Profitons
du « temps [encore] doux [qui] ramène dans son sillage la bien-aimée
rubrique Point de langue » du Devoir pour commenter la chronique
du week-end dernier. La table est mise par cette citation de l’essai États
d’âme, états de langue : « Plus qu’à taper sur une rondelle avec
un bâton, le véritable sport national des Québécois consiste à parler de la
langue. » Pourquoi alors contribuer à alimenter un phénomène que l’on
semble déplorer ?
La bien-aimée
chroniqueuse revient aux livres de Georges Dor décriant le français parlé au
Québec et auquel l’essai États d’âme, états de langue constituait une
réplique arrogante basée sur le « savoir expert » d’une caste d’universitaires
(sur ce thème, voir mes billets « Retour en arrière » et « Non, il n’est rien que Nadine n’ignore »). Et elle enchaîne avec le discours convenu
sur la variation linguistique. Rien de bien intéressant.
Le même
numéro du Devoir nous offrait un plat (en apparence) plus substantiel,
un article sur l’obligation pour les élèves de vouvoyer leurs enseignants.
Extrait d’« On est tu vraiment rendus là ? » :
Imposer
aux élèves de vouvoyer leurs enseignants, donc de leur interdire de les
tutoyer, n’engendrera pas les effets miraculeux espérés. Les répercussions de
cette restriction langagière se feront ressentir sur le plan linguistique
plutôt que comportemental. Ce ne sera pas seulement le vil pronom à la deuxième
personne du singulier qui se trouvera dans la ligne de mire, mais aussi ses
malheureux homophones. En fait, le vernaculaire français québécois comprend
trois « tu » : le pronom, la particule interrogative et la
particule exclamative. Cette distinction est largement incomprise et même mal
aimée.
« Distinction
largement incomprise » : nous revoilà dans le savoir
expert.
Les
deux auteurs, un (ou une ?) « étudiant.e au deuxième cycle,
bachelière en linguistiques » (j’imagine que ce pluriel souligne la non-binarité
de la linguistique) et un professeur de linguistique (sans doute
binaire parce qu’au singulier), tous les deux de l’Université Concordia, dénoncent
le projet du ministère de l’Éducation d’imposer aux élèves le vouvoiement lorsqu’ils
s’adressent à leurs enseignants.
Pour
les auteur.e.s. ou auteurices, le « règlement contribue à la
stigmatisation du vernaculaire français québécois chez les enfants ». Ils
vont même jusqu’à écrire qu’ « apprendre aux élèves les subtilités de leur
langue n’aidera pas à les civiliser ». On se croirait encore au temps du
rapport Durham.
La langue
et le style de ce texte mériteraient des commentaires. Je me contente de donner
quelques exemples de cette prose de sachants :
La
restriction langagière sur tout « tu » entraîneras (sic) les
élèves à les éviter même à l’oral par peur de représailles.
Cette
mesure est en fait complètement disloquée de son but…
Chercher
à légiférer la parlance des enfants, surtout sur un territoire où l’insécurité
linguistique règne, est sévèrement impertinent.
Si
la ministre LeBel insiste [= persiste] à maintenir cette clause en place,
peu importe son incongruence, alors les cours de français au Québec devraient
comprendre de la matière sur la nature des multiples « tu » du
vernaculaire français québécois.
Alors
que le système d’éducation au Québec est en pleine hémorragie, ce n’est pas un
simple « becquer bobo » de la part du gouvernement qui suffira à
colmater la plaie (sic).
Comme
les signataires travaillent dans une université anglophone, j’ose leur suggérer
de passer de la parole aux actes et d’introduire dans leur établissement l’ancien
tutoiement anglais : thou art a scholar, to thine own self be true.
Extraits
de commentaires mis en ligne par des lecteurs :
Marc
Therrien
Le
tutoiement étant une notion assez élémentaire en français, il est surprenant de
voir dans ce texte des utilisations du "tu" qui pourraient selon les
auteurs être confondues avec du tutoiement alors qu'il est évident que les
énoncés cités en exemple n’en comportent aucune marque.
Ce
texte est un exemple qui montre les limites possibles de la surexpertise
savante qui peuvent être rencontrées sur les chemins de traverse de la vie
universitaire : à force de soumettre à l’analyse savante un phénomène que
les locuteurs maîtrisent intuitivement, on peut finir par perdre de vue une
distinction élémentaire que le sens commun ne peine pourtant pas à établir.
Patrice
Boileau
On
enseigne deux langues aux écoliers dès la première année du primaire depuis
quelques années sous prétexte qu'ils en ont la capacité intellectuelle. Difficile
ainsi de croire que l'imposition du vouvoiement sèmera la confusion dans
l'esprit des jeunes.

