lundi 26 juin 2023

Les Québécois sont-ils encore obsédés par les anglicismes?

  

Un grogniqueur, qui me fait l’honneur de me lire (et réciproquement), n’a de cesse de récriminer contre « nos grammairiens et puristes grincheux ». Il semble obsédé par la « longue tradition québécoise de chasse aux anglicismes » et par le désir d’y mettre fin. Il est vrai que l’on a peut-être trop accordé d’attention au vocabulaire (et à la terminologie) plutôt qu’aux autres aspects de la maîtrise du français. Les résultats aux examens de français du ministère de l’Éducation sont éloquents à cet égard. Le taux d’échec ne cesse de croître. Comme je l’ai déjà noté, si l’orthographe, qui n’est qu’un « sous-critère » dans la grille de correction du Ministère, était un critère au sens plein, donc avait une valeur éliminatoire, le quart des élèves échouerait à l’épreuve de français du cégep. Mais il y a dans ces résultats un élément curieux que tout le monde passe sous silence : année après année, la note en maîtrise du vocabulaire (un sous-critère) dépasse les 99 %  ce qui contrebalance les notes plus faibles en orthographe et en syntaxe. Pourquoi alors accorder tant d’importance dans le discours public à la critique du vocabulaire (et des anglicismes) ? Serait-ce un faux problème ? Je crois qu’il faut apporter une réponse cynique : le vocabulaire, dans la correction des examens, n’est qu’une variable d’ajustement, il permet de hausser le taux de réussite du seul critère vraiment éliminatoire (maîtrise de la langue) des trois critères de la grille de correction. (Pour comprendre le mécanisme assez complexe de la grille de correction des épreuves ministérielles de français, cliquer  ici.)

 

Il y a eu un changement indéniable dans l’attitude des Québécois envers les anglicismes et, en toute modestie, je précise que j’ai été le premier à en apporter la preuve dans mes enquêtes de 1998 et de 2004. Dans ces sondages, j’ai repris une des questions d’opinion que le Conseil de la langue française avait demandé à Annette Paquot d’ajouter à son enquête sur Les Québécois et leurs mots : étude sémiologique et sociolinguistique des régionalismes lexicaux au Québec (Québec, Presses de l’Université Laval, 1988). Cette dizaine de questions débordaient l’objet de l’enquête d’Annette Paquot et ne sont donc pas traitées dans son rapport. Elles ont été reprises dans mes enquêtes de 1998 et de 2004. L’une portait sur les anglicismes et était ainsi formulée : « Il faudrait éliminer les mots anglais du français d’ici ».

 

Une remarque d’abord sur la formulation. Pour la plupart des gens, les anglicismes sont des mots anglais utilisés tels quels en français et c’est cette définition populaire que reprend la question. Mais pour les spécialistes, les anglicismes comprennent aussi les traductions littérales d’expressions anglaises (calques) et les sens anglais que l’on donne à des mots français (emprunts sémantiques).

 

En 1983, plus des trois quarts des répondants[1] croyaient qu’il fallait éliminer les mots anglais du français québécois :

 


 

Deux décennies plus tard, la popularité de cette opinion a fait une chute de près de 20 points. Ce changement, qui a touché toutes les strates d’âge, est plus important chez les jeunes, dont un peu plus du tiers se disaient encore hostiles aux anglicismes comparativement aux deux tiers chez les plus âgés.

 





[1] En 1983, l’enquête d’Annette Paquot n’avait porté que sur les régions de Québec et de Montréal. Dans les enquêtes de 1998 et de 2004, nous n’avons donc tenu compte que des réponses des régions métropolitaines de recensement de Montréal et de Québec pour que les résultats soient comparables.

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