mercredi 29 avril 2026

Encore le participe passé


On peut lire dans le Devoir de ce jour un texte de Suzanne G. Chartrand et Georges Legros intitulé « Pour une réforme cohérente du participe passé employé avec l’auxiliaire avoir ». Les auteurs mentionnent un article de Philippe Barbaud, paru dans le même journal et qui avait échappé à mon attention. Ne serait-il paru que dans l’édition électronique ? Dans ce cas, on aurait affaire à la même stratégie que celle utilisée pour réduire l’impact de la lettre de protestation contre le congédiement de Chritian Rioux : on ne censure pas, on invisibilise un peu les positions qui déplaisent à certains lobbys.

Le texte de Ph. Barbaud, « Une réforme antiféministe de l’accord du participe passé », commence par ce paragraphe :

Le Devoir nous apprenait ces jours-ci la publication du « nouveau Bescherelle » de facture québécoise, dans lequel on recommande l’invariabilité du participe passé (PP) conjugué avec l’auxiliaire avoir. L’article signale ouvertement « la liesse des spécialistes de la langue du Québec » en mentionnant un certain nombre d’organismes voués à la réforme de l’orthographe de notre langue. Je note que les spécialistes en question s’adonnent au militantisme identitaire de leur cause sociale sans que leurs propositions aient été soumises à la contre-expertise des autres spécialistes qui ne partagent pas leur point de vue.

Ph. Barbaud a été victime de la désinformation du premier article paru sur le sujet le 18 avril et qui ne sera corrigée que le 24 avril : le Bescherelle nouveau ne fait que mentionner le projet de réforme, sans l'approuver.

Je note l’accusation de militantisme identitaire et la constatation que le projet de réforme n’a pas été soumis à une contre-expertise. Chartrand et Legros se contentent de répondre que « la critique du linguiste Philippe Barbaud […] repose sur une lecture très discutable de cette proposition de réforme. » Discutable en quoi, on ne le saura pas. On ne saura pas en quoi Ph. Barbaud a tort quand il écrit que la réforme se base « sur des données empiriques défaillantes. En effet, dans le document du Conseil de la langue française et de la politique linguistique [de Belgique], presque tous les exemples qui servent à illustrer l’invariabilité du PP [= participe passé] sont le fait des verbes du 1er groupe […]. »

Ph. Barbaud souligne par ailleurs l’attitude contradictoire de « femmes partisanes de l’écriture inclusive [qui] revendiquent la visibilité du féminin en prônant une écriture pointée comme, par exemple, les gens sont parti.e.s ou encore Québécois.e.s. »

Un mot maintenant sur le texte publié aujourd’hui par deux croisés de la réforme. Ils rejettent du revers de la main les réactions outrées des lecteurs de l’article paru le 18 avril : « On pouvait s’attendre à une déferlante de protestations de la part de lecteurs du journal. Les commentaires, souvent violents, ne présentent cependant pas d’arguments fondés sur la science linguistique au sujet du système de la langue écrite. » Réaction typique des « sachants » : vous avez beau être des locuteurs et des scripteurs, votre opinion ne compte pas, nous savons ce qui est bon pour vous.

Un des arguments invoqués pour justifier l’opportunité des rectifications orthographiques de 1990 était que les accents (aigu, grave, circonflexe) rendaient difficile la prise en charge du français en informatique. Et cela alors que les travaux du standard Unicode avaient commencé en 1988 et que le Consortium Unicode publiait sa version 1.0 en octobre 1991 : quand l’informatique permet d’écrire le géorgien, l’arménien, le russe, sans oublier les langues asiatiques, on comprend mal le problème que peuvent présenter les accents du français. Le français serait-il dans la situation du klingon (langue extra-terrestre de Star Trek) dont les caractères ne sont pas officiellement encodés dans le standard Unicode principal ?

On peut se demander si, avec le projet de réforme des accords de participe passé, nous ne sommes pas encore un métro (informatique) en retard. L’intégration de l’intelligence artificielle dans les correcteurs orthographiques, les traducteurs automatiques, etc., pourrait rapidement rendre quasi inutile cette réforme.

 

vendredi 24 avril 2026

Rétropédalage


Le Devoir a été victime de son militantisme woke qui lui a fait écrire que le Bescherelle québécois « « recommande l’invariabilité du participe passé conjugué avec avoir » (voir mon billet précédent). Il rectifie le tir dans son édition d’aujourd’hui (près d’une semaine plus tard) :

Dans l’article « Un accord participant du passé ? », publié en page B 5 de notre édition des 18 et 19 avril 2026, il aurait fallu lire que, en page 159, la nouvelle édition québécoise du Bescherelle mentionne que « la réforme recommande l’invariabilité du participe passé conjugué avec avoir », et non que l’ouvrage lui-même le recommande.

 


samedi 18 avril 2026

Hypocrite lectorat, mon semblable, mon frère!


La toute nouvelle édition du Bescherelle québécois, aux éditions Hurtubise, présente pour la première fois la réforme des accords du participe passé. Page 159, l’ouvrage « recommande l’invariabilité du participe passé conjugué avec avoir ». Une mention « que jamais un étudiant ne va lire pendant ses devoirs », selon Isabelle Laberge, d’Hurtubise, mais qui provoque la liesse des spécialistes de la langue du Québec, autant que des courriels inquiets de lecteurs à la maison d’édition.

Le Devoir, 18 avril 2026

Eh oui ! il y a un Bescherelle québécois distinct du Bescherelle français. Mon Bescherelle, que j’ai acheté en 1997 à Paris, précise que ouatcher, dérincher et clutcher se conjuguent comme aimer. Cela a fait jaser par ici et l’édition a été retirée du commerce. Peut-être est-ce la raison pour laquelle l’éditeur teste maintenant ses innovations sur un segment limité de son marché.

La journaliste parle de « la liesse des spécialistes de la langue du Québec » à cette annonce. Je confesse que je ne l’ai pas perçue (perçuE). L’article ne donne la parole, en tout et pour tout, qu’à deux enthousiastes de la réforme, « les spécialistes interviewées », une doctorante et une chroniqueuse estivale du Devoir (dont j’ai critiqué plusieurs textes ces deux dernières années). On aimerait connaître l’opinion des traducteurs, réviseurs et autres langagiers. Sans compter celle du tout-venant (majoritairement négative à en juger par les commentaires publiés sur le site du journal).

J’ai déjà présenté le projet de réforme de l’accord des participes passés dans un billet en 2014 (cliquer ici).

L’enthousiasme du Devoir pour ce genre d’innovations s’inscrit dans le virage woke qu’il a pris depuis quelques années. On en a eu un nouvel exemple aujourd’hui même dans une critique littéraire du supplément Le D Magazine : « Les phénomènes psychologiques et les réactions émotives en présence se trouvent si explicitement déchiffrés que l’ouvrage en devient explicatif, ne laissant qu’un rôle passif au lectorat. » Je me serais attendu à lire : au lecteur. Cette tournure est conforme aux recommandations sur l’écriture inclusive. Au moins nous a-t-on épargné la formulation un rôle passif aux personnes liseuses.

 

 

 

jeudi 9 avril 2026

Des cannes de sirop de canne


Du quotidien Le Devoir de ce jour :

[…] un acériculteur, à qui il est reproché d’avoir vendu à des épiceries des cannes de sirop d’érable frelaté. […] Les journalistes ont fait analyser en laboratoire cinq boîtes de sirop de cet acériculteur, ce qui a permis de démontrer qu’elles contenaient plus de 50 % de sucre de canne […] Il a vendu des cannes de sirop portant les mentions « sirop d’érable pur » et produit « du Québec ». […] les consommateurs n’auraient pas acheté ces cannes de sirop d’érable — ou du moins pas au même prix […] Si l’action reçoit le feu vert du tribunal, elle sera intentée au nom de tous les Canadiens qui ont acheté une canne de sirop d’érable […].

La journaliste utilise sans vergogne le mot canne (sans même le mettre entre guillemets ou en italiques) en alternance avec boîte dans un texte où on trouve aussi canne dans son sens botanique. Peut-être ne sait-elle-même pas que cet usage est critiqué.

*   *   *

Je me rends compte que, contrairement à Usito, le Grand Dictionnaire terminologique (GDT) de l’Office québécois de la langue française (GDT) n’a pas enregistré can(n)ette au sens de « petite bouteille de bière », considéré comme propre au français européen. Conformément à son habitude, Usito a malencontreusement raccourci la définition du Trésor de la langue française : « Petite bouteille mince et longue employée communément pour la bière et plus rarement pour les jus de fruits. »

 

mercredi 1 avril 2026

Le GDT et sa fiche d’une belle venue


Il est question dans les médias de Québec ces jours-ci d’une cause qui pourrait être rejugée dans un autre district judiciaire : et on dit que ce serait un changement de venue. En français standard, cela s’appelle un dépaysement. Ce terme technique est rare, ce sens n’est même pas enregistré dans le Trésor de la langue française.

J’ai écrit un billet sur le calque changement de venue (« change of venue ») en 2011 (cliquer ici). Il aura fallu attendre 2019 pour que le Grand Dictionnaire terminologique (GDT) de l’Office québécois de la langue française (OQLF) finisse par faire une fiche à partir de tous les éléments que je lui offrais gracieusement. Le GDT n’a pas pu s’empêcher d’ajouter une note idiote : « L'emprunt changement de venue est par ailleurs peu fréquemment employé au Québec ». Et pour cause ! Je le confirme, le changement de district judiciaire est un événement très rare.

Usito a le calque changement d’huile (qu’il accepte) mais il n’a pas changement de venue pourtant attesté en français québécois depuis plus d’un siècle.

 

lundi 30 mars 2026

À la fin de la journée

J’entends de temps à autre, tant sur les ondes québécoises que françaises, l’expression à la fin de la journée pour signifier « en fin de compte, finalement, au bout du compte, tout compte fait, tout bien pesé, au final, en définitive ». Comme on le voit, ce ne sont pas les équivalents qui manquent pour rendre l’expression anglaise « at the end of the day ».

 


dimanche 29 mars 2026

La foire aux pronoms de Winnipeg

On notera la présence d'un drapeau palestinien et l'absence de drapeau canadien

Le congrès du NPD pour élire un nouveau chef s’est terminé aujourd’hui dimanche à Winnipeg. À en juger par le peu que j’en ai vu sur Internet, le parti surpasse en absurdité (involontaire, car tout ce monde se prend au sérieux) le Parti Rhinocéros fondé en 1963 par le médecin et écrivain Jacques Ferron.

Le wokisme était à l’ordre du jour du congrès. J’ai entendu la chaise qui présidait (en anglais contemporain ce serait un pléonasme de dire qu’une chaise préside) faire ce rappel à l’ordre : « I’ll again thank delegates not to call me Madam Chair or Madame la Présidente. I’m a non-binary person. My pronouns are they, them, and their. Chair is sufficient ». Elle n’a pas précisé s’il fallait l’appeler Chaise en français. 

Je ne croyais pas que cette mode des pronoms pouvait avoir atteint la langue parlée. Quelques extraits de la façon dont quelques personn·e·s (sic) se sont présenté·e·s :

Point of order. R*** A***. He they.

B*** N*** S***. Pronouns he him.

Hi A*** from Pong. Pronouns she her.

My name is M*** T***. My pronouns are she they.

My pronouns are she, her and elle en français.

Il est malheureux que ces activistes n’aient pas creusé davantage la notion de non-binarité en s’inspirant des langues qui connaissent le duel ou le triel. Il y a encore du pain sur la planche pour les chercheurs en tétracapillectomie.

Comme parti lunatique, le NPD va peut-être surpasser l’Official Monster Raving Loony Party de Grande-Bretagne :

 


La Hongrie a aussi un candidat de taille à présenter dans ce groupe, le Parti hongrois du chien à deux queues (Magyar Kétfarkú Kutya Párt, une de mes anciennes étudiantes en fait partie). Vous n’avez pas besoin de comprendre le hongrois pour suivre l’interview que le chef de ce parti a donnée à la télévision nationale :