Ces intellectuels nous disent maintenant
que l’acte d’écrire est un continuum allant de la plume d’oiseau à la
génération programmée de contenus, en passant par la dactylo
et le traitement de texte, et que chaque technique d’écriture modifie la chose
écrite. Et comme il arrive parfois aux intellectuels, ils se trompent. Car
entre le clavier d’ordinateur et les créations de l’IA, le changement n’est pas
quantitatif, mais bien qualificatif.
—Louis Hamelin, « L’écriture
assistée », Le Devoir, 3 octobre 2026
Tout un chacun donne son
avis sur l’affaire Thélyson Orélien. Je n’en ferai rien. Je me contente de
noter que la chronique aurait eu besoin d’un réviseur, humain ou électronique.
Deux exemples.
Dactylo au
sens de « machine à écrire » est vieilli et était considéré comme non
standard il y a déjà un demi-siècle. À l’époque des claviers d’ordinateur, le
mot est un archaïsme.
L’auteur a mal retenu ses
notions de marxisme. Le changement, comme le saut, est plutôt qualitatif.
The Archbishop of
Canterbury is facing calls to resign after presenting an interfaith award to a
Muslim cleric who had previously praised Osama bin Laden.
Talk TV,
18 septembre 2026
Les dictionnaires
courants du français n’indiquent pas que le mot évêque est maintenant
devenu épicène, mais on peut aussi dire femme évêque. Le Wiktionnaire
consigne la forme rare évêchesse. Dans l’Antiquité et le Haut-Moyen-Âge,
il désignait la femme d’un évêque (les règles sur le célibat ecclésiastique
étaient moins strictes). Je n’ai rien trouvé sur une possible archevêchesse.
Nos lexicographes n’ont pas abordé les conséquences linguistiques de cette
nouveauté. Par exemple, j’ai trouvé cette phrase : « Mgr Mary
Irwin-Gibson est devenue hier soir la 12eévêque du
diocèse anglican de Montréal. » Peut-on dire Monseigneur en parlant d’une
femme ? Maseigneuresse?
En anglais,
l’Oxford English Dictionary (OED) nous apprend que « [t]he earliest known
use of the noun bishopess is in the late 1600s. OED's earliest evidence
for bishopess is from 1699… » Le dictionnaire Collins donne deux sens à bishopess:
1. a bishop's wife, 2. informal a female bishop. Pour le
Webster, le mot ne désigne que la femme d’un évêque. Archbishopess est
très rare mais le manque de jugement de l’actuelle titulaire du poste de
Cantorbéry pourrait le populariser.
La
cuvée 2025 des tests PISA vient d’être débouchée [on débouche une bouteille,
mais une cuvée ?] […] Dans ce portrait morose, le Québec et le Canada
se taillent une place au haut du palmarès des meilleurs pays de l’OCDE, mais
les résultats des élèves sondés sont eux aussi en baisse.
—Marie-Andrée Chouinard,
« Le parent, facteur de la réussite scolaire », Le Devoir, 11
septembre 2026.
Vous
n’en saurez pas plus sur les résultats scolaires, le reste de l’éditorial est
consacré au rôle des parents
Les
tests PISA (Programme international pour le suivi des acquis des élèves)
relèvent de l’Organisation de coopération et de développement économiques
(OCDE) qui sonde périodiquement des élèves de 15 ans dans environ 90 pays pour
mesurer l’efficacité des différents systèmes d’éducation.
Selon
la presse québécoise, voici les points saillants de l’édition 2026. En mathématiques,
le Québec arrive le premier des provinces canadiennes, avec des résultats
au-dessus de la moyenne de l'OCDE. En lecture, le Canada se classe au 12e rang
mondial, mais le Québec se situe légèrement sous la moyenne canadienne.
J’ai
trouvé le classement des pays dans une vidéo (de CNews) sur Youtube :
Attardons-nous
à la situation de la France. Elle reste globalement dans la moyenne des pays de
l'OCDE, mais atteint ses niveaux les plus bas depuis 2000. Elle est au
vingt-septième rang, loin derrière le Canada (neuvième). Certains commentateurs
ont attribué ces mauvais résultats au système du collège unique mis en place en
1975. L’objectif était de regrouper tous les élèves du secondaire dans un même
type d'établissement et de leur dispenser un enseignement commun, supprimant
ainsi les filières séparées.
À l’heure
où les critiques fusent sur le système scolaire québécois « à trois
vitesses », il vaut sûrement la peine d’étudier les conséquences de l’imposition
du collège unique en France. Dès le départ, des parents ont perçu de possibles
conséquences néfastes. C’est ainsi qu’une linguiste parisienne m’avait à l’époque
confié qu’avec d’autres parents elle avait fait le choix pour son fils de l’allemand
et du russe comme langues vivantes plutôt que de l’anglais et de l’espagnol comme
la majorité des autres parents. Le rejeton était ainsi assuré de se trouver
dans une classe d’élèves brillants. Et elle ajoutait : aujourd’hui, il
travaille aux États-Unis. Quand on maîtrise déjà l’allemand et le russe, l’acquisition
de l’anglais n’est pas un problème insurmontable.
On raconte
souvent que le Québec se distingue des autres provinces par le grand nombre de
ses écoles privées. C’est vite oublier que le choix de l’immersion française créait
de fait une filière d’excellence au sein des écoles publiques du reste du pays –
comme les programmes sports-études ou musique-études le font dans les écoles
québécoises.
La Presse a
révélé jeudi [23 août] que le candidat dans Charlevoix–Côte-de-Beaupré
avait utilisé le mot « squaw » pour parler des femmes autochtones
dans un balado appelé Les podcasts de garage, en avril 2022. Il
racontait alors que sa mère, qui a eu une carrière de sage-femme, « a
accouché des squaws à Maria, en Gaspésie, qui ne se rendaient pas à
l’hôpital ».
La
Presse, 7 septembre 2026
Il n’en fallait pas plus pour que les prêtres, prêtresses
et autres chaisières du politiquement correct montent aux barricades.
On
peut écouter sur Youtube l’opinion sur ce sujet du journaliste Christian Rioux,
chassé du Devoir dans des circonstances déplorables et qui travaille
maintenant au Journal de Montréal/Québec :
Christian
Rioux a aussi mis en ligne sur la plate-forme Substack un article (cliquer ici)
dont j’extrais ce passage :
[…] ce
mot est utilisé par des auteurs aussi connus que Serge Bouchard (Ils ont
couru l’Amérique — Boréal) et Jacques Poulin (Volkswagen Blues —
Leméac). En France, on le retrouve chez François de La Rochefoucauld-Liancourt,
qui fut un grand pourfendeur de l’esclavage colonial. Jules Verne l’utilise
aussi, cette fois pour plaindre la condition des femmes autochtones.
Même
le chroniqueur originaire de Wendake Louis-Karl Picard-Sioui l’utilise à
plusieurs reprises. Dans l’une de ses chroniques, il évoque notamment ces «
squaws qui se démarquaient du lot par leur gracilité et la finesse de leurs
traits » (Chroniques de Kitchike : la grande débarque publié par la
maison d’édition autochtone Hannenorak, 2017).
Voyons
rapidement comment le mot est traité dans la lexicographie québécoise.
Le Dictionnaire
du français Plus (CEC, 1988) dit que ce « mot amérindien transmis par
l’américain » est vieilli. Il ne mentionne pas de connotation négative.
Pour
le Robert québécois (Dictionnaire québécois d’aujourd’hui, 1992), c’est
un anglicisme, un « mot amérindien transmis par l’américain ».
Le
Multidictionnaire de la langue française (2021) se contente de noter que le mot
est vieilli.
Citons
maintenant le dictionnaire en ligne Usito qui fait bande à part :
Squaw :
vieilli, souvent péj. Femme autochtone d'Amérique du Nord. REM. L'emploi
du mot squaw est aujourd'hui perçu comme fortement péjoratif, voire raciste.
Des squaws.
Usito
se trouve à reprendre en français le traitement lexicographique du mot squaw en
anglais américain contemporain :
squaw, « now often offensive : an American Indian woman »
(Webster).
La
connotation négative n’existait pas lorsque l’anglais a emprunté le mot aux
langues amérindiennes :
Until relatively recently, the word squaw was used
neutrally in anthropological and other contexts to mean a North American Indian
woman or wife. With changes in the political climate in the second half of the
20th century, however, the derogatory attitudes of the past toward American
Indian women mean that the word cannot now be used in any sense without being
regarded as offensive
(Oxford English Dictionary).
Comme l’a déclaré naguère à La Croix
une des responsables d’Usito, « Dans les dictionnaires provenant de France, la mise en contexte est
européenne. […] C'est acculturant » (5 juillet 2008). N’est-il pas
plus acculturant d’emprunter à des dictionnaires de la langue anglaise la connotation d'un mot ?
« Nos
règlements n’auraient jamais permis ça. » C’est la consternation, au
Kamouraska, devant le dynamitage qui a éventré une partie du cabouron de
Saint-Denis-de-la-Bouteillerie, face au fleuve.
Le
Soleil, 1er septembre 2026
Le
Cap-au-Diable de Saint-Denis-de-la-Bouteillerie arbore maintenant une profonde
cicatrice. Des travaux ont laissé un trou béant à même le roc de la colline.
Radio-Canada
Info, 31 août 2026
Les
médias « de grand chemin » (mainstream) seraient-ils à la
traîne ? Le Placoteux, gazette du Kamouraska, avait publié la
nouvelle le 25 août.
Qu’est-ce
qu’un cabouron ? Le Grand Dictionnaire terminologique (GDT) de l’Office
québécois de la langue française (OQLF) le définit ainsi : « [Québec]
Inselberg de forme relativement arrondie, caractéristique des paysages de la
région du Kamouraska, au Bas-Saint-Laurent. » Une note précise : « D'un
point de vue topographique, les cabourons pourront être catégorisés notamment
comme des buttes ou des collines, voire des monts, selon la proéminence de leur sommet.»
Il y
a une seconde note :
Le
terme cabouron, que certaines sources rattachent à cap
« tête », pris au sens figuré de « sommet », était courant
un peu partout au Québec avant de tomber en désuétude vers les années 1970. Il
a été repris par des associations de citoyens du Kamouraska dans les années 1990
pour référer à diverses élévations rocheuses de la région jusqu'alors désignées
par des termes distincts (butte, colline, inselberg, monadnock),
mais qui présentaient des similarités dans leur aspect.
Le
vieux Glossaire du parler français au Canada (1930) ajoute deux autres
sens :
Les
mots cabouron et monadnock sont absents du dictionnaire en ligne
Usito. Je l’ai déjà fait remarquer, Usito rend mal compte des usages régionaux
du français au Québec.
Samedi passé paraissait dans Le Devoir la dernière chronique de la « bien-aimée
rubrique Point de langue ». Elle était intitulée « Le changement
linguistique est-il un progrès ou une dégénérescence ? ». Titre trompeur.
Même si la chroniqueuse mentionne en passant l’enseignement de la nouvelle
grammaire ou la question des anglicismes, son discours est centré sur l’orthographe
et sa réforme. On est loin de ce que l’on entend normalement par changement
linguistique.
Le
changement linguistique est l’évolution d’une langue au fil du temps, par
exemple comment on est progressivement passé du latin au français. J’ai trouvé
sur Internet un curieux document produit par l’Université Concordia où on lit :
« La perspective structuraliste de la linguistique contemporaine
considérant la langue comme immuable, l'étude du changement linguistique fut
longtemps reléguée à un second plan. » Je ne comprends pas comment on peut
enseigner une telle sottise. Pourtant, dès le début du document, on cite
Ferdinand de Saussure, précurseur du structuralisme soit, mais surtout à son
époque connu pour ses travaux en « grammaire comparée », qui est l’ancien
terme pour désigner l’étude de l’évolution des langues (par exemple, la
grammaire comparée des langues indo-européennes). La recherche sur l’évolution
des langues a été particulièrement active au xixe siècle
et a dominé la linguistique jusque dans les années 1930. La chroniqueuse du Devoir
n’aborde en aucun cas l’évolution de la langue française. Pourtant en la matière
les travaux abondent, depuis ceux de Friedrich Diez (1794-1876) et de Gaston
Paris (1839-1903).
La chroniqueuse
aurait pu écrire sur l’évolution du français au Québec depuis l’adoption des
lois linguistiques des années 1970. Évolution externe : comment on a géré
les rapports du français et de l’anglais dans les entreprises et les commerces
(évolution du bilinguisme). Évolution interne : comment des mots français
ont remplacé des mots anglais (changement terminologique), comment les
politiques linguistiques ont influencé la langue parlée au Québec (plus grande standardisation ?
apparition d’une norme endogène ?), comment les médias, le film parlant d’abord,
puis la radio, la télévision, les nouvelles technologies de l’information ont modifié
la langue parlée. Au lieu de tout cela elle se focalise sur l’orthographe. Elle
a elle-même intériorisé ce qu’elle dénonce, « le fait que la langue, c’est
l’orthographe ».
Autre
marotte de la chroniqueuse, l’affirmation que les modifications dans les programmes
de français « s’appuient sur la science ». C’est-à-dire la science
(bien molle) produite dans les facultés des sciences de l’éducation. Le récent
scandale de Cambridge montre bien qu’il faut se méfier des savoirs émanant de
ces institutions. Je ne peux, une fois de plus, que conseiller la lecture de La
pédagogie du vide : Critique du discours pédagogique contemporain (Hervé
Boillot et Michel Le Du, PUF, 1993).
En terminant,
je ne résiste pas à citer un passage digne des grands auteurs endogénistes :
« épauler ses enfants avec leurs devoirs ». Il aurait été tellement
plus simple d’écrire les aider dans leurs devoirs.
Au cours de mes recherches
sur l’affaire Jason Arday, le professeur de Cambridge accusé de plagiat, je
suis tombé sur une vidéo, courte mais éloquente, dénonçant le langage jargonnant
utilisé dans les sciences sociales. Cela m’a rappelé les critiques de la langue
des endogénistes québécois dans Le maquignon et son joual de Diane
Lamonde.
Je n’ai pas réussi à trouver
le nom de l’auteur de la vidéo. Je crois que ce doit être une ancienne
enseignante.
(Preuve de son honnêteté
intellectuelle, elle s’est par après rendu compte qu’elle avait commis une
erreur dans une explication étymologique et elle a immédiatement publié une
vidéo de correction.)
J’ai aussi bien aimé son
explication, en fait sa traduction en anglais normal, d’un paragraphe de la
star du féminisme Judith Butler :