jeudi 30 novembre 2017

La fumeuse intégration


Dans sa nouvelle Politique de l’emprunt linguistique, l’Office québécois de la langue française (OQLF) adopte comme critère de rejet d’un mot étranger le fait qu’il « ne s’intègre pas au système linguistique du français ». Parmi les exemples qu’il donne, il y a selfie et millénial (écrit avec un accent aigu !).


Comment peut-on affirmer que le mot selfie (p. 14), utilisé quotidiennement par des millions de francophones, ne s’intègre pas au système linguistique du français ? Vous prenez selfie, vous changez deux lettres et vous avez Sylvie : selfie n’est pas plus difficile à écrire et à prononcer que Sylvie.


En quoi millénial (« personne de la génération Y », p. 14) ne s’intègre-t-il pas ? Le mot ne présente pas de problème d’intégration phonétique. Ni de problème au plan morphologique : singulier millénial, pluriel milléniaux. En plus, l’Office l’orthographie avec un accent aigu, prouvant ainsi – bien malgré lui – que l’emprunt s’est intégré au système orthographique du français. Et démontrant du même coup la manière absurde avec laquelle l’organisme applique le critère d’intégration linguistique.


Dans un billet antérieur, j’ai montré l’absurdité de la note de la fiche du Grand Dictionnaire terminologique qui rejette l’emprunt tray (= plateau) au motif qu’il ne s’intègre pas au système linguistique du français. J’écrivais à propos de tray : « Il est du genre masculin (comme gré et pré) et il suffit d’ajouter un s pour former son pluriel. La difficulté d’intégration est affirmée, elle n’est pas démontrée » (voir « Cabaret ou plateau ? »).


Dans le document Politique de l’emprunt linguistique, on affirme que l’expression hockey sur étang (pond hockey) est « non intégrable au système linguistique du français » (p. 17) alors que hockey sur glace naturelle le serait. Parce que c’est un calque ? Mais le calque est justement un procédé d’intégration linguistique. J’ai noté dans un billet daté du 1er août que si l’expression présente un problème, le système linguistique n’est pas en cause. Car le pond hockey ne se joue pas que sur des étangs, il peut se jouer sur d’autres étendues d’eau glacée. Il y a donc un problème, mais ce n’est pas un problème d’intégration linguistique, c’est une question de référent. Rappelons que le référent est l’objet (réel ou imaginaire) désigné par un mot. Il n’a aucun rapport direct au système linguistique. C’est pourquoi des mots différents peuvent désigner un même référent selon les langues : on a table en français et en anglais, mais Tisch en allemand, asztal en hongrois, mesa en espagnol, tavola en italien, etc.


L’Office décrète qu’un emprunt n’est pas intégrable au système linguistique du français – globalement, sans nuance – alors que la non-intégrabilité à l’ensemble du système est chose rare : combien y a-t-il d’emprunts qui sont non intégrables à la fois au plan orthographique, phonologique, morphologique, syntaxique et sémantique ? Car pensez-y un peu : prenons le mot russe дача, il n’est évidemment pas intégrable tel quel dans le système orthographique du français mais, une fois qu’il a été translittéré en datcha, il l’est à tous les autres plans, phonologique, morphologique, syntaxique et sémantique.


Le critère de non-intégration d’un mot étranger au système linguistique du français est une façon pseudo-scientifique de masquer le caractère arbitraire du rejet d’un anglicisme. Quand on refuse un emprunt, il y aurait lieu d’indiquer où se situe le problème d’intégration : au plan phonétique, morphologique, syntaxique, sémantique. Ou peut-être idéologique ?


jeudi 23 novembre 2017

Dans le cirage !




BLOGUE // C'est une révolution que propose le fabricant de skis DPS. Pour le bien de l'environnement et parce que les skieurs ont bien mieux à faire, l'entreprise basée en Utah souhaite éliminer la nécessité de cirer régulièrement les skis et les planches à neige avec sa cire de glisse permanente Phantom.
Grâce à un composé en polymères, la cire Phantom est appliquée qu'une seule fois et pénètre la base des skis. Du coup, la cire ne se dégrade pas à l'usage, à cause du frottement sur la neige.
– Jean-Sébastien Massicotte, « Fini le cirage des skis ! », Le Soleil, 9 novembre 2017


Les traductions littérales de l’anglais cire, cirer et cirage se disent en français standard fart (le t se fait entendre), farter et fartage. Pour une fois, le Grand Dictionnaire terminologique (GDT) de l’Office québécois de la langue française (OQLF) ne donne que les équivalents standard sans même mentionner l’usage québécois. 



Pour ski wax, il y a deux fiches, l’une produite par l’Office, l’autre par FranceTerme. La fiche de l’Office privilégie comme entrée anglaise le simple mot wax : cela est totalement inadmissible dans un dictionnaire terminologique. Il aurait fallu donner le terme anglais précis, ski wax, non pas le présenter comme synonyme de wax, ce qui est absurde.




La fiche de FranceTerme n’a pas donné dans ce travers, elle présente en premier lieu l’équivalent complet ski wax, non l’équivalent tronqué.

  

En terminant, je dois noter qu’il est étonnant que les terminologues endogénistes qui ont désormais pris le contrôle du GDT n’aient pas senti le besoin de mentionner les équivalents de la langue courante cire, cirer et cirage. Cela est une preuve de plus de l’incohérence de ce dictionnaire.

mercredi 15 novembre 2017

mardi 14 novembre 2017

La complainte du phoque au Québec


On peut lire dans la chronique de Pierre Trudel dans le Devoir de ce matin :

Il y a quelques jours, on apprenait que le Conseil canadien des normes de la radiotélévision (CCNR), l’organisme chargé de décider des plaintes à l’égard des écarts de langage sur les ondes, estimait que « le mot “fuck” entendu à la radio n’a pas en français la même connotation vulgaire qu’en anglais ».


Un lecteur, M. Jean-Pierre Martel, a bien compris de quoi il s’agit :

En anglais, quand une personne dit fuck, on a bien entendu fuck. Mais en français, on ne sait jamais si la personne a dit fuck ou phoque. C’est là la différence.

L’ado québécois dira à ses colocs « Phoque, encore du macaroni au fromage » là où le Parisien dira « Putain, pas encore du macaroni ». C’est pareil.


Tout cela est bien compréhensible quand on a un peu étudié la question des emprunts linguistiques. Quand on fait un emprunt, on n’emprunte en fait que le mot avec sa dénotation (son sens littéral) sans sa connotation (élément qui s’ajoute au sens littéral : connotation familière, vulgaire, péjorative, poétique, etc.). La connotation n’est pas empruntée, elle peut venir par après dans la langue emprunteuse et différer de celle que le mot pouvait avoir à l’origine dans la langue prêteuse.


Les emprunts à l’arabe sont intéressants à cet égard. De l’époque où la civilisation arabe surpassait la civilisation occidentale datent des emprunts comme goudron et jupe. Avec la colonisation française en Algérie sont apparus de nouveaux emprunts comme caoua ou bled. Ces mots signifient simplement « café » et « terrain, pays » en arabe. Ils n’y ont pas de valeur familière ou péjorative. C’est le français qui leur a par la suite donné ces valeurs. On voit par ces exemples que la connotation acquise par les emprunts peut être liée au statut culturel et politique de la langue prêteuse. On peut aussi constater ce fait dans certains emprunts que l’anglais américain a faits aux langues amérindiennes : squaw, « now often offensive : an American Indian woman » (Webster). La connotation négative de ce mot n’existait pas lorsque le mot a été emprunté en anglais :

Until relatively recently, the word squaw was used neutrally in anthropological and other contexts to mean a North American Indian woman or wife. With changes in the political climate in the second half of the 20th century, however, the derogatory attitudes of the past toward American Indian women mean that the word cannot now be used in any sense without being regarded as offensive (Oxford English Dictionary).



jeudi 9 novembre 2017

Puigdemont et la double contrainte

Liberté pour les prisonniers politiques !

C’est en lisant le sociologue et sociolinguiste catalan LLuís Vicent Aracil que j’ai découvert le concept de double contrainte (double bind) du psychologue américain Gregory Bateson qui fut à l’origine de l’école de Palo Alto.



On entend par double contrainte un choix impossible entre deux injonctions paradoxales. On ne peut satisfaire l’une sans violer l’autre. Elles s’accompagnent d’une troisième contrainte qui interdit de sortir de cette situation. Sans cette troisième contrainte, il s’agirait d’un simple dilemme.


En somme, c’est l’histoire d’Antigone. Celle-ci, pour obéir aux lois religieuses, doit ensevelir son frère même s'il est mort dans une rébellion. Mais le roi Créon lui interdit d’accomplir les rites funéraires. Obéir aux dieux, obéir au roi ? Antigone accomplit son devoir religieux. Créon use de violence et la condamne à mort. Comme l’écrit Aracil, dans un cas de double contrainte « il faut choisir entre la violence aveugle et désespérée et l’acceptation fataliste du désordre et de l’impuissance*. »


La tragédie grecque s’est rejouée cette année en Catalogne. Madrid invoque la Constitution pour empêcher la tenue d’un référendum d’autodétermination et la proclamation de la République catalane. Le président catalan Carles Puigdemont choisit de respecter le mandat qu’il a reçu de ses électeurs, organise un référendum puis proclame la République. Madrid use de violence pour empêcher la tenue du référendum, emprisonne des leaders indépendantistes, suspend l’autonomie de la région et en prend le contrôle. Une violence encore plus grande semble inévitable.


Dans un cas de double contrainte, que peut-on faire ?


Écoutons ce que nous dit Aracil : « … un problème insoluble dans le contexte immédiat et étroit se révèle soluble dans le contexte du contexte. »


Dans le cas de la Catalogne, quel est le contexte du contexte ? L’Union Européenne. C’est ce qui explique l’exil de Carles Puigdemont à Bruxelles. Il espère ainsi éviter la violence et poser le problème dans un nouveau cadre.


Vaga general du 8 novembre 2017

Occupation de la station de Sants à Barcelone


Barrage humain sur la route d'Andorre
 
Manifestation à Girona

*   *   *


Soraya Sáenz de Santamaría  fait la conquête de la Catalogne
au nom du roi d'Espagne (émission Polònia du 9 novembre 2017)
____
* LLuís V. Aracil, “L’estandardització del català modern », Dir la realitat, Barcelone, Edicions Països Catalans, 1983, p. 109.


mercredi 8 novembre 2017

Le masculin continuera-t-il de l’emporter sur le féminin ?


On a appris le 7 novembre qu’en France 314 membres du corps professoral de tous niveaux et tous publics, enseignant la langue française ou ayant à corriger des copies ou autres textes rédigés dans cette langue, s'engagent à ne plus enseigner la règle de grammaire résumée par la formule «le masculin l'emporte sur le féminin ».


Trois raisons motivent cette décision. Deux sont de nature idéologique : « parce que le genre masculin est le plus noble, il prévaut seul contre deux ou plusieurs féminins » (citation de 1651) et parce que « la répétition de cette formule aux enfants […] induit des représentations mentales qui conduisent femmes et hommes à accepter la domination d'un sexe sur l'autre ». Je ne m’attarderai pas à ces raisons pour me concentrer plutôt sur l’argumentaire linguistique : la « règle est récente dans l'histoire de la langue française, et […] elle n’est pas nécessaire. Elle a été mise au point au XVIIe siècle. Auparavant, les accords se faisaient au gré de chacun.e [sic], comme c’était le cas en latin et comme c’est encore souvent le cas dans les autres langues romanes. Bien souvent, on pratiquait l'accord 'de proximité', venu du latin [...]. »


En effet, « l’accord par attraction (avec le nom le plus rapproché) est fréquent en espagnol » (J. Villegier et M. Duviols, Grammaire espagnole, Hatier, 1969, p. 57).


En latin « si l’adjectif épithète se rapporte à deux ou plusieurs substantifs, il n’y a […] qu’une façon de faire l’accord, c.-à-d. avec un seul des deux termes. [….] c’est d’ordinaire le plus proche » (Alfred Ernout et François Thomas, Syntaxe latine, Klincksieck, 1959, p. 134). Mais dans le cas de l’accord de l’attribut avec deux ou plusieurs sujets, la règle* est différente : « si les sujets sont des personnes de genre différent, c’est avec le masculin que se fait l’accord. […] Si les sujets sont des noms de choses de genre différent, l’attribut se met au pluriel neutre » (p. 129). Il faut donc relativiser l’appui fourni par l’argument historique du recours au latin.


Ernout et Thomas livrent une réflexion intéressante : « dans le groupe formé par le verbe, l’attribut et le sujet, le latin n’établissait pas toujours des distinctions auxquelles nous a accoutumés le développement de l’analyse grammaticale. » Car il ne faut pas évacuer du revers de la main des siècles de réflexion grammaticale qui ont contribué à développer ce que les linguistes du Cercle de Prague ont nommé l’intellectualisation de la langue**. Dans l’Antiquité, les Grecs et les Romains ne séparaient pas les mots dans l’écriture : l’analyse grammaticale en était d’autant plus compliquée. Il arrivait même chez les Grecs qu’on écrive alternativement de gauche à droite puis de droite à gauche : le sens de la lecture changeait d’une ligne à l’autre (boustrophédon). Lors des lectures publiques (recitationes) des œuvres littéraires, divertissement particulièrement populaire à partir de l’époque d’Auguste, l’accord de l’adjectif avec le substantif le plus proche ne pouvait guère choquer. C’est notre accord moderne qui aurait paru déroutant. L’avènement de l’imprimerie a contribué à une plus grande réflexion sur la langue, c’est ce que les linguistes de Prague ont appelé l’intellectualisation de la langue (qui touche le lexique mais aussi la structure grammaticale). C’est pourquoi la règle voulant que le masculin l’emporte sur le féminin est plutôt récente. On peut y trouver une logique linguistique que j’exposerai plus bas.

Fragment d'un papyrus d'Oxyrhynchos montrant un passage d'une pièce de Ménandre
The Egypt Exploration Fund — B.P. Grenfell & A.S. Hunt, The Oxyrhynchus Papyri: Part II (London: The Egypt Exploration Fund, 1899), Domaine public, https://commons. wikimedia.org/w/ index.php?curid=15966253


En latin (et la situation est analogue en grec) on a pris l’habitude de considérer les noms de la première déclinaison comme féminins : femina, femme. Pourtant il y aussi des mots de la première déclinaison qui se réfèrent à des hommes (agricola, agriculteur) et à des choses (tabula, planche, tablette à écrire). La deuxième déclinaison est majoritairement constituée de substantifs masculins mais il y a aussi des substantifs féminins (les noms d’arbre, par exemple : fagus, hêtre) et neutres (p.ex. scortum pour désigner la femme-objet par excellence). Il y a en latin trois autres déclinaisons comprenant des mots masculins, féminins ou neutres qui, quand ils désignent des êtres animés, ne correspondent pas toujours au sexe. Pour autant que je sache, dans les langues qui ont la catégorie grammaticale du genre, les étiquettes masculin, féminin et neutre ne vont pas toujours selon la logique : en allemand, das Kind, l’enfant, est neutre alors qu’il pourrait être masculin ou féminin comme en français (un enfant, une enfant), das Mädchen, la fille, la bonne, est neutre. Heureux Hongrois dont la langue ne connaît pas la distinction de genre !


Nous avons hérité d’une analyse grammaticale, et surtout d’une terminologie grammaticale, où les noms féminins désignent souvent des êtres de sexe féminin et les noms masculins des êtres de sexe masculin – mais la règle comporte bien des exceptions (le masculin mannequin pour une femme, le féminin estafette pour un homme, etc.). De plus, en quoi la chaise est-elle plus féminine que le fauteuil ? Les appellations de féminin et de masculin introduisent ipso facto une dimension idéologique. Pour éviter de tomber dans ce travers, on peut faire appel aux travaux du Cercle linguistique de Prague, en particulier aux notions de terme marqué et de terme non marqué du prince Nicolas Troubetzkoy***.


Comme l’écrit Albert Maniet, « le terme marqué d’une opposition morphologique [est] celui qui, dans le cadre de cette opposition, exprime en propre une catégorie grammaticale et n’a qu’une valeur unique en langue. [… le] terme non marqué est celui qui par lui-même n’exprime pas cette catégorie grammaticale : tantôt il exprime la négation de la notion du terme marqué ou son absence : c’est sa valeur d’opposition; tantôt il sert selon le contexte – textuel ou culturel – de substitut au terme marqué, lorsqu’il n’y a pas intérêt à insister ou lorsqu’il y a intérêt à ne pas insister sur la notion que celui-ci exprime en propre : c’est sa valeur neutre […] » (p. 439).


Dans la morphologie française, le féminin est le terme marqué, il a une valeur unique (ex. : la chienne). Quant au masculin, terme non marqué, il a deux valeurs : en vertu de sa valeur d’opposition, il signifie l’absence ou la négation de la notion de base, dans notre exemple le mâle, chien, par opposition à la femelle ; en vertu de sa valeur neutre, il s’emploie pour désigner à la fois le chien et la chienne (pas de chien, interdiction s’appliquant aussi bien aux chiens qu’aux chiennes).


La même explication vaut dans le cas du nombre : le singulier est le terme non marqué et il a donc deux valeurs. En vertu de sa valeur d’opposition, le singulier désigne l’unicité par rapport à la pluralité. En vertu de sa valeur neutre, il peut s’employer dans des contextes impliquant la notion du terme marqué, il peut donc s’employer à la place du pluriel (l’homme est mortel = les hommes sont mortels). Le pluriel est le terme marqué, il ne peut s’employer à la place du singulier (je ne peux pas écrire les hommes sont venus manger quand il y en a un seul qui est concerné).


Habituellement on reconnaît facilement le terme marqué parce qu’il comporte un morphème supplémentaire, une marque : ‑e pour désigner le féminin, ‑s pour le pluriel.


Une analyse analogue peut aussi s’appliquer aux temps du français mais elle est plus complexe parce que non binaire. Il suffira de dire que le présent est non marqué puisqu’il peut aussi bien désigner le passé (présent historique : en 2000, il quitte son village natal) que le futur (demain, je vous vois à 20 h).


Ce sont ces notions de terme marqué et de terme non marqué auxquelles ont eu recours Gorges Dumézil et Claude Lévi-Strauss de l’Académie française pour s’opposer naguère à la féminisation des noms de métier et de fonction. Malheureusement, ils sont allés trop loin dans cette logique lorsqu’ils ont voulu imposer des désignations masculines dans des cas particuliers (Madame le ministre, Madame le directeur, Madame le secrétaire perpétuel) alors qu’il aurait été plus avisé, me semble-t-il, de faire valoir que le terme non marqué devrait s’appliquer lorsque l’on utilise des formules générales (p.ex. : il y aura réunion des directeurs à 10 h). À partir du moment où une femme est titulaire d’un poste de directeur ou de recteur, il devrait être normal d’utiliser les formes directrice et rectrice. L’Académie aurait pu faire valoir que le recours au terme non marqué (le masculin) devait être privilégié dans les formulations génériques mais ne saurait être imposé pour désigner des individus de sexe féminin. Mais nous n’en sommes plus là : d’une part, plusieurs ont dépassé la notion binaire de sexe (on parle maintenant de queer et d’allosexuel) et, d’autre part, certains proposent maintenant une écriture dite plus inclusive avec des formes comme les directeur.e.s ou les étudiant.e.s. Cette tendance se manifeste déjà à l’écrit mais on voit mal comment elle pourrait atteindre la langue orale. Elle n’est pas sans poser bien des interrogations. Car on n’arrête pas de dire que le français est une langue difficile et on veut le compliquer davantage ! Cette nouvelle façon d’écrire me semble particulièrement anti-démocratique puisqu’elle augmente les difficultés d’apprentissage de la langue écrite. Si elle devait s’imposer, on finirait par créer une classe de spécialistes de la rédaction, de nouveaux scribes. L’écriture politiquement correcte serait alors la chasse gardée des scribes. On retournerait 5 000 ans en arrière, à l’époque de la Mésopotamie où l’écriture n’était l’apanage que d’un tout petit groupe. La généralisation de l’écrit dans les moyens de communication – des gens qui autrefois n’auraient presque rien écrit de toute leur vie passent leur temps à envoyer des textos, pour s’en convaincre il suffit d’utiliser les transports en commun ou même simplement regarder les passants dans la rue ou les conducteurs au volant ! –, cette démocratisation de l’écriture empêchera-t-elle la création d’une classe élitaire de rédacteurs professionnels ? J’en doute. Car le phénomène de la distinction, analysé par Bourdieu, jouera à plein pour contrecarrer la démocratisation. À moins, bien sûr, que l’écriture inclusive ne soit qu’une mode…

L'écriture inclusive en résumé:




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* Règle établie a posteriori à partir de l’observation de l’usage des auteurs classiques, en particulier Cicéron et César.
** Cf. Paul L. Garvin, « Le rôle des linguistes de l’École de Prague dans le développement de la norme linguistique tchèque », dans É. Bédard et J. Maurais, La norme linguistique, Québec et Paris, 1983.
*** Dans l’adaptation des concepts généraux de la phonologie pragoise à la description des faits grammaticaux, je m’inspire des travaux de Martín Sánchez Ruipérez (Estructura del sistema de aspectos y tiempos del verbo griego antiguo. Análisis funcional sincrónico, 1954) et de mon maître Albert Maniet (« Le système des modes en latin classique : présentation fonctionnaliste », Languages and Cultures : Studies in Honor of Edgar C. Polomé, 1988). J'ai eu recours à ces notions dans un article un peu ancien: cliquer ici.


mardi 7 novembre 2017

Effet de mode


Depuis la victoire, dimanche soir dernier, de Valérie Plante aux élections municipales de Montréal, les consultations de mon billet « La maire ou la mairesse », écrit il y a trois ans, ont bondi.


Les médias semblent avoir décidé d’appeler mairesse la nouvelle élue. Pendant ce temps en France, on continue de désigner Anne Hidalgo comme la maire de Paris et Martine Aubry comme la maire de Lille (dans son blog, mon ami Chaudenson préfère l’appeler la Mère Delisle). Il sera intéressant de voir si l’usage québécois finira par influencer celui des Français.