mardi 4 août 2015

La débâcle des glaces


Ces temps-ci, le site de l’Office québécois de la langue française met en vedette une capsule linguistique portant sur les glaces :

« On désigne [au Québec] les produits glacés tout autrement qu'en français d'Europe en recourant à la traduction d'une terminologie anglo-américaine qui classe les glaces parmi les produits laitiers (lait glacé, au lieu de glace au lait; yogourt glacé, au lieu de glace au yogourt; tofu glacé, au lieu de glace au tofu, etc.).»
– Office québécois de la langue française, «Glace ou crème glacée ? » (capsule)


À en croire l’Office, en France on utiliserait plutôt le terme glace au yogourt. Servons-nous de Google pour vérifier le bien-fondé de cette affirmation (langue = pages en français) :

  

France
Canada
Glace au yaourt
56 100
939
Yaourt glacé
154 000
2 350
Frozen yogurt
92 900
18 900*
Yogourt glacé 
28 000
29 100
Glace au yogourt
8 370
1 120
* beaucoup de pages bilingues



À moins d’être givré, on voit bien que le terme le plus utilisé en France est yaourt glacé et non glace au yogourt. Et, d’ailleurs, le Québécois moyen qui n’est pas terminologue sait bien qu’en France on dit yaourt plutôt que yogourt : il est quand même curieux que l’Office prétende qu’en France on dit yogourt plutôt que yaourt. Même si le mot yogourt est loin d’y être inconnu comme on a pu le constater par le lapsus de l’ancien ministre Bernard Kouchner qui a appelé les Ouïghours des Yogourts…


lundi 27 juillet 2015

Le québécois standard illustré par l’exemple / 13


Écrire en anglais avec des mots français


Tania Longpré, enseignante en francisation des immigrants et blogueuse au Journal de Montréal, est une des critiques les plus vocales du Forum de Liège — elle faisait partie des 150 participants logés dans des locaux insalubres et qui ont dû être relogés.
— Jean-Benoît Nadeau, « Liège bouchonne la Francophonie », Le Devoir, 27 août 2015.


Une critique vocale ? Ce n’est pas à Liège qu’elle devait aller mais au concours Reine-Élisabeth de Belgique tenu quelques semaines plus tôt à Bruxelles ! À moins que le journaliste n’ait voulu dire que Mme Longpré a été une critique qui s’est bien fait entendre, une critique particulièrement bruyante ou dérangeante. L’adjectif vocal n’a pas (encore) ce sens en français.


mercredi 15 juillet 2015

Pénélope terminologue



Le 27 avril dernier, je notais dans ce blog que l’Office québécois de la langue française avait rétrogradé le mot soda qui n’apparaît plus en vedette dans ses fiches au profit de boisson gazeuse. Je donnais deux fiches en exemple, l’une de 2001 (soda au gingembre), l’autre de 2014 (boisson gazeuse au gingembre(cliquer sur les fiches pour les agrandir) :








La situation est d’autant plus curieuse que la compagnie Canada Dry vient de lancer une campagne de publicité où elle utilise le terme soda gingembre (plutôt que boisson gazeuse au gingembre, premier terme maintenant donné dans le Grand Dictionnaire terminologique) :



Je me demande encore quelle nécessité il y avait de perdre du temps à changer des dizaines de fiches pour y mettre en premier lieu boisson gazeuse plutôt que soda. D’autant plus que l’Office admet, dans ses fiches, que c’est le terme soda qui est « surtout employé dans la langue du commerce, en particulier dans l’étiquetage ». L’Office, conformément à son mandat, devrait s’occuper en priorité de la francisation de la langue du commerce et des affaires : alors, pourquoi ne pas mettre en tête de ses fiches le mot soda ?


La volte-face de l’Office, qui donne aujourd’hui priorité au terme boisson gazeuse, peut paraître paradoxale quand on lit dans la liste des sources, à la fin de l’article soda du Trésor de la langue française de Nancy, cette référence aux travaux de l’ancienne Commission de terminologie de l’Office de la langue française :

DUBUC (R.). Décisions de la Commission de terminol. de l'OLF. Meta. 1979, t. 24, no 3, pp. 414-415; n o 4, p. 493.


Comme je l’écrivais le 27 avril : à l’heure où l’Office ne parvient pas à faire du français la langue de travail sur le chantier du mégahôpital francophone de Montréal, on peut se demander s’il ne serait pas plus judicieux de réaffecter des ressources humaines à la francisation des entreprises plutôt que d’encourager des terminologues à continuer de jouer les Pénélope qui défont aujourd’hui ce qui a été fait hier.


mardi 7 juillet 2015

Lucullus, à l’aide !


Pour les épicuriens, mais surtout les épicurieux, ce resto festif offre une foule de concepts amusants pour vous divertir un brin et participer à l’élaboration de votre assiette de rêve.
Véronique Harvey, « Un brunch en cadeau », Journal de Montréal, 18 juin 2015


J’ai entendu plusieurs fois hier à la radio (Ici Radio-Canada Première) le mot épicurieux. Dans le contexte, il était clairement l’équivalent du mot anglais foodie. Je me rappelais avoir déjà vu une fiche « foodie » du Grand Dictionnaire terminologique (GDT) de l’Office québécois de la langue française (OQLF) et je suis donc retourné vérifier si la magnifique trouvaille qu’est le mot épicurieux y figurait. Eh bien, non. On propose plutôt d’employer cuisinomane, ce qui dénote une méconnaissance inadmissible de l’étymologie et montre que l’on devrait exiger des terminologues qu’ils connussent des éléments de langues anciennes puisque le latin et le grec sont à la base d’un grand nombre de termes techniques non seulement en français mais dans la plupart des langues européennes.


Comme nous l’indique le Trésor de la langue française informatisé (TLFi), ‑mane est un « Élém. tiré du gr. μανης, tiré lui-même de μανία ‘ folie ’, toujours vivant, entrant dans la constr. de subst. pouvant avoir des emplois adj. et désignant des pers. atteintes d'une habitude morbide, d'une passion indiquée par le 1er élém.; la plupart de ces mots appartiennent au vocab. de la psychol., de la psychopathol. ». Le TLFi est clair : ce suffixe sert à former des mots appartenant au vocabulaire de la psychologie, en particulier de la psychopathologie* (cleptomane, mythomane, nymphomane, pyromane, toxicomane, etc.). L’utilisation de ce suffixe pour désigner des domaines d’activité ou d’intérêt est beaucoup plus rare (le seul mot courant semblant être mélomane). Il n’est pas venu à l’esprit du terminologue que le mot ‑phile aurait mieux fait l’affaire dans ce cas. D’ailleurs, le bon peuple qui lit le Journal de Montréal ne s’y est pas trompé, lui, et a vu en cuisinomane un terme négatif : il suffit de lire les commentaires qui suivent l’article de Mikael Lebleu, « Fini les foodies, il faut maintenant dire les cuisinomanes », Journal de Montréal, 8 mai 2015 (cliquer sur le titre pour accéder au texte et aux commentaires). Comme je n’ai eu accès à ce texte que via la version « en cache » de Google (n’étant pas abonné au JdeM) et que je soupçonne que plusieurs lecteurs auront à faire face à la même difficulté, je retranscris les commentaires (y compris une obscénité en italien) :

Dans la catégorie: on gaspille nos taxes. L'OQLF frappe encore. Cuisinomane et non pas foodie. Ma andate a fa 'ngulo! pic.twitter.com/XMvD20ZH2D
— Steve Galluccio (@stevegalluccio) 7 Mai 2015
«Cuisinomane», ça donne l'impression qu'une cuisine va être assassinée. (Tweet Précédent)
— ...ton assiette? (@VasTuFinir) 7 Mai 2015
@FabiennePapin @OQLF DSM? Comme dans «un dangereux cuisinomane» ? Très drôle !
— Ariane Krol (@ArianeKrol) 6 Mai 2015
@OlivRomano #cuisinomane ou l'art de foutre ta cuisine en feu!?
— Dan Roy (@djroy65) 7 Mai 2015



Je ne sais pas à qui l’on doit le mot épicurieux, mais j’avoue que la trouvaille est ingénieuse. Malheureusement, l’Office ne l’a pas introduite dans sa fiche « foodie ».


Le GDT a la note suivante : « La désignation foodie […] est un emprunt intégral à l’anglais qui ne s’intègre pas au système linguistique français ». Affirmation péremptoire et dénuée de tout fondement. Faisons un peu de linguistique, et en particulier de phonologie, puisque cela ne semble pas une activité fréquente à l’Office. Foodie et toupie constituent une paire où ne varient que deux phonèmes tout à fait français. Le mot foodie s’intègre donc très bien au système phonologique du français. Du point de vue morphologique, il se termine par –ie, comme les mots roupie, toupie, folie, chipie, etc.
________
* J'avais d'abord écrit psychopédagogie. Ce lapsus digiti est très révélateur...



jeudi 18 juin 2015

Quinze ans plus tard


[…] un jugement de la Cour supérieure de 2014, confirmé par la Cour d’appel ce printemps, […] avait conclu que l’Office québécois de la langue française (OQLF) n’avait pas le pouvoir, en vertu de la Charte, d’imposer l’affichage de descriptifs en français à des détaillants dont la marque de commerce est seulement en anglais.
[…]
« Nous croyons qu’il est possible d’assurer la visibilité du français sans altérer la marque d’origine », a fait valoir Hélène David dans un point de presse. La ministre a rappelé que les marques de commerce sont de compétence fédérale et bénéficient d’une protection en vertu du droit international et des traités de libre-échange.
[…]
Comme c’était le cas auparavant, il ne s’agit pas de traduire la marque de commerce, a rappelé Hélène David. « Il s’agit plutôt de l’ajout d’inscriptions ou de mentions en français qui peut prendre la forme d’une description de produits ou de services, d’un slogan ou, si préféré [sic], de l’ajout d’un générique ou autre sans altérer la marque de commerce d’origine. »
– Robert Dutrisac, « Marques de commerces – Québec officialise les modifications », Le Devoir, 18 juin2015


Un jugement de la Cour supérieure de 2014 […] avait conclu que l’Office québécois de la langue française (OQLF) n’avait pas le pouvoir, en vertu de la Charte, d’imposer l’affichage de descriptifs en français : dans son Avis sur l’affichage du nom d’entreprise publié en 2000, le Conseil de la langue française avait déjà dit que l’Office ne pouvait imposer des descriptifs en français. L’Office s’est pourtant lancé dans une bataille judiciaire que les observateurs sérieux savaient perdue d’avance.


Aujourd’hui, la ministre Hélène David donne l’impression qu’elle veut « forcer les entreprises à ajouter à leur marque de commerce en anglais un vocable en français », comme l’écrit Robert Dutrisac. Ne soyons pas dupes de cette manœuvre politicienne et relisons l’avis du Conseil qui décrit les limites juridiques d’une intervention sur les marques de commerce. Car, quinze ans plus tard, le gouvernement semble en voie de se rendre à l’évidence  :


Le Conseil s'est penché sur l'introduction de diverses mesures pour que la prolifération de l'affichage des marques de commerce ne porte pas atteinte à la visibilité du français au Québec.
Il a étudié sérieusement la possibilité d'imposer l'ajout d'un terme générique en français, lorsque la marque de commerce est rédigée dans une autre langue. En effet, la réglementation actuelle sur l'affichage ne prévoit pas d'obligation en ce sens. Lorsqu'il n'existe pas de version française, une entreprise a le droit d'afficher une marque de commerce rédigée uniquement dans une autre langue. Selon l'hypothèse étudiée par le Conseil, un établissement serait tenu d'ajouter un terme comme « magasin », « entreprise », « boulangerie », « quincaillerie », etc., devant une marque de commerce libellée en langue étrangère, lorsque cette marque de commerce sert à identifier un établissement commercial.
Cette hypothèse soulève bon nombre de difficultés. Une marque de commerce forme un tout, protégé par des lois et des accords internationaux; son utilisation s'inscrit souvent dans une stratégie de mise en marché d'un produit ou d'un service, stratégie internationale, voire mondiale. Tout ajout dans son affichage pourrait porter atteinte à son intégrité et aux objectifs de visibilité commerciale de l'entreprise qui en possède les droits exclusifs. De plus, pour de nombreuses marques de commerce, le choix d'un générique ne s'impose pas d'emblée et pourrait rendre la situation encore plus confuse aux yeux des consommateurs. Enfin, il a paru évident qu'il n'était pas possible de trouver une solution unique pour couvrir une multitude de cas particuliers.
Pour ces raisons, le Conseil n'a pas retenu l'hypothèse mentionnée précédemment. […]
Dans cette perspective, le Conseil estime souhaitable d'envisager certaines mesures incitatives visant à ajouter du français lorsque l'affichage d'une marque de commerce sert à identifier un établissement :
§  ce pourrait être, bien sûr, l'ajout d'un terme générique;
§  ce pourrait être un libellé descriptif de l'activité de l'établissement;
§  ce pourrait être un message publicitaire;
§  ce pourrait être la traduction ou, mieux encore, une version adaptée en français de la marque de commerce.
Dans les faits, comme on l'a vu, bon nombre d'établissements retiennent déjà l'une ou l'autre de ces mesures dans leur affichage. Il suffirait alors d'encourager l'élargissement de ces pratiques en laissant au propriétaire de l'établissement la liberté de retenir celle qu'il juge la plus appropriée à ses activités, à sa clientèle, à la marque de commerce et, le cas échéant, aux exigences contractuelles du « franchiseur ». L'analyse du Conseil l'amène à proposer que l'Office de la langue française élargisse son rôle de service et de soutien pour inciter les commerçants à accorder plus de place au français dans les noms qu'ils affichent, et pour leur apporter son aide et son soutien technique.
En outre, pour que les commerçants puissent bénéficier, en cas de besoin, d'un soutien à un affichage en français de bonne qualité, l'Office de la langue française pourrait promouvoir davantage son service spécialisé d'aide linguistique.
Le Conseil juge également qu'une intervention plus approfondie devrait être faite auprès des représentants des entreprises étrangères qui songent à s'établir au Québec, afin de les convaincre de traduire ou d'adapter leur marque en français ou, encore, de la faire accompagner d'un slogan ou d'un descriptif en français, et ce, en leur faisant valoir l'avantage, sur le plan économique, de tenir compte du fait que la majorité de leur clientèle québécoise est francophone. D'ailleurs, certains franchiseurs étrangers ont retenu comme valable une telle pratique, en adoptant une version française ou adaptée de leur nom pour leurs franchisés québécois; par exemple, « Poulet frit Kentucky », « Chalet Suisse », « Centre japonais de la photo », « Bureau en gros », « L'équipeur », « Un dollar ou deux », etc. Les démarches de l'Office de la langue française, en collaboration avec les associations de franchisés québécois, pourraient favoriser la multiplication de cette pratique.


   
En bout de course, on finira par proposer, une fois de plus, des mesures incitatives, ce qui n’exclut évidemment pas le recours à des… incitatifs financiers. Fallait-il attendre quinze ans pour aboutir à ce résultat ?

jeudi 11 juin 2015

La lexicographie au temps de la glaciation


Quand il s’agit d’un cornet de « molle » à la vanille trempée dans le chocolat, les Québécois sont unanimes : ils mangent de la crème glacée. Mais quand ils se laissent tenter par une spécialité italienne, ils hésitent subitement, passant de glace italienne ou glace à l’italienne, à crème glacée italienne ou crème glacée à l’italienne, ou même à gelato.
Infolettre Usito, juin 2015


Cette page de l’Infolettre s’accompagne de la reproduction de trois entrées du dictionnaire Usito (glace, crème et gelato). Dans le baratin de l’Infolettre, il n’est nulle part fait mention du sorbet, qui fait pourtant partie du même champ sémantique. Pas non plus question du granité (y compris dans le dictionnaire lui-même s.v. glace).


Grave lacune dans la description de l’usage québécois, au terme crème anglaise l’article du dictionnaire ne mentionne pas le synonyme québécois cossetarde (de l’anglais custard), pourtant très courant.


Usito accepte le terme glace noire sans le critiquer même s’il indique qu’il vient de l’anglais black ice. À qui va-t-on faire croire que la glace noire (définie comme un « mince film de glace transparente, presque invisible sur la chaussée ou ailleurs ») est différente du verglas (qui, depuis le xiie siècle, comme le signale le Trésor de la langue française informatisé, désigne une « couche de glace mince et transparente qui couvre le sol ») ? Même le traducteur automatique de Google, après avoir donné la traduction littérale « glace noire », mentionne en note le mot verglas :


mercredi 10 juin 2015

Décalage par rapport à l’usage



Je ne sais pas combien de temps dure l’enregistrement, mais dans une émission de 30 minutes, on peut y caler près de 15 « shooters » de vodka !
[…]
Les connaissances scientifiques sont claires : ce type d’émission, qui a pour effet de glorifier et banaliser le calage, la surconsommation et l’intoxication, avec des personnalités publiques modèles et très en vue à l’appui, soutient et exacerbe les normes sociales favorables à l’excès d’alcool.
– Jean-Sébastien Fallu, « Les recettes ‘sur la meth’ : à peine une parodie ! », Le Devoir, 10 juin 2015

Le Grand Dictionnaire terminologique (GDT) de l’Office québécois de la langue française a bien 15 fiches « caler » et 32 fiches « calage » mais aucune qui corresponde à la définition que donne de ces mots le site Éduc’Alcool :

Le calage est une activité qui consiste à boire la plus grande quantité d’alcool possible le plus rapidement possible.
Il peut s’agir d’un concours ou d’un défi organisé par un bar, un organisme, une association ou, encore, d’une activité improvisée par un groupe d’amis dans un lieu public ou privé, avec ou sans spectateurs.
C’est une pratique dangereuse qui peut prendre plusieurs formes et porter différents noms : Olymbières, Century, Chope d’or, etc.


Qu’il est difficile d’orienter l’usage quand on ne parvient même pas à le suivre !