Samedi
dernier paraissait dans Le Devoir la dernière chronique de la « bien-aimée
rubrique Point de langue ». Elle était intitulée « Le changement
linguistique est-il un progrès ou une dégénérescence ? ». Titre trompeur.
Même si la chroniqueuse mentionne en passant l’enseignement de la nouvelle
grammaire ou la question des anglicismes, son discours est centré sur l’orthographe
et sa réforme. On est loin de ce que l’on entend normalement par changement
linguistique.
Le
changement linguistique est l’évolution d’une langue au fil du temps, par
exemple comment on est progressivement passé du latin au français. J’ai trouvé
sur Internet un curieux document produit par l’Université Concordia où on lit :
« La perspective structuraliste de la linguistique contemporaine
considérant la langue comme immuable, l'étude du changement linguistique fut
longtemps reléguée à un second plan. » Je ne comprends pas comment on peut
enseigner une telle sottise. Pourtant, dès le début du document, on cite
Ferdinand de Saussure, précurseur du structuralisme soit, mais surtout à son
époque connu pour ses travaux en « grammaire comparée », qui est l’ancien
terme pour désigner l’étude de l’évolution des langues (par exemple, la
grammaire comparée des langues indo-européennes). La recherche sur l’évolution
des langues a été particulièrement active au xixe siècle
et a dominé la linguistique jusque dans les années 1930. La chroniqueuse du Devoir
n’aborde en aucun cas l’évolution de la langue française. Pourtant en la matière
les travaux abondent, depuis ceux de Friedrich Diez (1794-1876) et de Gaston
Paris (1839-1903).
La chroniqueuse
aurait pu écrire sur l’évolution du français au Québec depuis l’adoption des
lois linguistiques des années 1970. Évolution externe : comment on a géré
les rapports du français et de l’anglais dans les entreprises et les commerces
(évolution du bilinguisme). Évolution interne : comment des mots français
ont remplacé des mots anglais (changement terminologique), comment les
politiques linguistiques ont influencé la langue parlée au Québec (plus grande standardisation ?
apparition d’une norme endogène ?), comment les médias, le film parlant d’abord,
puis la radio, la télévision, les nouvelles technologies de l’information ont modifié
la langue parlée. Au lieu de tout cela elle se focalise sur l’orthographe. Elle
a elle-même intériorisé ce qu’elle dénonce, « le fait que la langue, c’est
l’orthographe ».
Autre
marotte de la chroniqueuse, l’affirmation que les modifications dans les programmes
de français « s’appuient sur la science ». C’est-à-dire la science
(bien molle) produite dans les facultés des sciences de l’éducation. Le récent
scandale de Cambridge montre bien qu’il faut se méfier des savoirs émanant de
ces institutions. Je ne peux, une fois de plus, que conseiller la lecture de La
pédagogie du vide : Critique du discours pédagogique contemporain (Hervé
Boillot et Michel Le Du, PUF, 1993).
En terminant,
je ne résiste pas à citer un passage digne des grands auteurs endogénistes :
« épauler ses enfants avec leurs devoirs ». Il aurait été tellement
plus simple d’écrire les aider dans leurs devoirs.

