lundi 24 août 2026

De toi à vous


Profitons du « temps [encore] doux [qui] ramène dans son sillage la bien-aimée rubrique Point de langue » du Devoir pour commenter la chronique du week-end dernier. La table est mise par cette citation de l’essai États d’âme, états de langue : « Plus qu’à taper sur une rondelle avec un bâton, le véritable sport national des Québécois consiste à parler de la langue. » Pourquoi alors contribuer à alimenter un phénomène que l’on semble déplorer ?

La bien-aimée chroniqueuse revient aux livres de Georges Dor décriant le français parlé au Québec et auquel l’essai États d’âme, états de langue constituait une réplique arrogante basée sur le « savoir expert » d’une caste d’universitaires (sur ce thème, voir mes billets « Retour en arrière » et « Non, il n’est rien que Nadine n’ignore »). Et elle enchaîne avec le discours convenu sur la variation linguistique. Rien de bien intéressant.

Le même numéro du Devoir nous offrait un plat (en apparence) plus substantiel, un article sur l’obligation pour les élèves de vouvoyer leurs enseignants. Extrait d’« On est tu vraiment rendus là ? » :

Imposer aux élèves de vouvoyer leurs enseignants, donc de leur interdire de les tutoyer, n’engendrera pas les effets miraculeux espérés. Les répercussions de cette restriction langagière se feront ressentir sur le plan linguistique plutôt que comportemental. Ce ne sera pas seulement le vil pronom à la deuxième personne du singulier qui se trouvera dans la ligne de mire, mais aussi ses malheureux homophones. En fait, le vernaculaire français québécois comprend trois « tu » : le pronom, la particule interrogative et la particule exclamative. Cette distinction est largement incomprise et même mal aimée.

« Distinction largement incomprise » : nous revoilà dans le savoir expert.

Les deux auteurs, un (ou une ?) « étudiant.e au deuxième cycle, bachelière en linguistiques » (j’imagine que ce pluriel souligne la non-binarité de la linguistique) et un professeur de linguistique (sans doute binaire parce qu’au singulier), tous les deux de l’Université Concordia, dénoncent le projet du ministère de l’Éducation d’imposer aux élèves le vouvoiement lorsqu’ils s’adressent à leurs enseignants.

Pour les auteur.e.s. ou auteurices, le « règlement contribue à la stigmatisation du vernaculaire français québécois chez les enfants ». Ils vont même jusqu’à écrire qu’ « apprendre aux élèves les subtilités de leur langue n’aidera pas à les civiliser ». On se croirait encore au temps du rapport Durham.

La langue et le style de ce texte mériteraient des commentaires. Je me contente de donner quelques exemples de cette prose de sachants :

La restriction langagière sur tout « tu » entraîneras (sic) les élèves à les éviter même à l’oral par peur de représailles.

Cette mesure est en fait complètement disloquée de son but…

Chercher à légiférer la parlance des enfants, surtout sur un territoire où l’insécurité linguistique règne, est sévèrement impertinent.

Si la ministre LeBel insiste [= persiste] à maintenir cette clause en place, peu importe son incongruence, alors les cours de français au Québec devraient comprendre de la matière sur la nature des multiples « tu » du vernaculaire français québécois.

Alors que le système d’éducation au Québec est en pleine hémorragie, ce n’est pas un simple « becquer bobo » de la part du gouvernement qui suffira à colmater la plaie (sic).

Comme les signataires travaillent dans une université anglophone, j’ose leur suggérer de passer de la parole aux actes et d’introduire dans leur établissement l’ancien tutoiement anglais : thou art a scholar, to thine own self be true.

 

Extraits de commentaires mis en ligne par des lecteurs :

Marc Therrien

Le tutoiement étant une notion assez élémentaire en français, il est surprenant de voir dans ce texte des utilisations du "tu" qui pourraient selon les auteurs être confondues avec du tutoiement alors qu'il est évident que les énoncés cités en exemple n’en comportent aucune marque.

Ce texte est un exemple qui montre les limites possibles de la surexpertise savante qui peuvent être rencontrées sur les chemins de traverse de la vie universitaire : à force de soumettre à l’analyse savante un phénomène que les locuteurs maîtrisent intuitivement, on peut finir par perdre de vue une distinction élémentaire que le sens commun ne peine pourtant pas à établir.

Patrice Boileau

On enseigne deux langues aux écoliers dès la première année du primaire depuis quelques années sous prétexte qu'ils en ont la capacité intellectuelle. Difficile ainsi de croire que l'imposition du vouvoiement sèmera la confusion dans l'esprit des jeunes.

 

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