mardi 9 octobre 2018

Le grec du GDT /2


Sur sa page d’accueil, le Grand dictionnaire terminologique (GDT) de l’Office québécois de la langue française (OQLF) vient de mettre en vedette un autre lot de fiches. Parmi celles-ci, la fiche « dysphorie ». Ce sera une nouvelle fois l’occasion de vérifier comment le GDT traite le grec ancien.


On lit sur la fiche l’explication suivante : « Le terme dysphorie provient du grec dusphoria, lui-même dérivé de dusphoros, qui signifie ‘difficile à supporter’ ».


La plupart des dictionnaires que j’ai consultés se contentent de donner comme étymologie dusphoros, sans mentionner dusphoria. Ainsi le Trésor de la langue française informatisé :

 
On comprend, à la lecture du Bailly, la prudence des dictionnaires qui ne donnent pas l’étymologie dusphoria :




L’astérisque devant δυσφορία signifie que le mot n’est pas attesté en attique. On ne trouve en grec ancien que la forme dialectale ionienne δυσφορίη.


Le dictionnaire grec ancien-anglais de Liddell et Scott est moins prudent puisqu’il n’indique pas que la forme δυσφορία n’est pas attestée :




Pourtant, dans les exemples qu’il donne, on ne trouve que la forme ionienne. Ainsi chez Hippocrate : δυσφορίην τε κα ιπτασμν τν μελέν ποιέει (« [de telles selles] causent l’anxiété [du malade] et l’agitation des membres », Morb. acut., 393 ; trad. Littré).


Le Webster apporte l’explication la plus vraisemblable :



Le mot dysphoria, dysphorie en français, viendrait donc d’un mot néolatin formé sur la base de l’adjectif grec δύσφορος.


jeudi 4 octobre 2018

Détour ou déviation?


Dans la dernière livraison de L’expression juste, le président-fondateur de l’Association pour le soutien et l’usage de la langue française (Asulf), M. Robert Auclair, écrit :

Plusieurs membres de l’Association ont fait part depuis un certain temps de leur agacement de voir le mot « détour » omniprésent dans l’affichage public au Québec. L’explication de cette situation intolérable a déjà été donnée [par] Robert Dubuc […] dans L’Expression juste de septembre 2007 sous le titre « Une déviation de l’Office ».

M. Auclair cite ensuite un passage de cet article. En voici un extrait plus long :

Au Québec, nous avons adopté le français comme langue officielle. Ce faisant, nous avons adopté le code grammatical et le lexique qui sont l’apanage de cette langue. Aussi faut-il s’inquiéter lorsqu’un organisme officiel, mandaté par la loi pour promouvoir et défendre l’intégrité de cette langue sur notre territoire, cautionne des écarts à la norme générale. C’est ce qui s’est produit lorsque le Conseil d’administration de l’Office québécois de la langue française, revenant sur une décision antérieure et contrevenant à l’avis donné par sa Commission de terminologie, a officialisé l’emploi du mot détour dans la signalisation routière.

Depuis 1884, selon Le Robert, pour désigner le chemin que doivent prendre les véhicules lorsque la voie principale est bloquée, on utilise en français le terme DÉVIATION. Au début des années quatre-vingt, lorsque l’Office, avec le concours des ministères intéressés, a décidé d’aligner le vocabulaire de la signalisation routière sur l’usage général du français, le mot « détour », d’utilisation usuelle jusque-là, a été remplacé par DÉVIATION, comme il se devait. Mais les fonctionnaires responsables de l’affichage routier ont toujours montré beaucoup de résistance à ce changement. En dépit des avis de l’Office, l’utilisation de « détour » restait courante. L’Association pour le soutien et l’usage de la langue française a harcelé les autorités compétentes pour que la décision de l’Office soit respectée. Or au lieu de se conformer à l’usage général du français, les fonctionnaires sont revenus à la charge pour faire changer le décret de l’Office. C’est devant ces pressions que l’Office, contre l’avis de sa Commission de terminologie, a décidé de ratifier l’usage du mot DÉTOUR en signalisation routière. C’est conforme au nouveau leitmotiv de l’Office : « Ne pas faire de vagues ».

Qu’est-ce qu’un détour en français? D’après les dictionnaires, c’est un parcours qui s’écarte du chemin direct pour diverses raisons. On fait un détour pour visiter des parents ou pour apprécier les beautés d’un site ou d’un paysage. Le mot détour désigne encore les sinuosités naturelles d’un cours d’eau ou d’une route. Ex. : La rivière fait de nombreux détours. Il n’y a pas là trace de l’usage technique en signalisation routière. A-t-on besoin, on peut se le demander, d’un Office québécois de la langue française pour ratifier les usages locaux qui s’écartent de la norme du français ? Les fonds publics pourraient servir à meilleur escient.
Robert Dubuc
Traducteur et terminologue agréé


mardi 18 septembre 2018

Des fiches de travers


Dans le blog Langue sauce piquante du Monde, le dernier billet, intitulé « Des ribs bien relevés », est consacré à une affichette vue sur la vitrine d’un bar parisien :



Le titre du billet s’explique par le fait que le mot ribs est écrit en majuscules : peu courant au Québec, l’acronyme RIB signifie « relevé d’identité bancaire ».


Les auteurs commentent : « le terme rib désigne en anglais une côte d’agneau, de bœuf, de porc. Or il existe en français ‘travers de porc’, bien connu des restaurants asiatiques, locution qui aurait parfaitement convenu au plat proposé par le chef dans ce bar. »


J’ai voulu vérifier ce que disait sur le sujet le Grand dictionnaire terminologique (GDT) de l’Office québécois de la langue française (OQLF). Pour rib au singulier, on a la fiche « relevé d’identité bancaire ». Pour ribs au pluriel, il y a bien cinq fiches mais aucune dans le domaine de l’alimentation ou de la restauration :
  


Pour travers (de porc, de bœuf, d’agneau), il n’y a aucune fiche (les réponses que donne le GDT relèvent de domaines autres que la restauration ou la boucherie) :




En revanche, pour spare ribs, c’est la pléthore :



Il y a même trois, oui trois ! fiches pour spare ribs tout court, qui disent toutes la même chose et qui relèvent toutes les trois du domaine de l’alimentation :



Malheureusement, le GDT ne nous dit pas pourquoi il faut préférer côtes levées à travers de porc.

Un exemple, choisi presque au hasard, suffit à démontrer d’importantes lacunes du GDT.
  

mardi 11 septembre 2018

Le grec du GDT


L’Office québécois de la langue française (OQLF) vient de mettre en vedette, sur la page d’accueil du Grand dictionnaire terminologique (GDT), la fiche « holocratie ». Une fois de plus, les terminologues du GDT montrent leur ignorance des langues anciennes.


En effet, on affirme dans une note qu’« holocratie est formé à partir des termes grecs holos ‘entier, totalité’ et kratos ‘pouvoir, puissance’. »

Extrait de la fiche «holocratie» du GDT 
  
En grec, λος est un adjectif, on ne peut donc pas le traduire par un substantif, sauf s’il est au neutre et précédé de l'article (adjectif neutre substantivé). Il prend alors la forme (tò) λον. Extrait du Bailly (dictionnaire grec-français) :




lundi 10 septembre 2018

Encore la réforme du participe passé



J’ai publié en 2014 un billet sur le projet de réforme de l’accord du participe passé avec l’auxiliaire avoir lancé par le Conseil international de la langue française et l’Association EROFA (Études pour une rationalisation de l’orthographe française aujourd’hui).


Deux anciens professeurs belges, l’un de français, l’autre de religion catholique, ont relancé le débat et créé une petite polémique en publiant une tribune dans Libération le 2 septembre. Extrait :

La fédération Wallonie-Bruxelles, en accord avec ses instances linguistiques, envisage sérieusement d’instaurer l’invariabilité du participe passé avec l’auxiliaire avoir. Elle s’appuie pour cela sur les avis du Conseil de la langue française et de la politique linguistique de la Fédération Wallonie-Bruxelles (CLFPL) et du Conseil international de la langue française (Cilf). Elle suit aussi les recommandations d’André Goosse, successeur de Maurice Grevisse au Bon Usage, du groupe de recherche Erofa (Etude pour une rationalisation de l’orthographe française d’aujourd’hui), de la Fédération internationale des professeurs de français et de sa branche belge, de certains membres de l’Académie royale de Belgique et de l’Académie de langue et de littérature françaises de Belgique, ainsi que des responsables des départements de langue, de littérature et de didactique du français de la plupart des universités francophones… Quant à l’Académie française, n’étant pas composée de linguistes, elle n’est jamais parvenue à produire une grammaire décente et ne peut donc servir de référence.


Mais Le Parisien du 8 septembre nous apprend que « les autorités de la Belgique francophone ne réformeront l’accord du participe passé qu’à condition que cela se fasse ‘dans un cadre international’ ».



Pour en savoir plus sur le projet de réforme, cliquer ici.


mardi 4 septembre 2018

Sous le soleil du GDT

Parmi les termes mis en vedette ces derniers jours dans la page d’accueil du Grand dictionnaire terminologique (GDT) de l’Office québécois de la langue française (OQLF) : érythème solaire. Cette fiche terminologique est une illustration de plus de l’incohérence à laquelle mène la nouvelle orientation qu’a prise le GDT depuis maintenant une quinzaine d’années.

Extraits de la fiche «érythème solaire». Cliquer pour agrandir. 

L’érythème solaire est ce que nous appelons couramment un coup de soleil. Anciennement, l’Office se serait contenté de mentionner dans une simple note que coup de soleil est un synonyme courant de ce terme scientifique. Mais maintenant coup de soleil est absurdement présenté comme un « terme utilisé dans certains contextes ». Pourtant, c’est le terme que l’on utilise dans tous les contextes, même à l’hôpital : imaginez-vous un seul instant qu’un médecin va dire à une mère que son enfant souffre d’un érythème solaire ?


Le GDT donne quatre équivalents anglais dont l’un, sunburn, relève de la langue courante mais cela n’est pas indiqué sur la fiche. Comme si le mot sunburn rencontré dans un roman pouvait se traduire par érythème solaire.


mercredi 22 août 2018

L’influence d’un blog / 8


L’Office québécois de la langue française (OQLF) aura mis quelque trois semaines pour réagir à une critique que je formulais dans ce blog. C’est à peu près le temps qu’il avait fallu pour corriger en 2011 une grossière faute de français relevée par Lionel Meney (l'emploi du mot air au féminin, cf. Main basse sur la langue, p. 441).


Le 2 août, je notais en effet que, dans la fiche « égoportrait » du Grand Dictionnaire terminologique (GDT), on affirmait que « le terme égoportrait est formé de égo- ‘soi-même’, et de portrait. » Depuis peu on lit plutôt : de l’élément latin ego « moi ». On notera que l'accent aigu est disparu du mot latin ego.


Ancienne fiche

Fiche corrigée