lundi 26 décembre 2022

Un cas ancien de législation sur l’orthographe

 

Dans mes notes de lecture, je trouve un renvoi à un passage de l’Histoire romaine de François Hinard où ce dernier parle des innovations qu’Appius Claudius (celui qui a laissé son nom à la via Appia) introduisit à Rome pendant sa censure en 312 av. J.-C. :

Il s’occupa aussi des questions d’écriture et d’orthographe – ce qui rentrait aussi dans le rôle des censeurs, chargés de mettre par écrit la liste des citoyens. Il entérina le changement phonétique de la langue latine, qui faisait qu’au lieu de prononcer Fusius ou Numésius, on prononçait désormais Furius ou Numerius, et semble avoir été à la source de l’introduction de la lettre G dans l’écriture latine qui, du fait de son origine étrusque, en avait été privée jusque-là.

 


Histoire romaine, t. 1, Des origines à Auguste, sous la direction de François Hinard, Paris, Fayard, 2000. N.B. : il n’y a jamais eu de tome 2.

 

 

 


mardi 29 novembre 2022

La langue mise au service de la dictature de la pensée

  

Ce matin, le Devoir publie un texte de Philippe Barbaud, professeur retraité de linguistique de l’UQAM (Université du Québec à Montréal), « Abolissons l’écriture inclusive ». Il s’agit d’une version courte d’un article paru dans L’Action nationale. L’auteur s’en prend aux « lignes directrices » de l’écriture inclusive du Bureau de la traduction du gouvernement fédéral. Secondairement, il critique aussi la politique de l’Office québécois de la langue française (OQLF) sur la question. Extraits :

 

L’objectif inavoué est le reformatage en profondeur de la culture et de la conscience collectives de la population francophone du Canada, entre autres, pour qu’elle se plie aux exigences des minorités qui désormais nous gouvernent. Une acculturation à l’envers de la majorité, en quelque sorte.

Au lieu de simplifier l’enseignement du français et de le rendre plus attrayant, ces documents gouvernementaux sont « toxiques » parce qu’ils ne feront qu’empoisonner la vie des enseignants et de nos élèves en rendant cette matière scolaire encore plus rébarbative qu’on le dit.

[…] l’écriture traditionnelle en langue française serait devenue discriminatoire en vertu de la croyance religieuse qui définit « la nouvelle culture de l’offense » faite au prochain, comme l’écrit si bien Salman Rushdie. Le masculin est une offense au féminin. Le genre est une offense à la non-binarité. Son accord par défaut est une offense à la diversité. L’épicène est la rédemption de toutes les dénominations. L’offense présumée est ainsi devenue le fonds de commerce de la bigoterie communautariste anglo-américaine qui déferle sur le monde entier […]

 

On rappellera que des linguistes de plusieurs pays ont publié une tribune contre l’écriture inclusive en 2020 : cliquer ici. Le linguiste Bernard Cerquiglini, ancien recteur de l’Agence universitaire de la Francophonie, avait lui aussi pris parti contre l’écriture inclusive : cliquer ici.

 

Dans le même numéro du Devoir, on nous apprend que les émissions de la radio et la télévision publiques canadiennes seront « purgées des mots offensants » : « le passage dérangeant doit être supprimé pour la seconde vie de l’émission, comme en rattrapage sur les plateformes sur demande. » C’est Orwell et son ministère de la Vérité.

 

mardi 15 novembre 2022

Puffer = duvet

 

J’ai récemment vu à quelques reprises à la télévision une réclame de « puffer ». Première fois que j’entendais le mot en français. De quoi s’agit-il ? Le dictionnaire anglais de Cambridge donne la définition suivante : « a warm coat filled with thick soft material sewn into sections, especially one in which the sections look as though they are puffed up (= full of air) ». On a aussi en anglais puffer jacket et down jacket (down signifiant ici « duvet »). Ailleurs sur Internet on trouve l’explication suivante :

Some puffer jackets use down, but many more use a synthetic insulation that can be lighter than down and still provide the same warmth. Synthetic insulation doesn’t clump or break apart after washing as much as down, so it makes for a better work jacket.

 

Comment ce vêtement s’appelle-t-il en français ? Le Grand Dictionnaire terminologique (GDT) de l’Office québécois de la langue française (OQLF) n’est ici d’aucune utilité. Il a bien plusieurs fiches « puffer » et « duvet » mais aucune ne concerne un vêtement. C’est le bon vieux Trésor de la langue française informatisé qui nous donnera la réponse :

Veste en duvet ou duvet. Veste de sportif garni de duvet ou d'une matière similaire. Ils s'emmitouflèrent dans leurs duvets, ouvrirent la porte (R. Frison-Roche, Retour à la montagne, Paris, Le Livre de poche, 1971 [1957] p. 302).

 

J’ai aussi trouvé sur Internet les termes suivants : manteau en duvet, parka en duvet, manteau matelassé, veste en duvet, duvet synthétique.

 

mardi 8 novembre 2022

L’absence de patois dans Usito

 

Sur la liste de diffusion d’un réseau de sociolinguistique, il vient d’y avoir une discussion sur l’usage du mot dialecte qui, en linguistique, n’est pas (négativement) connoté, au contraire du mot patois. Mais, a-t-on fait valoir, ce dernier terme n’est pas toujours péjoratif, la preuve, c’est qu’il y a des associations qui ont pour objectif de revitaliser les patois. Peu importe. Mais cet échange m’a donné l’idée d’aller vérifier si le sens québécois de patois, « juron propre à une personne », avait été enregistré dans le dictionnaire qui revendique de décrire le français en usage au Québec et qui se targue d’avoir établi sa nomenclature à partir de corpus linguistiques québécois. Résultat : Usito n’a pas enregistré le sens québécois de patois. Ce qui, évidemment, n’est pas pour m’étonner puisque j’ai déjà signalé plusieurs lacunes de ce genre.

 

Le sens québécois de patois est bien attesté dans l’un des principaux corpus de textes québécois, le fichier lexical du Trésor de la langue française au Québec (TLFQ). Il est donc étonnant qu’il ait échappé à l’attention des rédacteurs d’Usito.

 

Dans les Croquis (1920) du frère Marie-Victorin, on trouve* le dialogue suivant :

Capitaine, demandait devant moi un touriste anglais, au patron d'une goélette amarrée au quai du Cap-aux-Meules, dites-moi donc pourquoi les gens des Îles [de la Madeleine] ne sacrent qu'en Anglais ?

Les gens d'ici, répondit le marin en calant sa casquette, ne savent pas sacrer en français. Ce sont les Anglais qui leur ont appris ces patois-là. Ils n'en savent pas d'autres !

 

Dans la base de données du TLFQ, on trouve aussi ces deux citations du livre autobiographique de l’acteur André Montmorency, De la ruelle au boulevard (1992) :

Qu'est-ce que tu nous racontes là! Y a un personnage dans une pièce canadienne qui dit «Câlisse» !!! C'est Dominique Michel qui vient de s'étonner. J'vous jure! Pis c'est pas tout. Le patois du personnage principal, tenez-vous bien, c'est : « Maudit verrat de bâtard ! ». 

Souffrance éternelle, veux-tu ben me dire qu'est-ce qu'Alice fait là, rendue à tévé !!! Eh oui, le patois de Christian, j'en ai hérité d'elle. J'avais oublié qu'elle y ajoutait un éternelle à la fin.

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*À Sherbrooke, on écrirait plutôt qu’on retrouve le dialogue. C’est une particularité de la ville : on y perd tellement de choses qu’on ne finit plus de les retrouver.

 

mardi 1 novembre 2022

MBC et la capitaine Marleau

 

Dans le Devoir de ce jour, un article porte sur « les Québécois à l’assaut de l’élite française », où il est beaucoup question de Mathieu Bock-Côté qui officie sur la chaîne d’infos en continu CNews.

 

L’influence québécoise se fait aussi sentir dans une série policière populaire, Capitaine Marleau, où l’actrice Corinne Masiero, qui collabore à l’écriture, recourt à l’occasion à des sacres (une h*** de…, etc.) ou d’autres expressions québécoises. Dans le dernier épisode que j’ai vu (30 octobre), elle disait : « c’est cute ».

 

Il faut savoir que l’actrice a vécu au Québec où elle s’est mariée et a divorcé, tout cela en un an.

 

Corinne Masiero est surtout connue pour sa défense de l’accent du Nord, le parler ch’ti. À l’occasion elle ajoute une saveur québécoise.

 

lundi 31 octobre 2022

La grammaire woke

 


La députée écologiste française Sandrine Rousseau a déclaré le 30 octobre 2022 sur BFM : « Nous votions la réouverture des centrales à charbon au moment même où arrivait à l’Assemblée nationale le nuage de fumée des incendies de Bordeaux. Nous avions la gorge qui grattions, nous avions les yeux qui brûlions ».

 

Elle avait déjà déclaré à ses militants après son élection : « Bravo pour la campagne que vous avez fait et faite ».

 

Elle a été présidente de l’Université de Lille.

 

Le niveau monte, qui peut le contester ? Mais le niveau de quoi ?

 


lundi 17 octobre 2022

Heurs et malheurs de la lexicographie québécoise contemporaine : le dictionnaire fantôme


Dans mon billet précédent portant sur la lexicographie québécoise contemporaine, j’ai oublié de mentionner un dictionnaire dont j’ai pourtant entendu parler à quelques reprises dans des colloques au fil des ans : le Canadian Bilingual Dictionary/ Dictionnaire bilingue canadien. Dans la Canadian Encyclopedia, on lit :


Only three bilingual dictionaries have been published in Canada: Nugent's Up-To-Date English-French and French-English Dictionary, a pocket dictionary published in 1905; The Canadian Dictionary/Dictionnaire canadien (ed. Jean-Paul Vinay), a small bilingual dictionary published in 1962; and The Canadian Bilingual Dictionary/Dictionnaire bilingue canadien (ed. Roda Roberts), a larger bilingual dictionary prepared by teams of researchers at the University of Ottawa, the Université de Montréal and Université Laval, and published by McClelland & Stewart in 2009 (consulté en ligne le 17 octrobre 2022).

 

Le dictionnaire aurait donc été publié en 2009, soit avec un retard de cinq ans puisqu’on lit dans le magazine de l’Ordre des traducteurs et interprètes agréés du Québec :


The Bilingual Canadian Dictionary (BCD), whose goal is to present both English and French as they are used in Canada, is a work in progress, with publication slated for 2004 (Circuit, 1999/63, p. 4).


Une note ajoute : « The project is funded by the Social Sciences and Humanities Research Council of Canada. »

 

Dans un article de la revue Meta (54/3, septembre 2009, p. 520–532) on peut lire :


The Bilingual Canadian Dictionary (BCD) (Roberts, Auger et al. 1998) is an inter-university project, funded by the Social Sciences and Humanities Research Council of Canada, whose goal is to provide a translation tool for sophisticated language users of Canadian varieties of French and English.

 

Le dictionnaire est mentionné dans Google Books avec 2009 comme date de publication mais il est impossible d’en savoir plus. Il n’est pas recensé dans la base de données bibliographiques WordlCat. Aucune bibliothèque gouvernementale québécoise ne le possède, pas même celle de l’Office québécois de la langue française.

 

Quelqu’un a-t-il jamais vu un exemplaire de ce dictionnaire ? Prière de me le faire savoir en laissant un commentaire ci-dessous.

samedi 17 septembre 2022

Heurs et malheurs de la lexicographie québécoise contemporaine

 

Pendant longtemps le dictionnaire général qui rendait le mieux compte des usages québécois a été le Dictionnaire général de la langue française au Canada de Louis-Alexandre Bélisle (1954), approuvé par le ministère de l’Éducation (Dugas, 1983). L’ouvrage a été de plus en plus critiqué par des linguistes. Il faut dire que l’auteur était autodidacte et que son œuvre était vendue en fascicules dans les supermarchés...

 

La principale critique a été que le Bélisle est un dictionnaire « adapté », c’est-à-dire fait à partir d’un dictionnaire publié en France. Il en va de même du Dictionnaire du français Plus à l’usage des francophones d’Amérique (1988), basé sur un dictionnaire Hachette, et du Dictionnaire québécois d’aujourd’hui (1992, 1993), basé sur le Micro-Robert Plus. Ces deux derniers dictionnaires, qui ont connu un « échec commercial » (Lockerbie, 2003 : 146), ont pris le parti de ne pas identifier les québécismes, mais à l’inverse de signaler par la marque France les emplois propres au français de France. Leurs auteurs se déclarent résolument en faveur d’une norme québécoise.

 

En 1990, le Conseil de la langue française a affirmé dans un avis adressé au gouvernement que « l'élaboration d'un dictionnaire québécois est devenue une nécessité à la fois politique et culturelle ». La Commission des États généraux sur le français, constatant que d’autres États d’Amérique disposent d’un dictionnaire qui leur est propre, a estimé en 2001 que « le Québec est arrivé à cette étape de son évolution » (Rapport Larose, 2001 : 82-83). Dans cette foulée, l’équipe Usito (anciennement Franqus) de l’Université de Sherbrooke a entrepris la rédaction d’un dictionnaire décrivant les usages du français au Québec et en en faisant la hiérarchisation (Martel, 2006). L’objectif était en fait de produire un dictionnaire comparable au Diccionario del español de México (Luis Fernando Lara, Colegio de México) où l’espagnol du Mexique est véritablement décrit ‘comme si les Mexicains constituaient la seule communauté linguistique de langue espagnole qui existât’. L’entreprise, largement subventionnée par le gouvernement québécois (Meney, 2010 : 274), s’est révélée un demi-échec puisqu’on a fini par reprendre des pans entiers du Trésor de la langue française de Nancy (cf. Poirier, 2014) et que la description du français québécois y figure plus souvent qu’autrement sous la rubrique « Emploi critiqué ».

 

L’équipe du Trésor de la langue française (Université Laval) a lancé à la fin des années 1970 le projet d’un dictionnaire historique différentiel du français québécois. Largement financée par les fonds publics (Meney, 2010 : 403), elle a publié en 1985 un fascicule de74 articles, avant-goût de ce que devait être l’ouvrage final : « une dizaine de tomes échelonnés sur une vingtaine d’années » (Le Soleil, 13 avril 1985). En 1998 a paru le Dictionnaire historique du français québécois, qui ne contient que 651 articles (ou monographies). Depuis, plus rien. Pourtant, comme l’avait fait valoir Jean-Denis Gendron (1990), ce type d’ouvrage est essentiel.

 

Dans cette présentation de la lexicographie québécoise, on ne peut omettre le Grand Dictionnaire terminologique de l’OQLF qui a connu depuis une vingtaine d’années une réorientation plus lexicographique. Celle-ci a été dénoncée par un groupe d’anciens terminologues de l’OQLF dans un manifeste intitulé Au-delà des mots, les termes : « l’Office ne peut se limiter à observer et à enregistrer l'usage, ou les usages en concurrence, comme l’exigerait la démarche lexicographique, car il a le mandat de déterminer quel usage il faut préconiser » (Le Devoir, 12 février 2011). Pour Jean-Claude Corbeil et Marie-Éva de Villers (2017), « il n’entre pas dans les attributions de l’OQLF de décrire et de légitimer les emplois de registre familier ».


*   *   *

 

Trois ouvrages méritent d’être traités à part.

 

Le Multidictionnaire de la langue française de Marie-Éva de Villers (Montréal, Québec Amérique, 7e édition, 2021) est un succès de librairie. Ce dictionnaire de difficultés s’est imposé dans les bureaux et dans l’enseignement.

 

Le Visuel d’Ariane Archambault et Jean-Claude Corbeil, décliné en plusieurs versions (bilingue, multilingue, junior, mini), est un autre succès de librairie (traduit en 26 langues, plus de six millions d’exemplaires vendus depuis 1982). Il a ceci de particulier qu’il ne comporte aucune définition.

 

Le Dictionnaire québécois français (Montréal, Guérin, 1999; 2e édition, 2003) de Lionel Meney a reçu un traitement spécial dès sa publication : en fait, une volée de bois vert de la part d’un groupe de linguistes que Meney a appelé endogénistes (et qu’on pourrait tout aussi bien appeler les indigénistes de la linguistique sur le modèle français des Indigènes de la République). L’auteur leur a servi sa réplique dans un pamphlet, Polémique à propos du dictionnaire québécois-français (Montréal, Guérin, 2002). Le dictionnaire a été bien accueilli par les médias, le grand public, les professionnels de la langue et des écrivains comme Léandre Bergeron ou Victor-Lévy Beaulieu.


 *   *   *


Le comportement des lexicographes endogénistes n’est pas sans rappeler le mot d’Érasme dans son Éloge de la folie : « Rien ne les enchante davantage que de distribuer entre eux les admirations et les louanges, et d’échanger des congratulations ». J’ai pu être témoin du fait lors d’un colloque sur les dictionnaires au Musée des Beaux-Arts du Québec en 2008. Tous les auteurs québécois d’ouvrages « dictionnairiques » (comme on se plaît à dire en ce milieu) avaient été conviés sauf un, celui qui ne demeurait qu’à un jet de pierre du musée, Lionel Meney. Distance donc suffisante pour une lapidation en bonne et due forme. Mais la méchanceté ne serait rien sans une dose de raffinement : plutôt que de recourir à un bourreau local, on en a fait venir un de France pour attaquer ce qu’il a appelé un OLNI, « ouvrage lexicographique non identifié ». On comprend que le reproche fondamental fait à Meney est d’avoir produit un dictionnaire « bivariétal », en somme un dictionnaire donnant les équivalents en français de France de mots québécois.

 

Quand on connaît un peu le milieu universitaire, en particulier le milieu universitaire nord-américain, on peut penser que cette sourde (à une époque assez bruyante) hostilité pourrait avoir une autre source. En effet, bien des critiques commencent par noter que Meney a fait son dictionnaire seul. Tout seul. Sans une équipe. Sans engager d’étudiants. Sans donc avoir besoin de demander des subventions de recherche. Quand on sait que les professeurs sont de plus en plus évalués sur le montant des subventions qu’ils parviennent à obtenir et qui constituent un appoint aux revenus des étudiants, on peut comprendre qu’on reproche à Meney de ne pas avoir joué le jeu.

 

Références

Dugas, Jean-Yves (1983), « La norme lexicale et le classement des canadianismes » dans Bédard et Maurais (1983), La norme linguistique, Québec et Paris, CLF et Le Robert.

Lockerbie, Ian (2003), « Le Québec au centre et à la périphérie de la francophonie », Globe 6/1, 125-149.

Martel, Pierre (2006), « Le français standard en usage au Québec : question de normes et d'usages », Revue belge de philologie et d'histoire, 84-3, pp. 845-864.

Meney, Lionel (2010), Main basse sur la langue, Montréal, Liber.

Poirier, Claude (2014), « USITO : un pas en avant, un pas en arrière », Site du TLFQ, 29 p.

 

samedi 10 septembre 2022

La longueur de la reine

 

Sur son fil Twitter le premier ministre fédéral a parlé de « la plus longue souveraine du Canada » (même pas de l’histoire du Canada). Le Journal de Montréal a corrigé maladroitement la déclaration : « C’est avec le cœur lourd que nous avons appris le décès de la plus [ancienne] souveraine du Canada, Sa Majesté la reine Élisabeth II ».

Rappelons que le souverain qui a régné le plus longtemps sur ce qui est aujourd’hui le Québec est Louis XIV.

 


jeudi 8 septembre 2022

Nos anglicismes deviennent les leurs

 


J’ai déjà écrit à quelques reprises dans ce blog que des anglicismes naguère confinés au Québec se répandent de plus en plus en France (par exemple, à date ou éligible). Je viens d’en entendre un nouveau, adresser (un problème, etc.) dans la bouche de Mme Agnès Pannier-Runacher, ministre de la Transition énergétique : « … que les écologistes en fassent un combat montre à quel point ils sont à côté de la plaque puisque ils n’adressent pas 99 % des émissions de CO2… » (sur France Inter, 30 août 2022).

Rappelons ce que dit le Multi : « adresser un problème, une question. Calque de ‘to address an issue’ ».

mercredi 31 août 2022

Plan de contingence

  

En juillet dernier, l’institution qui trône au sommet de la petite colline Yangmingshan, dans un quartier excentré de la capitale taïwanaise, a tenu en effet son tout premier « exercice de préparation à la guerre » en plus de 70 ans d’histoire. Ce plan de contingence visait à préparer la sauvegarde des quelque 700 000 pièces d’art chinois détenues par ce musée qui possède la plus grande collection d’objets artisanaux asiatique du monde, […]

Le Devoir, 27 août 2022

 

J’ai entendu parler du calque « plan de contingence » il y a bien des années, lorsque je travaillais à l’Office (pas encore québécois) de la langue française. Des collègues critiquaient son utilisation par le président de l’époque. On pourrait donc croire qu’il figure dans la nomenclature du Grand Dictionnaire terminologique (GDT). Eh bien, non.

 

Pour connaître le terme français standard, croyez-le ou non, il faut d’abord connaître son équivalent anglais, contigency plan. On obtient alors trois réponses. Aucune de ces fiches n’a été réalisée par un terminologue de l’Office :

 


samedi 27 août 2022

Regietheater = relecture scénique?

 

[…] le Festival de Bayreuth connaissait, à l’occasion de la représentation du Crépuscule des dieux, ce que la presse germanique a qualifié « d’ouragan de huées » et catalogué comme le plus grand scandale de l’histoire de la manifestation. Jusqu’à quel point peut-on réinterpréter une œuvre sans la trahir ou la dénaturer ?

[…]

Jan Brachmann décrit […], dans le réputé quotidien Frankfurter Allgemeine Zeitung, le Buh-Orkan (ouragan de huées) saluant le Crépuscule des dieux à Bayreuth début août.

[…]

Cela fait pourtant bien longtemps que les spectateurs européens, surtout allemands, sont habitués aux relectures scéniques appelées « Regietheater ». 

Christophe Huss, « Ce fil ténu entre interprétation et trahison », Le Devoir, 27 août 2022

 

Impassibles sous les huées
Götterdämmerung, Bayreuth 2022

La réception de la nouvelle mise en scène du Crépuscule des dieux m’offre l’occasion de rappeler le billet que j’ai écrit sur le terme Regietheater : cliquer ici.

Il n’est peut-être pas nécessaire de chercher à traduire ce terme technique qui désigne un courant artistique.

 

mardi 23 août 2022

StatCan et la dynamique des langues

  

Mon ancien collègue, le démographe Michel Paillé, a fait paraître ce matin une tribune dans Le Devoir dans laquelle il dénonce la façon dont Statistique Canada traite les données linguistiques du recensement. En voici un extrait :


« 85,5 % de la population québécoise a déclaré parler français à la maison au moins régulièrement » et que « [p] rès de 1 personne sur 5 au Québec (19,2 %) parlait anglais à la maison au moins régulièrement ». Ainsi, avant même de considérer les Québécois parlant au moins régulièrement une langue tierce, nous en sommes déjà à 104,7 % ! L’ajout des langues tierces, soit 15,6 %, porte le total à 120,3 % !

Face à cet étonnant total nettement au-dessus de 100 %, la question qu’il faut se poser s’énonce ainsi : d’abord, d’où vient ce 1,7 million de personnes qui pousse le total au-delà des 8,4 millions dénombrées au Québec en 2021 ; ensuite, que signifient les résultats obtenus ?

[…]

On chercherait en vain dans les manuels de statistiques sociales un justificatif de cette manière de procéder. Rien de mieux qu’un tout petit exemple pour montrer l’inadmissibilité de ces deux façons de faire. Si parmi 1000 propriétaires d’une résidence principale on en trouvait 100 possédant aussi une résidence secondaire, l’addition de ces deux nombres nous ferait passer de 1000 propriétaires à 1100 propriétés. De plus, si la plupart de ces propriétés étaient faites de bois ou de briques, nul ne proposerait de compter deux fois celles dont le revêtement est de bois ET de briques.

 

À la défense de StatCan on peut faire valoir que le nombre de locuteurs bilingues dans une population donnée ne diminue en rien la force numérique de chaque langue en présence. La connaissance des langues n’est pas un jeu à somme nulle. Cela est particulièrement vrai du point de vue synchronique, c’est-à-dire à un instant T de l’histoire.

 

Mais le rôle de StatCan est d’aider à évaluer les effets des politiques publiques, ce que donne une politique linguistique, une démarche qui s’inscrit nécessairement dans le temps, dans la diachronie. Il y aura nécessairement des pertes et des profits. Au fil du temps, l’usage de certaines langues diminuera, l’usage d’autres langues s’accroîtra. C’est alors que la connaissance des langues tend à devenir un jeu à somme nulle. Les enfants et les petits-enfants d’un couple bilingue ou trilingue se poseront la question de savoir s’il faut faire l’effort de maintenir l’usage de deux ou trois langues. Le traitement des données linguistiques par StatCan ne rend pas compte de la dynamique des langues sur le marché linguistique.

 

lundi 22 août 2022

Un pavé dans la cuisine

 

Le hasard d’une recherche m’a amené à la fiche « cobbler » du Grand Dictionnaire terminologique (GDT) de l’Office québécois de la langue française (OQLF). Elle date de 2016. On y accepte l’emprunt parce qu’il désigne une spécialité culinaire américaine. Une note ajoute : « Le cobbler aux pêches est un classique. » Pourtant, il n’y a pas de fiche « peach cobbler ».

 

Le Guide de rédaction des menus, publié par l’Office (pas encore québécois) de la langue française en 1980, proposait la traduction pavé avec la note : « Il s’agit d’une sorte de pouding américain. Le terme pavé est déjà utilisé par une compagnie de surgelés. Pavé s’emploie en cuisine pour désigner tout ce qui évoque la forme d’un pavé » (p. 69, s.v. apple cobbler). Le terme a complètement disparu du GDT mais il figure encore dans une fiche de la banque terminologique fédérale Termium.

 


jeudi 18 août 2022

Aptitudes en français des élèves et des enseignants québécois

 

Ce matin, la première chaîne de la radio publique à Québec a diffusé une entrevue avec Suzanne G. Chartand, fille du célèbre syndicaliste et professeure retraitée en sciences de l’éducation de l’Université Laval. Je suis désolé mais pour l'écouter il vous faudra copier le lien dans votre navigateur.

https://ici.radio-canada.ca/ohdio/premiere/emissions/premiere-heure/segments/entrevue/411602/aptitudes-francais-eleves-enseignants-quebecois




 

mercredi 3 août 2022

Les baskets roses de Yannick

  

Ce matin, on voit en première page du Devoir cette photo du maestro (et non de maestro) Yannick Nézet- Séguin :

 


Elle est accompagnée de la légende : « C’est vêtu d’un short et d’un t-shirt noirs d’arbitre de soccer et chaussé d’espadrilles roses que Yannick Nézet-Séguin est venu diriger l’Orchestre Métropolitain au pied du mont Royal […]. » Voyons de plus près de quoi ont l’air ces espadrilles :

 


Ce ne sont donc pas des espadrilles mais des baskets. Depuis dix ans, une fiche du Grand Dictionnaire terminologique (GDT) de l’Office québécois de la langue française (OQLF) entretient la confusion en indiquant que basket, tennis et espadrille sont synonymes : pour lire mes billets sur le sujet, cliquer ici et ici.

lundi 25 juillet 2022

La nouveauté terminologique peut être dépaysante

 Lundi soir je trouve sur le site Internet du Devoir ce titre :

 


Le titreur n’a heureusement pas parlé de « changement de venue » (calque que j’ai traité dans deux billets, cliquer ici et ici). Mais il aurait été plus conforme à la langue juridique française de parler de dépaysement : le procès a été dépaysé. J’admets que la tournure n’est pas fréquente au Québec mais le Grand Dictionnaire terminologique (GDT) de l’Office québécois de la langue française (OQLF) a fini par l’intégrer à sa nomenclature.

 

45e anniversaire de la Charte de la langue française

  

Le 26 août prochain marquera le 45e anniversaire de l’adoption de la Charte de la langue française. Plusieurs comités avaient été créés pour préparer le texte de la loi. J’ai eu l’honneur de contribuer à cet effort.

 

Cliquer sur l'image pour l'agrandir







lundi 18 juillet 2022

Notes sur l’intégration des anglicismes en espagnol et en français

 

Je lisais récemment Rey Blanco (Ediciones B, 2021) de Juan Gómez-Jurado. Un passage a retenu mon attention, p. 344 : « ahora somos personas de interés ». J’ai déjà traité dans ce blog (cliquer ici et ici) du calque « personne d’intérêt » entendu régulièrement dans les séries policières produites au Québec. On voit qu’on le trouve aussi en espagnol. Le Webster en ligne le définit ainsi : « a person who is believed to be possibly involved in a crime but has not been charged or arrested ». La première attestation daterait de 1937. L’Oxford Advanced Learner’s Dictionary en ligne ajoute un synonyme : « suspect ». Pour le Grand Dictionnaire terminologique (GDT) de l’Office québécois de la langue française (OQLF), le terme personne d’intérêt est « utilisé dans certains contextes ». Dans une note… d’intérêt, le GDT émet des réserves :

Le Canada a adopté le calque personne d'intérêt, notamment dans les documents de la Gendarmerie royale du Canada, au Sénat et dans les services de police, au point où il tend à se généraliser à l'échelle gouvernementale. Bien que le terme personne d'intérêt paraisse implanté (la GRC a appelé sa base de données qui recense les noms de personnes qui pourraient être inadmissibles à un permis d'armes à feu : PIAF, pour Personnes d'intérêt, Armes à feu), il n'a pas été retenu, étant très peu évocateur, ambigu et, employé hors contexte, vide de signification. Il demeure rare en France, où il n'est généralement utilisé qu'en rapport avec les États-Unis.

 

Dans le même ouvrage de Gómez-Jurado, on lit : « … y haciéndose selfis » (p. 366). Selfi se trouve dans la 23e édition du dictionnaire de l’Académie espagnole et il est défini en un mot : « autofoto ». On notera que la Real Academia de la lengua española a intégré orthographiquement le mot anglais selfie. Rappelons que pour l’OQLF, le mot « ne s’intègre pas au système linguistique du français »…

 

Dernier exemple d’anglicisme intégré en espagnol. Je le trouve dans le roman El pintor de Almas (Grijalbo, 2019) d’Ildefonso Falcones : « ser reconocida como una líder » (p. 465). Le mot líder a été adapté orthographiquement et il figure dans le dictionnaire de l’Académie espagnole. En Espagne, il n’a pas de féminin mais dans de nombreux pays d’Amérique latine on dit lideresa. C’est l’occasion de rappeler que le GDT a reculé sur l’adaptation orthographique des mots anglais. C’est ainsi qu’il ne promeut plus coquetel :

La graphie francisée coquetel est apparue en France au début du XXe siècle. Son usage avait été proposé par l'Office québécois de la langue française dans les années 1980, mais cette forme ne s'est guère implantée. Elle connaît maintenant un usage limité.

 

Je terminerai en soulignant une erreur : la graphie coquetel n’a pas été proposée par l’Office dans les années 1980 mais dès la fin des années 1960.

 

vendredi 8 juillet 2022

Quelles normes pour le français?

 

L’Agence universitaire de la francophonie a organisé en 2001 un colloque avec l’Université du Saint-Esprit de Saslik au Liban. Je n’ai pu m’y rendre mais j’ai transmis le texte « Diversité culturelle et linguistique : quelles normes pour le français? ».

 

            Dans le document de présentation du colloque « Diversité linguistique et culturelle : quelles normes pour le français? », on nous invite à intervenir sur deux  « perspectives thématiques convergentes » :

– « réfléchir à une meilleure appréhension des rapports entre français et langues partenaires (…) »

– « mieux préparer, dans les esprits, mais aussi dans les faits, l’avènement d’une langue française aux normes plurielles, à géométrie variable, sans que cette prise en compte par les États francophones de leur (ou parfois « leurs ») français conduise pour autant à un appauvrissement. »

            Mon intervention concernera surtout le second point, mais j’aurai l’occasion de faire une remarque concernant la première perspective thématique. Pour éviter de possibles malentendus, je tiens à préciser que je m’exprime ici à titre personnel.

            La question de l’avènement d’une langue française aux normes plurielles doit être abordée avec précaution. D’une part, il ne faudrait pas lâcher la proie pour l’ombre en provoquant ou en hâtant la fragmentation d’une langue qui permet l’intercompréhension au plan international. Je soulève ici la crainte de ce que certains appellent la babélisation, dont on parle non seulement pour le français mais aussi pour l’anglais. Dans le domaine anglais, Gillian Brown, directrice du Centre for English and Applied Linguistics de Cambridge, croit que l’anglais prendra de plus en plus des teintes locales et Samuel P. Huntington, dans Le choc des civilisations, déplore le fait qu’il n’y a déjà plus intercompréhension entre certaines variétés de l’anglais. Dans le domaine francophone, Suzanne Lafage est, elle aussi, sensible à la possibilité d’un éclatement du français :

Pour maintenir intercompréhension et cohésion à travers la francophonie, il faudrait qu'un enseignement de qualité répande une variété de français commun, à la fois vivant et adapté à la communication quotidienne tant écrite qu'orale, afin de corriger les fortes tendances en cours à la différenciation et à l'éclatement. Car, plus le français devient une langue parlée en Afrique, plus la variation s'accroît dans tous les domaines linguistiques : prononciation, prosodie, morphologie, syntaxe, lexique et sémantique (Lafage, 1999 : 168).

            Rappelons que des craintes semblables sont régulièrement exprimées au Québec. Ajoutons, a contrario, l'exemple du portugais : «le pluricentrisme du portugais constitue […] un bel exemple de la diversification de la norme sans que cela entraîne nécessairement une 'babélisation', tant il est vrai que l'intercompréhension entre Portugais et Brésiliens est totale au niveau soutenu[1]

            En tout état de cause, quand on parle d'une langue française aux normes plurielles, il faudrait savoir si l'on recherche une véritable pluralité de normes ou tout simplement une langue monocentrique ouverte aux régionalismes, une norme alimentée par le pluricentrisme.

            Je disais donc que, d’une part, il faut être prudent de ne pas brader un héritage qui assure l’intercompréhension. D’autre part, il me semble primordial, lorsque l’on discute de l’avènement possible d’une langue française aux normes plurielles, de prendre en compte l’opinion des locuteurs sur la question car, comme le dit Bernhard Pöll, «les variétés nationales […] sont en premier lieu le produit de représentations […][2]». Pierre Bouchard et moi avons effectué une enquête qui, me semble-t-il, apporte un éclairage pertinent et essentiel. Je souligne la forte représentativité des opinions exprimées lors de cette enquête parce que cette dernière a été effectuée auprès d’un échantillon aléatoire de 1591 francophones âgés de 18 ans et plus, représentant l’ensemble de la population francophone du Québec; nous avons dans certains cas repris des questions d’une enquête plus ancienne faite en 1983 auprès d’un échantillon représentatif de 700 personnes des villes de Montréal et de Québec. Voici quelques résultats utiles pour nos discussions :

1.      « Les francophones du Québec devraient être capables de parler également un français international. »

De 1983 à 1998, cet énoncé continue de faire consensus, près de 9 Québécois sur 10 manifestant leur accord. Nous n’avons constaté aucune évolution sur cette question.

2.      « Les mots d’ici constituent une richesse qu’il faut absolument conserver. »

La proportion de la population qui dit être d’accord avec cet énoncé a crû de 14,7 points sur une période de 15 ans, passant de près de trois personnes sur quatre (73,2 %) à près de neuf sur dix (87,9 %), et cette hausse est significative du point de vue statistique.

3.      « Pour les termes techniques spécialisés, les Français et les Québécois devraient utiliser les mêmes mots. »

La question n’avait pas été posée en 1983. En 1998, elle recueille 89,2 % d’adhésion.

4.      « Beaucoup de mots que nous utilisons au Québec nous empêchent de communiquer avec les francophones des autres pays. »

En 1983, près de trois Québécois sur quatre (73,2 %) se disaient en accord avec cette énoncé. Quatre ans plus tard, ils étaient moins de un sur deux (42,1 %).

Les personnes qui ont voyagé dans les autres pays francophones sont celles qui ont le plus abandonné cette opinion. En effet, il y a une baisse de 46,1 points sur quinze ans parmi les personnes qui ont visité des pays francophones, comparativement à une baisse de 24,5 points chez celles qui ont voyagé dans des pays non francophones.

5.      « Les francophones d’ici devraient mieux connaître les mots typiques des autres régions de la francophonie. »

Tant en 1983 qu’en 1998, un peu plus d’un Québécois sur deux appuie cet énoncé (54,4 % en 1983, 53,8 % en 1998). Sur ce point, il n’y a pas eu d’évolution en 15 ans.

6.      « Tous les francophones du monde devraient employer partout les mêmes mots. »

En 1983, les répondants se partageaient également entre ceux qui étaient pour et ceux qui étaient contre cet énoncé (50 % exactement). Sur 15 ans, l’accord avec cette opinion a connu une chute de près de 15 points, passant de 50 % à 35,2 %. La baisse la plus marquée s’est manifestée chez les personnes les plus scolarisées : chez celles qui ont 13 ans et plus de scolarité, la baisse est de 14,2 points, alors qu’elle est de 6,9 points chez celles ayant moins de 13 ans de scolarité.

Voici, à mon avis, les conclusions qui se dégagent de ces données :

1.      Le refus du séparatisme linguistique : les Québécoises et les Québécois estiment qu’ils devraient être en mesure de parler aussi un français d’audience internationale; ils croient, de plus, que les termes techniques devraient être les mêmes en France et au Québec. Ces opinions rejoignent la position que le Conseil de la langue française défendait en 1990 lorsqu’il affirmait que les Québécois « ne veulent pas se couper du français international » (Conseil de la langue française, 1990 : 51). Ces opinions rejoignent aussi la pratique de l’Office de la langue française, qui est de proposer, dans la mesure du possible, l’emploi au Québec des mêmes termes techniques qu’en France.

2.      Les mots propres au Québec sont sentis comme faisant partie du patrimoine national. Ce sentiment s’est même accru sur une période de 15 ans.

Par ailleurs, des analyses statistiques plus poussées que je ne vous détaillerai pas ici montrent que la population du Québec est partagée entre plusieurs modèles linguistiques, l’importance de chacun de ces modèles variant en fonction du degré d’urbanisation. Je simplifierai outrageusement en disant que le partage se fait entre un modèle de type international et un modèle plus québécois. Dans les milieux fortement urbanisés, les plus importants du point de vue de la dynamique sociolinguistique, c’est le modèle plus québécois qui prévaut, avec une ouverture sur les autres régions de la francophonie mais en marquant un désaccord avec l’harmonisation de la terminologie d’un pays francophone à l’autre. Dans les milieux semi-urbains et ruraux, le modèle qui prévaut est de type plus international puisque la norme de référence qui est favorisée est celle des présentateurs de la chaîne nationale de radio et de télévision, traditionnellement perçus comme parlant une langue d’audience internationale[3].

            Notre enquête de 1998 fournit aussi des renseignements sur l'autocatégorisation linguistique des Québécois. À la question «de façon générale, avez-vous l'impression de parler français ou de parler québécois?», 51 % répondent français et 49 % québécois. Nous avons aussi posé la question : «Diriez-vous que vous parlez tout à fait à la manière française, plutôt à la manière française, plutôt à la manière québécoise ou tout à fait à la manière québécoise?». 84 % des enquêtés affirment parler à la manière québécoise (61 % plutôt à la manière québécoise et 23 % tout à fait à la manière québécoise) contre 16 % qui disent parler à la manière française[4].

            Ces réflexions m’amènent naturellement à aborder la question des rapports linguistiques entre la France et le Québec. Je considérerai brièvement trois questions : la féminisation des titres de fonction, le fonctionnement des commissions de terminologie et l’enseignement du français à l’étranger.

            Sur le thème de la féminisation, certains responsables français ont émis des opinions pour le moins condescendantes à l’égard des Québécois (et aussi des Belges). Lors de la discussion, à l'Assemblée nationale de France, du projet de loi réformant la Cour d'assises, des critiques se sont élevées contre la formulation du serment des jurés, selon laquelle même une femme doit s'engager à faire preuve de «l'impartialité et de la fermeté qui conviennent à un homme probe et libre». À ceux qui demandaient de remplacer le mot «homme» par «personne», Jacques Toubon, alors garde des Sceaux, a répondu : «C'est du canadien, du québécois, du langage des Nations Unies, du 'politiquement correct', mais ce n'est pas du français[5]». Je citerai aussi cet extrait d'une lettre de Maurice Druon :

                        Libre à nos amies québécoises, qui n'en sont pas à une naïveté près en ce domaine, de vouloir se dire une auteure, une professeure ou une écrivaine; on ne voit pas que ces vocables aient une grande chance d'acclimatation en France et dans le monde francophone.

                        Libre aussi aux autorités culturelles de la Communauté française de Belgique, en mal de démagogie féministe, d'avoir publié un édit d'où il ressort qu'une femme entraîneur d'une équipe sportive s'appellerait désormais une entraîneuse, ou qu'une femme appartenant aux équipes de lutte contre les incendies deviendrait une pompière (La Presse du 26 juillet 1997, p. B-3; à l'origine, la lettre a été publiée dans Le Figaro).

            La position de l’Académie française en matière de féminisation l’a sinon discréditée au Québec, du moins lui a fait perdre quelques plumes.

            En ce qui concerne les commissions de terminologie en France, on sait qu’elles doivent en dernier ressort soumettre leurs conclusions à l’Académie pour approbation et la Commission générale de terminologie ne peut approuver définitivement que des termes qui ont reçu l’accord de l’Académie française. Il s’agit d’un processus assez long, de l’aveu même de Gabriel de Broglie (propos tenus sur la chaîne culturelle de Radio-Canada). En principe, la Commission générale de terminologie est informée des positions québécoises lorsque le Québec a une positions à faire valoir sur une question mais elle ne tient pas souvent compte de l’opinion de l’Office de la langue française du Québec. Je prendrai ici seulement l’exemple de mél., m-é-l avec un point, dont la prononciation est contraire au système phonologique du français. De l’avis de Gabriel de Broglie, « Ce n’est pas une abréviation exactement, c’est plutôt un symbole qu’un mot. Et le mél. veut dire messagerie électronique. Et il est formé sur le même mode que tél., qui est l’abréviation de téléphone.» Lorsque les autorités françaises ont décidé de forger le terme “mél.”, il existait depuis plus d’un an un terme concurrent dans les milieux de l’informatique, le mot “courriel”. Contrairement au mot “mél.”, qui veut dire uniquement adresse électronique, le mot “courriel” désigne aussi bien l’adresse que le contenu du message. On peut donc envoyer un courriel, mais pas un mél., du moins si l’on se fie à la définition officielle. Pour conclure ce point de la collaboration francophone en matière de terminologie, je citerai ici les deux leçons que tire Daniel Raunet dans sa série sur l’histoire du français diffusée à la chaîne culturelle de Radio-Canada :

Première leçon importante : ce n’est pas pour répondre aux besoins concrets des usagers que la France déploie ses efforts de terminologie. La raison d’être du processus, c’est la raison d’État. Dès leur publication au Journal Officiel, les nouveaux termes deviennent obligatoires pour l’administration et pour les entreprises dans toute leur production écrite, contrats, correspondance, règlements, etc… Deuxième leçon : cet acte de pouvoir, l’adoption de nouveaux mots, est un privilège du noyau central de l’État. C’est à Paris, et nulle part ailleurs, que se définit ce qu’est la langue française. Autant dire que dans tout cela, le reste de la Francophonie ne pèse pas lourd dans la balance (transcription aimablement fournie par Daniel Raunet).

            On peut ajouter une troisième leçon, la lenteur du processus qui ne permet pas de fournir assez tôt des équivalents français, ce qui laisse libre cours aux anglicismes pour s’implanter dans l’usage.

            Le troisième point que je veux ici aborder concerne l’enseignement du français à l’étranger, soit comme langue seconde, soit comme langue étrangère (ce point se situe dans la perspective des relations entre le français et les langues partenaires). Sur ce thème, je me contenterai de citer les constats parus dans le Modern Language Journal cette année (MLJ 85, spéc. pp. 20-21).. Les auteurs James P. Lantolf et Gretchen Sunderman ont relu les articles publiés dans cette revue au cours de huit décennies. Un élément m’a frappé dans leur analyse, c’est que les enseignants de français aux États-Unis ont eu tendance à enseigner la France au moins autant que le français — quand ils ne se sentaient pas investis de la mission d'être les ambassadeurs de la France. La perspective d’une langue française aux normes plurielles devrait entraîner un changement profond d’attitude dans l'enseignement du français langue étrangère. On assiste déjà à une certaine évolution, la revue Le français dans le monde, par exemple, fait une certaine place aux pays francophones autres que la France mais on admettra sans peine qu’il faut aller plus loin que ce début prometteur.

            Dans la dernière partie de ma communication, je voudrais vous présenter les résultats préliminaires de mon étude de la langue des courriels. Cette étude se fonde sur un corpus de quelque 4 000 courriels envoyés, sur une période de deux ans, à une émission de télévision regardée par des personnes plus scolarisées que la moyenne. Je tiens à préciser qu’il s’agit de courriels publics, les messages ayant été publiés sur le site de l’émission et ayant été accessibles à tous les utilisateurs d’Internet pendant chacune des deux saisons de diffusion. Les auteurs des messages savaient qu’ils pouvaient être lus par un bon nombre de personnes et plusieurs d’ailleurs demandent d’être indulgents envers leurs fautes de français.

            Le premier tableau (qu'on trouvera en fin d'article) présente les résultats d’ensemble par grandes catégories. On constatera que les fautes de ponctuation constituent plus du tiers de l’ensemble des fautes (la virgule étant vraiment la championne toutes catégories). Dans les commentaires qui suivront, je ne tiendrai pas compte de la catégorie ponctuation.

            La grille de correction qui fut utilisée était très détaillée puisqu’elle comportait une soixantaine de catégories. Le deuxième tableau présente des résultats plus détaillés. J’ai omis les résultats de la catégorie qui vient en tête, les fautes portant sur les accents, la cédille et le tréma, étant donné que certains ordinateurs ou certains logiciels présentent des problèmes; même quand l’appareil ou le logiciel permet d’utiliser les diacritiques, leur place sur le clavier peut varier quand on passe d’un programme à l’autre, surtout dans les cas, comme le mien, où le programme de clavier français a été installé en dernier lieu plutôt qu’en premier. J’ai aussi regroupé tous les cas d’homophonie.

            Les fautes provenant de cas d’homophonie occupent le premier rang, comptant pour près de 8 % de l’ensemble des fautes. Notez aussi l’importance des fautes concernant des éléments de base : l’orthographe des voyelles et des consonnes, les majuscules et les minuscules, les règles de base d’accord des verbes, le mode du verbe, l’accord de l’adjectif, etc.

            Ce tableau m'amène à faire deux commentaires.

            Le premier, ne le cachons pas, c’est qu’il y a, au Québec, un problème assez généralisé dans la maîtrise du code de la langue. Les pouvoirs publics ont été sensibilisés à cette question au cours des dernières années et particulièrement lors des audiences des états généraux sur la situation de la langue française, dont le rapport, qui vient d’être publié, fait une large place au problème de l’enseignement du français. À ce sujet, la Commission des états généraux a été très claire en écrivant qu'elle ne pouvait «taire ni éviter de reprendre à son compte l'exaspération exprimée tout au cours de ses travaux à l'égard d'un système d'enseignement qui tolère encore une maîtrise insuffisante du français[6]». Mentionnons simplement que les derniers résultats (2000) des élèves de 5e secondaire montrent, pour le critère du fonctionnement de la langue, un taux d'échec de 42 %. Le ministère de l’Éducation avait d'ailleurs, dès avant la publication de ce rapport, adopté une série de mesures destinées à corriger la situation. Un nouveau programme d'études est en voie d'implantation. Toutefois, il faudra aussi penser à augmenter le contenu linguistique dans la formation des maîtres, ainsi que le recommandent les états généraux : à l'heure actuelle, sur les 120 crédits (ou unités) exigés pour l'obtention d'un diplôme d'enseignement au préscolaire ou au primaire, de 6 à 12 crédits, seulement, sont consacrés au français; pour le diplôme d'enseignement du français au secondaire (option majeure), 30 crédits sur 120 sont consacrés à la langue, le reste va à la psychopédagogie. On en vient ainsi à former des experts en enseignement qui ne connaissent pas la matière qu'ils doivent enseigner. La phagocytation des matières dites «disciplinaires» par la psychopédagogie, où les méthodes prennent plus d'importance que la transmission du savoir, n'est pas un phénomène propre au Québec, deux universitaires français ont publié il y a une dizaine d'années un volume intitulé La pédagogie du vide dans lequel ils dénoncent la même situation.

            Le second commentaire que m'inspirent les résultats préliminaires de mon enquête sur la langue des courriels est le suivant : il faut se rendre à l’évidence que le système graphique du français pose problème, ainsi que l’illustre le fait que la catégorie la plus importante des fautes est celle des homophones; on notera aussi que les problèmes orthographiques causés par les voyelles et les consonnes occupent le cinquième rang. On aura beau décrier les lacunes du système d’enseignement, je crois bien que l’on devra se rendre à l’évidence que la codification orthographique actuelle crée de sérieuses difficultés aux francophones de langue maternelle et n’est sûrement pas de nature à faciliter la diffusion du français dans le monde. Il faudrait évaluer sous cet éclairage la réforme orthographique faite il y a une dizaine d’années. Il faudrait même se demander s’il ne serait pas souhaitable de procéder à une simplification des règles de grammaire, à commencer, évidemment, par les règles d’accord du participe passé (que l’on pourrait rendre invariable dans tous les cas, même avec l’auxiliaire être). Mais c'est là un thème à débattre à l'occasion d'un autre colloque.


1.      « Les francophones du Québec devraient être capables de parler également un français international. »

O.L.F. 1998

C.L.F. 1983

D’accord            88,2 %

D’accord             85,3 %

En désaccord      11,8 %

En désaccord       14,7 %

 

2.      « Les mots d’ici constituent une richesse qu’il faut absolument conserver. »

O.L.F. 1998

C.L.F. 1983

D’accord            87,9 %*

D’accord             73,2 %*

En désaccord      12,1 %*

En désaccord       26,8 %*

*Différences significatives

 

3.      « Pour les termes techniques spécialisés, les Français et les Québécois devraient utiliser les mêmes mots. »

O.L.F. 1998

D’accord               89,2 %

En désaccord         10,8 %

 

4. « Beaucoup de mots que nous utilisons au Québec nous empêchent de communiquer avec les francophones des autres pays. »

O.L.F. 1998

C.L.F. 1983

D’accord            42,1 %*

D’accord             73,2 %*

En désaccord      57,9 %*

En désaccord       26,8 %*

*Différences significatives

 

4 (a) « Beaucoup de mots que nous utilisons au Québec nous empêchent de communiquer avec les francophones des autres pays. »

Pourcentage de répondants qui se disent d’accord avec cet énoncé selon qu’ils ont ou non voyagé dans d’autres pays francophones

 

C.L.F. 1983

O.L.F. 1998

Ont voyagé dans des pays francophones

79,4 %*

33,3 %*

N’ont pas voyagé dans des pays francophones

68,7 %*

44,2 %*

*Différences significatives

 

5.      « Les francophones d’ici devraient mieux connaître les mots typiques des autres régions de la francophonie. »

O.L.F. 1998

C.L.F. 1983

D’accord            53,8 %

D’accord             54,4 %

En désaccord      46,2 %

En désaccord       45,6 %

 


 

6.      « Tous les francophones du monde devraient employer partout les mêmes mots. »

O.L.F. 1998

C.L.F. 1983

D’accord            35,2 %*

D’accord             50 %*

En désaccord      64,8 %*

En désaccord       50 %*

*Différences significatives

 

6(a) « Tous les francophones du monde devraient employer partout les mêmes mots. »

Pourcentage de répondants qui se disent en accord avec cet énoncé, selon le nombre d’années de scolarité

Scolarité

C.L.F. 1983

O.L.F. 1998

Moins de 13 ans

55,7 %*

48,8 %*

Plus de 13 ans

39,8 %*

25,6 %*

*Différences significatives

 


Analyse d'un corpus de 4000 courriels

(405 714 mots)

 

 

Catégories de fautes

Nombre de fautes

Pourcentage

Coquilles

1270

3.2

Orthographe lexicale

6929

17.6

Orthographe grammaticale

6602

16.8

Syntaxe

5310

13.5

Ponctuation

14267

36.3

Vocabulaire

2370

6.0

Style

1756

4.5

Cohésion textuelle

798

2.0

Total

39302

100

 

 

(résultats détaillés sans les catégories accents et ponctuation)

 

Catégorie de fautes

Nombre

%

% cumulatif

Homophones

 

1748

7,64

7,64

 

OGB

nombre du nom

1528

6,68

14,31

 

ST.A

niveau de langue

1446

6,32

20,63

 

Coquilles

 

1270

5,55

26,18

 

OLB

orth. voy. ou cons.

1252

5,47

31,65

 

OLD

majuscules/minusc.

1113

4,86

36,51

 

OGA5.1

accord verbe règles gén.

1002

4,38

40,89

 

SYA45

choix prép.

924

4,04

44,93

 

OLE

trait d'union

921

4,02

48,95

 

VOA1

sens d'un mot

901

3,94

52,89

 

SYA3.1

mode du verbe

900

3,93

56,82

 

OGA1

accord de l'adj.

795

3,47

60,29

 

CT.A

réf. anaphoriques

743

3,25

63,54

 

VOB3.1

anglicismes lexicaux

448

1,96

65,50

 

OLH

noms propres/mots étrangers

417

1,82

67,32

 

OLF

abréviations

391

1,71

69,03

 

OGA63

part. passé + avoir

339

1,48

70,51

 

OGA62

part. passé + être

313

1,37

71,88

 

ST.B

maladresses

310

1,35

73,23

 

OGD1

conjugaison

297

1,30

74,53

 

OGA2

accord du déterminant

294

1,28

75,81

 

 

 

 

 

 

 

 

 



[1] Bernhard Pöll, «Essai de standardologie comparée : quelques éléments pour une comparaison de l'espagnol et du portugais européens et américains», Revue belge de philologie et d'histoire (2001).

 

[2] Bernhard Pöll, op. cit.

[3] Cf. Pierre Bouchard et Jacques Maurais, «Évolution des perceptions des Québécois sur la norme» (à paraître).

[4] Pierre Bouchard et Jacques Maurais, «La norme et l'école. L'opinion des Québécois», Terminogramme 91-92 (septembre 1999).

    [5]  «Féminisme : Toubon a tout faux» Le Devoir, 29 mars 1997, p. A-5. Le mot personne a été adopté malgré tout.

[6] Commission des États généraux sur la situation et l'avenir de la langue française au Québec, Le français, une langue pour tout le monde. Une nouvelle approche stratégique et citoyenne, Québec, 2001, p. 41.