Au départ relative aux discussions sur des forums
virtuels, la loi de Godwin peut s'appliquer à tout type de conversation ou
débat ; l'un des interlocuteurs atteint le point Godwin lorsqu’il en
réfère au nazisme, à Hitler ou à la Shoah,
pour disqualifier l’argumentation de son adversaire.
Godwin
distingue cette loi de l'erreur logique désignée par la pseudo-locution latine reductio
ad Hitlerum, attestée depuis les années 1950, qui est une spécialisation de
l’argumentum ad hominem et de l’argumentum
ad personam, locutions antérieures. La loi de Godwin introduit l'idée selon
laquelle un tel argument est inévitable dans un débat qui s'éternise.
—
Wikipedia, s.v. Loi de Godwin
La publication dans Marianne, vendredi dernier, de la tribune de 32 linguistes contre l’écriture
« inclusive » suscite un début de polémique, pour l’instant discrète :
à ma connaissance, seul un article de blog tente de la contredire. L’article
est intitulé « Point médian ou point Godwin ? » La polémique
commence à peine et déjà on fait une discrète reductio ad Hitlerum : doit-on comprendre qu’on reproche
subtilement aux auteurs de la tribune d’accuser les partisans de l’écriture
inclusive de manipuler la langue pour imposer leur idéologie comme le faisaient
les nazis* ?
Sans m’engager personnellement plus avant
dans cette polémique, je me contenterai de faire quelques commentaires, le plus
détachés possible, sur le plaidoyer paru dans le blog « Système et
discours » le 20 septembre.
L’auteur commence par une précaution
oratoire : « Sans malice aucune, j’avertis ici que ce billet ne sera
pas rédigé en écriture inclusive, non pas par positionnement militant, mais
pour ne pas attiser inutilement l’agacement des consœurs
et confrères concernés. » Il aura de la difficulté à maintenir
cette position comme en témoignent ces citations : « L’apport de certaines et certains de ces collègues
aux sciences du langage est considérable », « … des échanges
bienveillants entre chercheuses et chercheurs… », « …en réunissant des
consœurs et des confrères… » (On
pourra m’objecter que ces exemples ne relèvent pas de l’écriture inclusive mais
plutôt de l’écriture bigenrée.)
L’auteur rappelle qu’il a suivi des cours de philologie (« je
bénis mes cours de philologie à l’université »). Ils ont dû être assez élémentaires
car il écrit : « Ce présent billet n’a dont [sic] aucune prétention d’outrage ad hominem ou ad feminem ».
Admettons que feminem pour feminam soit une faute de frappe (deux
dans la même phrase…). Il est tout de même curieux de voir que ce linguiste semble
croire qu’en latin femina s’oppose à homo alors qu’il s’oppose plutôt à uir (ou vir, pour ceux qui préfèrent l’orthographe latine traditionnelle de
l’enseignement secondaire et de l’Église). En latin, le mot homo est non genré, il désigne autant l’homme que la femme.
J’avoue que je ne comprends pas la critique
suivante : « …on peut dire que ‘ ma fille est un vrai génie des
maths ’ et ‘ c’est Jules, la vraie victime de l’accident ’, mais
le simple fait que les auteurs de la tribune aient choisi ‘ génie ’
pour illustrer le masculin et ‘ victime ’ pour le féminin en dit déjà
suffisamment… »
On trouve aussi cette perle tautologique :
« … beaucoup d’autrices féminines qui se sont penchées sur la question du pouvoir sexiste de
la langue… ».
L’auteur de la réplique reproche aux
signataires de la tribune de ne pas utiliser le mot genre pour catégoriser les humains mais de lui préférer sexe. C’est sans doute parce qu’ils ne s’inscrivent
pas dans la mouvance néolibérale multiculturaliste : doit-on leur en faire
le reproche ? Les 32 signataires ont justement pris le parti d’exposer une
position la plus scientifique possible, sans entrer dans l’idéologie. Mais,
aujourd’hui, dire d’une personne qu’elle est un homme ou une femme sans lui
avoir précédemment demandé comment elle s’auto-définit est déjà une prise de
position idéologique. Alors, évidemment, les signataires sont réactionnaires.
Enfin, on peut aussi lire dans l’article une tentative
de diviser les signataires de la tribune : « On ne peut pas
espérer de la profondeur scientifique dans un texte court, qui plus est signé
par une multitude d’individus, qui auraient probablement tous des choses à
redire et à corriger en relisant attentivement ladite tribune… ».
Cet argument vient d’être repris dans un fil de discussion auquel je suis
abonné : « vu les signataires de la
tribune, on ne peut pas les soupçonner d'adhérer pleinement au contenu apparent
du texte. » Ces linguistes renommés seraient donc plus ou moins des inconscients.
Pardonnons-leur donc, car ils ne savent ce qu’ils ont signé.
Il sera intéressant de
voir si la polémique enfle et quel tour elle prendra alors.
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*
Sur ce point, voir le livre de Victor Klemperer, LTI, la langue du IIIe Reich, Paris, Albin Michel,
1996 (LTI :
Lingua tertii imperii).