vendredi 25 septembre 2020

Tribune de Marianne : la liste des signataires s’allonge

 

Marianne a publié une tribune contre l’écriture inclusive : on pourra lire la version originale de ce texte (car il a depuis été condensé sans consultation, apparemment, de ses auteurs) en cliquant ici.

 

Plusieurs linguistes ont depuis demandé à ajouter leur signature : on pourra consulter la liste, régulièrement mise à jour, de tous les signataires en cliquant ici.

 

 

lundi 21 septembre 2020

L’écriture inclusive : du point médian au point Godwin

 
 

Au départ relative aux discussions sur des forums virtuels, la loi de Godwin peut s'appliquer à tout type de conversation ou débat ; l'un des interlocuteurs atteint le point Godwin lorsqu’il en réfère au nazisme, à Hitler ou à la Shoah, pour disqualifier l’argumentation de son adversaire.

Godwin distingue cette loi de l'erreur logique désignée par la pseudo-locution latine reductio ad Hitlerum, attestée depuis les années 1950, qui est une spécialisation de l’argumentum ad hominem et de l’argumentum ad personam, locutions antérieures. La loi de Godwin introduit l'idée selon laquelle un tel argument est inévitable dans un débat qui s'éternise.

— Wikipedia, s.v. Loi de Godwin

 

La publication dans Marianne, vendredi dernier, de la tribune de 32 linguistes contre l’écriture « inclusive » suscite un début de polémique, pour l’instant discrète : à ma connaissance, seul un article de blog tente de la contredire. L’article est intitulé « Point médian ou point Godwin ? » La polémique commence à peine et déjà on fait une discrète reductio ad Hitlerum : doit-on comprendre qu’on reproche subtilement aux auteurs de la tribune d’accuser les partisans de l’écriture inclusive de manipuler la langue pour imposer leur idéologie comme le faisaient les nazis* ?

 

Sans m’engager personnellement plus avant dans cette polémique, je me contenterai de faire quelques commentaires, le plus détachés possible, sur le plaidoyer paru dans le blog « Système et discours » le 20 septembre.

 

L’auteur commence par une précaution oratoire : « Sans malice aucune, j’avertis ici que ce billet ne sera pas rédigé en écriture inclusive, non pas par positionnement militant, mais pour ne pas attiser inutilement l’agacement des consœurs et confrères concernés. » Il aura de la difficulté à maintenir cette position comme en témoignent ces citations : « L’apport de certaines et certains de ces collègues aux sciences du langage est considérable », « … des échanges bienveillants entre chercheuses et chercheurs… », « …en réunissant des consœurs et des confrères… » (On pourra m’objecter que ces exemples ne relèvent pas de l’écriture inclusive mais plutôt de l’écriture bigenrée.)

 

L’auteur rappelle qu’il a suivi des cours de philologie (« je bénis mes cours de philologie à l’université »). Ils ont dû être assez élémentaires car il écrit : « Ce présent billet n’a dont [sic] aucune prétention d’outrage ad hominem ou ad feminem ». Admettons que feminem pour feminam soit une faute de frappe (deux dans la même phrase…). Il est tout de même curieux de voir que ce linguiste semble croire qu’en latin femina s’oppose à homo alors qu’il s’oppose plutôt à uir (ou vir, pour ceux qui préfèrent l’orthographe latine traditionnelle de l’enseignement secondaire et de l’Église). En latin, le mot homo est non genré, il désigne autant l’homme que la femme.

 

J’avoue que je ne comprends pas la critique suivante : « …on peut dire que ‘ ma fille est un vrai génie des maths ’ et ‘ c’est Jules, la vraie victime de l’accident ’, mais le simple fait que les auteurs de la tribune aient choisi ‘ génie ’ pour illustrer le masculin et ‘ victime ’ pour le féminin en dit déjà suffisamment »

 

On trouve aussi cette perle tautologique : « … beaucoup d’autrices féminines qui se sont penchées sur la question du pouvoir sexiste de la langue… ».

 

L’auteur de la réplique reproche aux signataires de la tribune de ne pas utiliser le mot genre pour catégoriser les humains mais de lui préférer sexe. C’est sans doute parce qu’ils ne s’inscrivent pas dans la mouvance néolibérale multiculturaliste : doit-on leur en faire le reproche ? Les 32 signataires ont justement pris le parti d’exposer une position la plus scientifique possible, sans entrer dans l’idéologie. Mais, aujourd’hui, dire d’une personne qu’elle est un homme ou une femme sans lui avoir précédemment demandé comment elle s’auto-définit est déjà une prise de position idéologique. Alors, évidemment, les signataires sont réactionnaires.

 

Enfin, on peut aussi lire dans l’article une tentative de diviser les signataires de la tribune : « On ne peut pas espérer de la profondeur scientifique dans un texte court, qui plus est signé par une multitude d’individus, qui auraient probablement tous des choses à redire et à corriger en relisant attentivement ladite tribune ». Cet argument vient d’être repris dans un fil de discussion auquel je suis abonné : « vu les signataires de la tribune, on ne peut pas les soupçonner d'adhérer pleinement au contenu apparent du texte. » Ces linguistes renommés seraient donc plus ou moins des inconscients. Pardonnons-leur donc, car ils ne savent ce qu’ils ont signé.

 

Il sera intéressant de voir si la polémique enfle et quel tour elle prendra alors. 

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* Sur ce point, voir le livre de Victor Klemperer, LTI, la langue du IIIe Reich, Paris, Albin Michel, 1996 (LTI : Lingua tertii imperii).

 

samedi 19 septembre 2020

32 linguistes contre l’écriture inclusive

 

  

« Si des universitaires militants ne sont pas capables d’appliquer leurs propres préceptes, qui peut le faire ? »

 

Marianne publie une tribune contre l’écriture inclusive : on pourra la lire en cliquant ici.

Extrait :

 

En réservant la maîtrise de cette écriture à une caste de spécialistes, la complexification de l’orthographe a des effets d’exclusion sociale. Tous ceux qui apprennent différemment, l’écriture inclusive les exclut : qu’ils souffrent de cécité, dysphasie, dyslexie, dyspraxie, dysgraphie, ou d’autres troubles, ils seront d’autant plus fragilisés par une graphie aux normes aléatoires.

 

Je profite de l’occasion pour signaler qu’un professeur retraité de l’Université de Montréal, Guy Laflèche, a lui aussi publié un essai (que je n’ai pas encore lu) contre l’écriture inclusive : L’Office québécois de la langue française et ses travailleuses du genre. Lionel Meney en a fait un compte rendu dans son blog Carnet d'un linguiste.

 

lundi 14 septembre 2020

Dans le lac





Un lac-à-l’épaule réorienté
Le premier ministre a convié ses ministres à deux jours de réunions à huis clos à Ottawa, lundi et mardi, afin d’élaborer une stratégie visant à éviter que la pandémie de la COVID-19 ne fasse davantage de dommage sur la vie des Canadiens.
Le Devoir, 14 septembre 2020 (édition électronique)


Je croyais que l’expression lac-à-l’épaule était sortie de l’usage. J’avais tort puisqu’on la trouve dans 38 000 pages Internet. Voici la définition qu’on en donne sur le site de l’Assemblée nationale :

Expression désignant une réunion tenue à huis clos pour discuter une question politique d'envergure. L'expression est née à la suite de la réunion secrète tenue par le cabinet Lesage les 4 et 5 septembre 1962 dans un camp de pêche du lac à l'Épaule, dans la réserve faunique des Laurentides.
Il avait alors été décidé de compléter la nationalisation de l'hydroélectricité et d'en faire le principal thème de la campagne électorale suivante.


L’expression figure aussi dans le dictionnaire en ligne Usito, avec cette curieuse note étymologique : « substantivation du toponyme Lac-à-l’Épaule ». Un toponyme est un substantif. Usito ne cessera jamais de nous étonner : la substantivation d’un substantif !
 
Usito, extrait de l'article «lac-à-l'Épaule»


jeudi 10 septembre 2020

Roman graphique


Avant aujourd’hui, j’avais entendu à quelques reprises l’expression roman graphique, en particulier à l’émission Plus on est de fous, plus on lit, mais je n’y avais guère porté attention. Cette fois-ci, j’ai pensé aller voir si le Grand dictionnaire terminologique (GDT) de l’Office québécois de la langue française (OQLF) avait traité le terme. Eh bien, figurez-vous que oui et dès 2006.


Mais voilà que, pour une fois, le GDT fait montre d’une pudeur de gazelle devant un calque et le retoque : « le calque de l'anglais roman graphique est déconseillé, puisqu'il ne s'agit en rien d'un roman soutenu par un art graphique, mais bien d'un type de bande dessinée. » Au début, en anglais, le terme pouvait même être équivoque : comme l’écrit un chroniqueur du New York Times, « when I mentioned to a friend that I was working on an article about graphic novels, he said, hopefully, ''You mean porn?'' » Mais rien de tel en français.


Larousse accepte le terme, avec la définition : « bande dessinée, généralement pour adultes, d'une longueur comparable à celle d'un roman, caractérisée par la grande place accordée au texte. (Les œuvres de Hugo Pratt, Robert Crumb et Art Spiegelman sont particulièrement représentatives du genre.) »


Selon la dernière Politique de l’emprunt linguistique de l’OQLF, dans l’acceptation d’un emprunt on doit tenir compte de qu’ils appellent son « statut temporel ». J’ai fini par trouver ce qu’il faut entendre par statut temporel dans une communication faite à un colloque par des terminologues de l’Office: « La détermination de l’implantation d’un emprunt est habituellement liée à une présence stable et prolongée (au moins au-delà de quinze ans) dans l’usage effectif des locuteurs d’une collectivité. » La fiche condamnant roman graphique est datée de 2006. Compte tenu de la réactivité des rédacteurs du GDT, on peut présumer que le terme était utilisé depuis déjà quelques années. Comme de fait.


Je trouve ce renseignement sur Internet : « D'origine américaine, le genre est né sous la plume de Will Eisner dans les années 1970, avec ses chroniques sur la communauté juive new-yorkaise. […] En France, il faudra attendre le début des années 1990 pour que des auteurs se fédèrent afin de publier leurs ouvrages, trop atypiques pour les grands éditeurs de bandes dessinées, qui les refusaient. » Bref, en vertu de son « statut temporel », roman graphique aurait pu être accepté.


L’OQLF a-t-il réussi à influencer l’usage ? Sa proposition a-t-elle reçu la faveur populaire ? Rien de plus facile à vérifier, il suffit de regarder le nombre de pages Internet où la proposition de l’Office, bande dessinée romanesque, ses synonymes acceptés BD romanesque et BD roman et le terme condamné roman graphique sont employés. On ne sera pas étonné de constater qu’une fois de plus le terme privilégié par le GDT, sans doute parce qu’il est trop long, n’a pas réussi à s’implanter.

Termes
Nombre de pages dans Internet
Pourcentage
Bande dessinée romanesque* 
1 620
0,04
BD romanesque 
21 400
0,56
BD roman 
63 300
1,65
Roman graphique 
3 760 000
97,76
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* Le premier résultat que donne Google est précisément la fiche du GDT.


mercredi 2 septembre 2020

Cancel culture, culture du bannissement, ostracisme


Photo: Graham Hughes, La Presse canadienne, dans Le Devoir


Le lynchage posthume de John A. Macdonald participe évidemment de cette « cancel culture » (culture du bannissement, selon l’OQLF), dont la propagation est largement et justement décriée par les défenseurs d’un État de droit où règne la liberté de pensée.
— François Thérien, « John A. Macdonald et la culture du bannissement », Le Devoir, 1er septembre 2020


Pour le deuxième jour d’affilée j’ai été agréablement étonné* de voir que le Grand dictionnaire terminologique (GDT) de l’Office québécois de la langue française (OQLF) avait, dans un laps de temps relativement court, inclus à sa nomenclature un néologisme, cette fois-ci pour remplacer un mot anglo-américain. Après vérification, déception ce matin, le terme est absent de la nomenclature du GDT et de la Banque de dépannage linguistique :





Je me demande si on ne devrait par rendre en français cancel culture par ostracisme. Le GDT a d’ailleurs trois fiches sur ce terme. Sur l’une, le terme est ainsi défini : « attitude d'une personne ou d'une collectivité qui rejette ceux qui lui déplaisent ou ne lui conviennent pas. »
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* Pour le billet portant sur mon premier étonnement, cliquer ici.

Sur cancel culture, lire le billet de Lionel Meney dans son blog Carnet d'un linguiste.