est lui aussi considéré comme un archaïsme (Darbelnet, 1982). Si l’on enlève donc les mots venir et votation du tableau des résultats, il n’y a plus de différence significative entre 1983 et 2006.

Il n’y a pas non plus de différence significative entre les années si nous enlevons du tableau les mots hambourgeois et moufflet. C’est que ces deux mots ont un statut ou un historique particulier qui pourrait justifier qu’on ne les prenne pas en compte dans l’analyse. En effet, ils font partie des termes que la Régie (comme s’appelait alors l’Office) de la langue française a proposés lorsqu’un quotidien a dénoncé, à la veille des élections de 1976, le fait que la « loi 22 », qui était la loi linguistique alors en vigueur, n’était pas respectée dans l’affichage des menus de la cafétéria située tout près du bureau du premier ministre. Le mot moufflet (proposition inspirée d’une traduction du mot muffin donnée dans une ancienne édition du Larousse anglais-français) n’est jamais passé dans l’usage. Quant au mot hambourgeois, les réponses à une autre question de notre enquête montrent qu’il est connu de plus de deux Québécois sur cinq, même s’il n’est pas utilisé (sauf très rarement à l’écrit).

On constate par ailleurs que, dans la catégorie des québécismes de formation française, quatre termes considérés comme standard par les autorités normatives sont effectivement très peu désignés par les enquêtés comme n’appartenant pas au « bon français » : battures, beigne, bleuet, tire. On notera que ce sont quatre mots dont on peut dire qu’ils ont une valeur patrimoniale. La réalité des chiffres nous force à inclure dans cette analyse le mot partisanerie, dont plusieurs ne nieront pas le caractère traditionnel. (Ici le point supplée maladroitement au point d’ironie qui fait défaut au français.)

De plus, en n’observant toujours que les québécismes de formation française apparaissant dans le tableau, on constate que les termes considérés comme n’appartenant pas au « bon français » et qui ont un score supérieur à 30 % ont un caractère familier ou sont sans doute en train de l’acquérir (achaler, cadran, encabané, frette, piler, rester, vidanges).

Si on étudie maintenant les québécismes d’emprunt du tableau, on constate que la proportion des enquêtés qui déclarent que des québécismes de ce type ne sont pas considérés comme appartenant au « bon français » a connu une croissance importante, passant de 25,9 % en 1983 à 41 % en 2006. Cette croissance est particulièrement remarquable parce que tous les emprunts de la liste sont des emprunts sémantiques et des calques, donc beaucoup plus difficiles à détecter que des anglicismes lexicaux. Un seul emprunt sémantique est quasi unanimement détecté : malle (la poste), à 95,3 % en 2006, en hausse d’une vingtaine de points depuis 1983. Cinq emprunts reçoivent un score négatif de plus de 60 % : bicycle (bicyclette), engagé (occupé), longue-distance (appel interurbain), pamphlet (brochure) et soubassement (sous-sol). Fait à noter, pour ces cinq mots tout comme pour le mot malle, le score négatif est plus élevé en 2006 qu’en 1983. Cinq autres emprunts sont très peu détectés : breuvage (boisson), comté (circonscription électorale), patronage (favoritisme), professionnel (personne qui exerce une profession libérale) et sous-marin (variété de sandwich). Deux de ces termes (sous-marin et professionnel) ne présentent pas de différence significative entre les résultats de 1983 et ceux de 2006 ; mais, pour les trois autres, la différence dépasse les sept points et l’évolution s’est faite dans le sens d’une accentuation du jugement négatif.

De l’analyse des résultats à la question demandant aux enquêtés de repérer dans un texte les québécismes qui sont considérés comme n’appartenant pas au « bon français », il ressort que ce ne sont pas tous les québécismes qui reçoivent un jugement défavorable. En particulier, les enquêtés sont peu nombreux à considérer comme n’étant pas du « bon français » les québécismes de formation française désignant des réalités appartenant à ce que l’on pourrait appeler le patrimoine. En revanche, on constate que de 1983 à 2006 les emprunts sont de moins en moins considérés comme appartenant au « bon français ». Mais ce qu’il faut surtout retenir, c’est que la sensibilité aux emprunts ne s’applique pas qu’aux anglicismes lexicaux, elle s’étend aussi aux anglicismes sémantiques et aux calques et elle a connu une hausse significative sur une période de près d’un quart de siècle.

________

*Québécois adultes (c’est-à-dire âgés de 18 ans et plus), de langue maternelle française, nés au Québec.

**Notons que le mot votation est courant en Suisse. Ces derniers jours, je l’ai entendu à plusieurs reprises à la télévision française lorsqu’il était question du referendum de la mair(ess)e de Paris Anne Hidalgo sur le stationnement des SUV (QC = VUS).

Bibliographie

Darbelnet, Jean (1982), « Statut de certains québécismes au sein de la francophonie », Langues et linguistique, vol. 2, no 8, p. 1-16.

Paquot, Annette (1988), Les Québécois et leurs mots. Étude sémiologique et sociolinguistique des régionalismes lexicaux au Québec, Québec, Conseil de la langue française/Presses de l’Université Laval 

Poirier, Claude (1980), « Le lexique québécois : son évolution, ses composantes », Culture populaire et littératures au Québec, René Bouchard (dir.), Saratoga (CA), Anima Libri.

 

lundi 29 janvier 2024

Saisir la balle au bond

 

Sur une chaîne d’info française l’animateur annonçait hier que l’équipe de France venait de remporter l’Euro de handball, la dernière syllabe du mot prononcée comme dans football. Un de ses invités lui fit remarquer que l’on disait plutôt hand balle, le mot étant d’origine allemande. Je saisis donc la balle pour en faire un billet.

Balle est la prononciation indiquée dans le Trésor de la langue française informatisé (TLFi) et dans le Multidictionnaire qui précise qu’il faut faire « attention à la prononciation ». Usito propose plutôt la prononciation ['andbɑl] (comme pour football), le phonéticien du dictionnaire ayant fait fi de l’avis de son collègue étymologiste.

Je profite de l’occasion pour aborder le cas de la prononciation d’asile, mot que l’on entend quotidiennement puisque la question des réfugiés est d’actualité. Je ne m’étais pas imaginé que l’on pouvait prononcer autrement qu’àsile [azil] mais je me rends compte que dans les médias québécois on prononce régulièrement âsile [αzil]. Le TLFi et le Multifictionnaire donnent [azil] mais Usito [αzil].

On a peu discuté de la description phonétique proposée par Usito. Je m’y mettrai peut-être un jour.

Sur le dictionnaire Usito, voir les commentaires de Lionel Meney en cliquant ici.

 

mercredi 10 janvier 2024

Carpette anglaise


 

Cette image (sous une forme animée) accompagnait un courriel adressé aux membres d’une association de linguistes francophones. Cette université s’annonce déjà comme une candidate sérieuse au prix de la Carpette anglaise. Rappelons ce qu’est ce prix (source : Wikipédia) :

L’Académie de la Carpette anglaise est une académie parodique décernant chaque année depuis 1999 un prix d’«indignité civique » à un membre des élites françaises qui, selon son jury, s’est distingué par son acharnement à promouvoir la domination de l’anglais en France et dans les institutions européennes au détriment de la langue française.