lundi 11 janvier 2016

L’accent du Grand Dictionnaire terminologique


En voulant vérifier quelle orthographe l’Office québécois de la langue française préconise pour le mot (d)jihad, je tombe sur cette remarque : « On rencontre parfois un accent grave sur le a, sans doute pour rendre la prononciation arabe, mais en français, il convient mieux de ne pas l'ajouter ».

 
Extrait de la fiche djihad du GDT (2009)

La mention d’un accent grave dans la translitération de l’arabe me semble curieuse et je fais donc quelques vérifications.


Quand le a du mot (d)jihad est pourvu d’un signe diacritique dans les textes écrits en français, il s’agit d’un macron (petit trait au-dessus de la voyelle : ā) ou d’un accent circonflexe (â), jamais d’un accent grave.


L’Encyclopædia Universalis et l’Encyclopædia Britannica utilisent toutes deux le macron : jihād. Dans les textes moins spécialisés, le mot est souvent écrit sans accent ou avec un circonflexe (jihâd).

Le Grand Dictionnaire terminologique en est-il rendu à confondre accent circonflexe et accent grave ?


mardi 5 janvier 2016

Les mots de l’année 2015


J’ai lu récemment sur le site de RTL un petit article sur les mots de l’année 2015. Pas sur les nouveaux mots mais sur les mots les plus significatifs de cet annus horribilis (expression naguère employée par Babette*) : carnage, massacre, guerre, violence, etc. Parmi ces mots, il y avait tout de même quelques néologismes : ubérisation, cyber-djihadisme, transition climatique, justice climatique, etc. Néologismes qui n’ont pas encore été traités par les terminologues du Grand Dictionnaire terminologique (GDT) de l’Office québécois de la langue française (OQLF).


L’équipe responsable des dictionnaires Oxford a révélé en novembre dernier que le mot de l’année n’en était pas tout à fait un : un emoji, c’est-à-dire un pictogramme ou « smiley », représentant une figure avec des larmes de joie.



Un smiley, c’est ce que l’OQLF appelle une « binette » et, en France, la Commission générale de terminologie une « frimousse ». La Commission prend la peine d’ajouter : « Le terme ‘ binette ’ est recommandé au Québec. ‘ Frimousse ’ doit être préféré à ‘ binette ’ ». Sans autre explication. Vive la coopération francophone !


Le mot emoji, largement mentionné dans les médias anglophones en novembre dernier, n’apparaît toujours pas dans le GDT. Dire qu’il y a encore des naïfs qui croient que l’une des missions de l’OQLF est de fournir des équivalents français aux néologismes anglais (bon, disons nippon dans le cas présent). On a même pensé à une époque que le Québec, étant aux avant-postes de la francophonie, avait pour rôle de proposer au monde francophone des équivalents aux néologismes américains, ce qui avait entraîné dans les années 1970 la création d’une équipe de néologie à l’Office (pas encore québécois) de la langue française. Époque révolue. Pour savoir aujourd’hui ce que signifie emoji, il vaut mieux se fier à Wikipédia :

Emoji (japonais : 絵文字 ou えもじ, prononcé [emodʑi]) est le terme japonais pour désigner les émoticônes utilisées dans les messages électroniques et les pages web japonaises, qui se répandent maintenant dans le monde entier. Signifiant à l'origine pictogramme, le mot emoji signifie littéralement « image » (e) + « lettre » (moji)Ces caractères sont utilisés de la même façon que les émoticônes ASCII, mais un plus grand nombre sont définis, et les icônes sont standardisées et intégrées aux appareils.

L’équipe d’Oxford avait établi une liste des dix mots de l’année 2015. Les neuf autres mots étaient les suivants :

ad blocker, noun: A piece of software designed to prevent advertisements from appearing on a web page.
Brexit, noun: A term for the potential or hypothetical departure of the United Kingdom from the European Union, from British + exit.
Dark Web, noun: The part of the World Wide Web that is only accessible by means of special software, allowing users and website operators to remain anonymous or untraceable.
on fleek, adjectival phrase: Extremely good, attractive, or stylish.
lumbersexual, noun: A young urban man who cultivates an appearance and style of dress (typified by a beard and check shirt) suggestive of a rugged outdoor lifestyle.
refugee, noun: A person who has been forced to leave their country in order to escape war, persecution, or natural disaster.
sharing economy, noun: An economic system in which assets or services are shared between private individuals, either for free or for a fee, typically by means of the Internet.
they (singular), pronoun: Used to refer to a person of unspecified sex.


Le dernier mot relève de la grammaire anglaise et n’a pas à être pris en compte dans le GDT. Six mots n’ont pas d’équivalent dans le GDT. Seuls sont traités refugee et dark Web. Mais même un mot comme refugee reçoit un traitement des plus sommaires, une simple équivalence refugee = réfugié, sans définition. Le GDT a pourtant les termes réfugié climatique, de la mer, de l’environnement, etc. Comme le travail terminologique est visiblement taylorisé, avec une répartition des tâches qui sépare la conception de l’exécution, personne ne s’est avisé qu’il faudrait peut-être commencer par refaire la vieille fiche réfugié (datant de 1978). Finalement, seul le mot dark Web fait l’objet d’une fiche acceptable avec ses équivalents : Web invisible, Web caché, Web profond, Internet invisible, Net invisible. Mais pense-t-on vraiment aider les usagers et orienter l’usage en multipliant les équivalents français ?



Au final, la néologie apparaît comme le parent pauvre du GDT.
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* Surnom cher à ma feue collègue Thérèse, dont ce serait l'anniversaire aujourd'hui.

mardi 15 décembre 2015

Le français d’Usito / 4


L’Infolettre Usito de décembre 2015 contient une page intitulée « Une langue de neige ». On y lit :


La consistance de la neige varie en fonction de la température et de l’humidité, selon qu’elle soit tombée récemment ou non.

Usito, qui dit collaborer avec l’Office québécois de la langue française, devrait consulter plus fréquemment la Banque de dépannage linguistique. Les rédacteurs d’Usito y apprendraient que « selon que se construit toujours avec un verbe au mode indicatif. »


La fluctuation de ces facteurs font que la neige peut être collante, compacte, etc.

La fluctuation … font : l’accord doit se faire au singulier.


Dans la page « La Sainte-Flanelle est dans le dictionnaire » de la même infolettre, cet extrait :

[…] la flanelle étant ce tissu de laine léger dont auraient été faits les premiers chandails portés par les joueurs des Canadiens.

Dans la définition d’un terme, il est d’usage en français de recourir à l’article, non à l’adjectif démonstratif : le tissu de laine, non ce tissu de laine. En pareil cas, le démonstratif est un calque de l’anglais. J’ai déjà mentionné ce point dans un billet.

  
Après tous mes billets critiques, on peut dire que le français d’Usito est châtié.

lundi 14 décembre 2015

Bas de plafond


Je viens de tomber sur une page du site de RTL où j’ai lui ce qui suit :

"Plafond de verre". Depuis les élections régionales de 2015, l'expression est quasiment devenue un dicton. Il faut dire que l'image est frappante : le plafond de verre du Front national, c'est cette barrière invisible à laquelle le parti se heurte et qui l'empêche de passer le second tour des élections pour accéder au pouvoir.

L'expression, employée par la plupart des commentateurs politiques, ne date pourtant pas d'hier. Elle est utilisée pour la première fois en 1984, aux États-Unis. À cette époque, le "plafond de verre" (glass ceiling) ne désignait pas un parti politique... mais la carrière des femmes dans les grandes entreprises américaines. "Les femmes ont atteint un certain point que j'appelle plafond de verre. Elles accèdent aux fonctions de management intermédiaire mais s'arrêtent là", écrivait à l'époque Gay Bryant, rédactrice en chef du magazine Adweek

Dans les années 2000, l'expression traverse l'Atlantique. Elle est alors appliquée aux femmes politiques françaises comme Arlette Laguiller, Ségolène Royal, Éva Joly ou encore Marine Le Pen, pour exprimer le fait qu'aucune d'entre elles ne parvient jamais à accéder aux fonctions de commandement.

L’expression « plafond de verre » est aussi utilisée au Québec : l’ancienne ministre des finances, Monique Jérôme-Forget, a publié en 2012 Les Femmes au secours de l'économie : pour en finir avec le plafond de verre (Montréal, Stanké).



Mais le Grand Dictionnaire terminologique (GDT) de l’Office québécois de la langue française (OQLF) n’a pas enregistré « plafond de verre ». Tout au plus trouvons-nous une fiche « glass ceiling », produite par Angelo Cagnacci Schwicker (?) en 1972, qui donne comme équivalent français « plafond vitré » dans le domaine du bâtiment, mais rien dans le domaine de la sociologie du travail.


Encore une fois, la banque de données Termium du gouvernement fédéral est plus à jour :

Pour le Bureau international du travail, « le plafond de verre constitue les barrières invisibles artificielles, créées par des préjugés comportementaux et organisationnels, qui empêchent les femmes d'accéder aux plus hautes responsabilités » [...] Cette expression a été étendue à d'autres catégories victimes de discrimination.


Le GDT, qui a la prétention d’orienter l’usage, n’est même pas capable de le suivre et de l’enregistrer.


vendredi 11 décembre 2015

Le français d’Usito / 3


Qu’en termes abscons et erronés ces choses-là sont dites !


L’Infolettre Usito de décembre 2015 contient une page intitulée « L’accord ou non de certains compléments du nom » à partir de deux exemples, étude d’impact et offre de service. Doit-on écrire étude d’impact ou d’impacts, offre de service ou de services ? En fait, la chronique porte sur le nombre du complément déterminatif, non sur son accord.


L’infolettre recopie les entrées étude d’impact et offre de service du dictionnaire Usito, d’où j’extrais les remarques suivantes :

En principe, impact reste au singulier, comme entité abstraite, dans ce nom composé. Dans un autre sens, et distinct du nom composé, il peut par ailleurs s’accorder (les différentes études d’impacts économiques et sociaux).
En principe, service reste au singulier, comme entité abstraite, dans ce nom composé. Dans un autre sens, et distinct du nom composé, il peut par ailleurs s’accorder (diversifier son offre de services).


Ce qui se conçoit clairement s’énonce aisément. On voit tout de suite que le rédacteur n’a rien compris au problème qu’on lui a soumis. Il ne s’agit nullement de savoir si l’on doit faire un accord car il faudrait se demander alors avec quoi il faut faire accorder ce complément déterminatif. Il s’agit plutôt et plus simplement de savoir quel nombre ce complément doit avoir.


Le québécois standard illustré par l’exemple / 17


L’animateur de la treizième heure


À Midi Info sur ICI Radio-Canada Première, Michel C. Auger, quelques secondes avant 13 h, a l'habitude de dire que son émission se poursuivra « de l'autre côté de l'heure » (c'est-à-dire après les infos de 13 h). Curieusement, Google ne me donne qu'une seule attestation de cette expression pourtant utilisée quotidiennement à Radio-Canada.


Plus imaginative, ou plus coquine, Marie-Louise Arseneault de l’émission Plus on est de fous, plus on lit !, un peu avant 14 h, annonce que son émission se poursuivra « de l'autre côté de nous ».


Dans les médias anglophones, on a l'habitude de dire « at the top of the hour » ou « at the bottom of the hour ». Sur Internet, on ne trouve guère que ces attestations de l’expression « on the other side of the hour » :

KERRY CASSIDY (KC): This is Kerry Cassidy, Project Camelot Whistleblower Radio, and hopefully we will be on the air tonight with Michael Tellinger. [...]
KC: Okay. I’m sorry to interrupt you here... we’re about to go to break. We’ll be right back on the other side of this hour, and this is Michael Tellinger on Project Camelot Radio.

Okay, we're continuing on the other side of the hour, we're going to break right now, and thank you so much, Michael Tellinger, we'll be right back. (Source: Whistleblower Radio, 14 janvier 2010)

L’expression « de l’autre côté de l’heure » est fort vraisemblablement un calque de l’anglais. Faut-il dans ces conditions s’étonner qu’elle semble avoir échappé à l’attention de nos lexicographes ?


mercredi 9 décembre 2015

Le français d’Usito / 2


La dernière livraison de l’Infolettre Usito me fournit une nouvelle fois la matière d’un billet.

Dans sa promotion du temps des fêtes, l’équipe d’Usito offre son dictionnaire au prix réduit de 19,99 $ (toujours cette influence américaine : pourquoi pas un chiffre rond, 20 $ ?). On ajoute que « ce tarif est applicable pour un nouvel abonnement, un renouvellement ou un cadeau. » Applicable pour : on entend habituellement applicable à ou sur. Il y a visiblement télescopage avec l’expression valable pour. De plus, le Dictionnaire québécois-français de Lionel Meney nous apprend qu’un rabais applicable à ou sur est une expression calquée de l’anglais. En français standard on dit plutôt : à faire valoir sur ou valable pour.

Écrire à la manière d’Usito, c’est contribuer à créer une nouvelle langue latine à substrat anglais, le « français standard en usage au Québec ».

Si vous voulez offrir un dictionnaire en cadeau à l’occasion des fêtes de fin d’année, choisissez donc plutôt le Petit Larousse, le Petit Robert, le Multidictionnaire ou le Meney.

Voir aussi mon billet du 27 mai 2015