vendredi 20 mai 2022

Les actions sur le code linguistique/ 3

 

— Les emprunts

Depuis deux siècles, l’anglicisation de la langue est une véritable « obsession québécoise » (Bouchard, 1998).Aux yeux de plusieurs dans les années 1960 il était devenu urgent de procéder à un «redressement d’une situation linguistique inacceptable» (Cholette,1993 : 327), on a parlé de « la nécessaire rectification de la langue française au Québec » (Corbeil, 2007 : 315). C’est alors que fut créé l’Office de la langue française : « l’action de l’Office [depuis ses débuts en 1961] a été une entreprise de décolonisation » (Jean-Claude Corbeil dans L’Actualité, avril 1989, p. 22).

 

Avant 1980, aucun organisme officiel n’avait énoncé de politique à l’égard des emprunts linguistiques. Il est vrai qu’en 1965, dans l’opuscule Norme du français écrit et parlé au Québec, l’OLF consacrait quelques lignes aux anglicismes, essentiellement pour dire que les seuls qui se justifient sont « ceux qui comblent des lacunes de notre vocabulaire » (OLF, 1965 : 11). La première politique de l’Office sur les emprunts linguistiques (OLF, 1980) ne compte que vingt pages très aérées. Elle affirme que « l’emprunt linguistique ne constitue qu’un moyen parmi d’autres d’enrichir une langue » (OLF, 1980 : 19). L’énoncé a pour objectif de « redresser la situation » résultant historiquement du recours massif aux ressources de la langue anglaise. Il propose trois moyens d’action : « rejeter les anglicismes qui nuisent à l’intégrité du français au Québec » ; promouvoir « des modes français de création de mots et termes nouveaux » ; fixer un cadre d’acceptation des emprunts « lorsqu’il y a nécessité » (OLF, 1980 : 20). Le document précise que les critères d’acceptation et de rejet doivent être pondérés les uns par rapport aux autres pour chaque anglicisme : la part d’arbitraire est clairement assumée.

 

La deuxième politique (OQLF, 2007) a la particularité d’avoir d’abord été votée à main levée et à l’unanimité des employés de la Direction générale des services linguistiques (rare exemple d’autogestion) et mise immédiatement en application avant d’avoir été approuvée par le conseil d’administration de l’OQLF. La norme de référence devient le français écrit au Québec. La typologie des emprunts est beaucoup plus développée que dans le document précédent et, pour être accepté, un emprunt doit passer à travers deux séries de filtres, ce que Lionel Meney a décrit comme une « course d’obstacles linguistiques » et une « course d’obstacles sociolinguistiques » (pour une présentation et une critique, cf. Meney, 2010 : 249-271).

 

Dix ans plus tard, l’Office révise sa politique de filtrage des anglicismes. Œuvre d’une nouvelle génération de terminologues entrés à l’Office au tournant du siècle, elle est le reflet des rapports de plus en plus décompléxés qu’entretiennent les Québécois plus jeunes face à l’anglais : de 1983 à 2004, chez les moins de 35 ans, le rejet des anglicismes est en effet passé de 87,7 % à 37,7 % (Maurais, 2008 : 41). Dorénavant, l’Office acceptera les anglicismes non récents, généralisés et légitimés.

 

La question de l’ancienneté des anglicismes fait problème. L’Office propose qu’on puisse accepter un « emprunt linguistique qui, au moment de son analyse, est en usage depuis plus d’une quinzaine d’années » (OQLF, 2017). C’est le cas de la quasi-totalité des anglicismes répertoriés dans le dictionnaire des anglicismes de Colpron ou dans le Multidictionnaire, principaux ouvrages de référence au Québec. Bien des anglicismes critiqués par l’Office depuis sa création sont encore fréquents, non seulement dans les usages familiers mais aussi dans la presse ou les documents officiels.

 

C’est pourquoi l’énoncé de politique précise que l’emprunt doit aussi être « légitimé ». Qu’est-ce à dire ? Un emprunt légitimé est un « emprunt linguistique reçu dans la norme sociolinguistique d’une langue, accepté par la majorité des locutrices et des locuteurs d’une collectivité donnée » (OQLF, 2017 : 25). La majorité des Québécois utilisent des anglicismes comme joke, à date (qui commence à se répandre en France), coconut, céduler, set de vaisselle, etc. : ils sont généralisés, implantés ainsi qu’utilisés par la grande majorité depuis bien plus de 15 ans et pourtant l’OQLF les refuse. Si les mots ont un sens, les anglicismes qui sont présents depuis des décennies dans des textes de loi (cf. Schwabb, 1984) et dans des textes normatifs (pensons aux conventions collectives) devraient être considérés comme légitimés. Pourtant l’Office ne les accepte pas (pour des exemples dans le vocabulaire des conventions collectives, cf. Lapointe-Giguère, 2006). Par ailleurs, la légitimité de l’emprunt, telle qu’elle est définie, repose sur un raisonnement circulaire. Pour Nadine Vincent, membre du comité de rédaction du dictionnaire Usito, « […] la nouvelle politique de l’emprunt de l’OQLF étonne. Elle prétend qu’elle opte maintenant pour une ‘stratégie d’intervention réaliste ’, qu’elle va tenir compte de la ‘ légitimité ’» des usages et de leur traitement dans des ‘ ouvrages normatifs ’. Or, sur qui se basent les ouvrages normatifs pour accepter ou critiquer un emploi : bien souvent sur l’OQLF ! » (Vincent, 2017).

 

Le document de l’OQLF nous révèle l’existence de « la » norme sociolinguistique du français au Québec. On parle de cette norme au singulier. Norme sociolinguistique unique, définie par on ne sait qui, en référence à on ne sait quel groupe, basée sur on ne sait quelles recherches.

 

Parmi les autres aspects de la politique de l’Office qui ont suscité des critiques, il y a l’affirmation que les emprunts massifs à l’anglais n’auraient touché que quelques secteurs d’activité. Les opposants ont fait valoir que l’anglicisation du vocabulaire a été massive et a touché toute la société. Selon deux acteurs majeurs de l’application de la Charte de la langue française depuis 1976, « la politique de l'emprunt linguistique adoptée par l'OQLF en 2017 constitue un recul évident, un retour à la case départ des années 60. Si l'on avait appliqué les critères d'acceptabilité retenus dans la nouvelle politique de l'emprunt linguistique, jamais nous n'aurions été en mesure d'entreprendre et de réaliser les chantiers linguistiques menés par l'Office de la langue française » (Corbeil et Villers, 2017).

 

Les emprunts aux langues autochtones ont moins retenu l’attention. Des amérindianismes anciens ont fait partie de la courte liste des Canadianismes de bon aloi de l’OLF (1969). La dernière Politique de l’emprunt linguistique (2017 : 19), après avoir constaté que la plupart sont apparus avant la fin du xixe siècle, se contente de les traiter comme les emprunts faits aux langues autres que l’anglais. Elle note au passage « un certain accroissement du nombre de ces emprunts » en toponymie. Elle omet curieusement les autoethnonymes. Même si certaines collectivités autochtones continuent d’utiliser un nom anglais (Première Nation Louis Bull Tribe, nation Shoal Lake Cree), les autoethnonymes sont de plus en plus fréquents dans les médias et posent de sérieux problèmes, notamment en ce qui concerne la prononciation ou la graphie : M’Chigeeng, Ktunaxa, Tk’emlúps te Secwépemc (fréquent dans les médias écrits et parlés en 2021), Stó:lō, aln8ba8dwaw8gan (la langue abénaquise), etc. Le GDT n’indique même pas comment prononcer le u dans innu (nouveau nom des Montagnais) ou dans inuktitut (langue des anciens Esquimaux).

 

Signalons enfin que l’OQLF ne fait pas d’exception pour la morphologie des langues autochtones qui doit se conformer à celle du français : inuit (qui est le pluriel d’inuk) est singulier en français et prend un s au pluriel. Récemment (2021), dans son dictionnaire en ligne, l’OQLF a accepté qu’on ait recours à la forme inuk « dans certains contextes ».

 

Dans sa Politique, l’OQLF ne mentionne pas que la Commission de toponymie du Québec a adopté une « Politique relative aux noms autochtones », beaucoup plus progressiste. Cette dernière se base sur les conclusions de l'Atelier sur l'écriture des noms de lieux amérindiens tenu à Québec en 1979 : « la Commission respecte les systèmes d’écriture normalisés propres aux langues autochtones » ; « la normalisation de la toponymie autochtone s’appuie sur le respect du génie des langues » ; « pour l’officialisation des toponymes autochtones, on utilise les caractères de l’alphabet latin » mais on enregistre « les variantes [qui] peuvent comporter des signes diacritiques propres à une langue autochtone ou se présenter dans l’alphabet local » (CT, 2018).

 

Références

BOUCHARD, Chantal (1998), La langue et le nombril : histoire d'une obsession québécoise, Montréal, Fides.

CHOLETTE, Gaston (1993), L’Office de la langue française de 1961 à 1974, Québec, Institut québécois de recherche sur la culture et OLF.

CORBEIL, Jean-Claude (2007), L’embarras des langues. Origine, conception et évolution de la politique linguistique québécoise, Montréal, Québec Amérique.

CORBEIL, Jean-Claude et Marie-Éva de Villers (2017), « Un détournement de la mission de l’OQLF », Le Devoir, 27 septembre.

CT (Commission de toponymie) (2018), Politique relative aux noms autochtones (toponymie.gouv.qc.ca/ct/toponymie-autochtone/politique-quebecoise-relative-noms-lieux-autochtones) (consulté en ligne le 16 novembre 2021)

LAPOINTE-GIGUÈRE, Micheline (2006), Pour une convention collective… en bons termes, Québec, OQLF.

MAURAIS, Jacques (2008), Les Québécois et la norme, Montréal, OQLF.

MENEY, Lionel (2010), Main basse sur la langue, Montréal, Liber.

OLF (Office de la langue française)(1965), Norme du français parlé et écrit au Québec, Québec, Cahiers de l’Office de la langue française, no 1.

OLF (1980), Énoncé d’une politique relative à l’emprunt de formes linguistiques étrangères, Montréal, 1980.

OQLF (Office québécois de la langue française) (2007), Politique de l’emprunt linguistique, Montréal.

OQLF (2017), Politique de l’emprunt linguistique, Montréal, OQLF.

SCHWABB, Wallace (1984), Les anglicismes dans le droit positif québécois, Québec, Conseil de la langue française.

VINCENT, Nadine (2017), « Ceci n’est pas un ‘grilled cheese’ », Le Devoir, 29 septembre.

 

jeudi 19 mai 2022

Les actions sur le code linguistique/ 2

 

— De la féminisation des noms à la désexisation des textes

La féminisation des noms de professions, fonctions, grades ou titres s’est posée lorsque le Parti québécois est arrivé au pouvoir en 1976. Plusieurs femmes avaient été élues députées et certaines nommées au Cabinet des ministres. L’Assemblée nationale a alors demandé un avis officiel à l’Office de la langue française.

 

Avant que l’OLF rende son avis, dans l’avant-propos de son rapport Pour les Québécoises : égalité et indépendance, le Conseil du statut de la femme (1978 : xxi) indique que « la “désexisation” de la langue française s’impose et devrait être un objectif de l’Office de la langue française ».

 

L’avis de l’Office de la langue française (OLF) (Gazette officielle, 28 juillet 1979) sera le premier de plusieurs documents produits par l’organisme sur la féminisation et sur l’écriture non sexiste. L’OLF recommande l’utilisation des formes féminines dans tous les cas possibles, soit à l’aide du féminin usité (couturière, infirmière, avocate), soit à l’aide du terme épicène marqué par un déterminant féminin (une journaliste, une architecte, une ministre), soit par la création spontanée d’une forme féminine qui respecte la morphologie française (députée, chirurgienne, praticienne), soit par l’adjonction du mot femme (femme-magistrat, femme-chef d’entreprise, femme-ingénieur). Cette dernière recommandation sera par la suite abandonnée parce qu’elle aura été jugée « inopérante en matière d’égalité » (Vachon-L’Heureux, 2004).

 

Dans les années qui ont suivi, l’avis de l’OLF a été généralement bien accueilli car il accompagnait un mouvement général de promotion de la femme. Il y a bien sûr eu quelques protestations. Jeanne Sauvé, quand elle a été élue au poste de président de la Chambre des communes en 1980, a refusé la féminisation de son titre. En 1984, quand elle a été nommée au poste de gouverneur général, elle a refusé le titre de gouvernante générale malgré le précédent historique de quatre femmes qui ont porté le titre aux Pays-Bas. Quatre femmes ont par la suite occupé ce poste sans en féminiser le titre. Un contre-exemple illustrera le rôle important de la personnalité dans l’implantation d’une nouvelle norme sociolinguistique. Andrée Boucher, élue en 1985, a tenu à se faire appeler mairesse de Sainte-Foy en banlieue de Québec. Dans la ville voisine de Sillery, Margaret F. Delisle, élue la même année, a refusé la féminisation de son titre. La forte personnalité de la première a rapidement imposé le féminin à tel point que, lorsque Montréal a élu à ce poste en 2017 la première femme de son histoire, elle a été spontanément appelée mairesse.

 

Comme il fallait s’y attendre, les formes en –eur et en –teur ont causé quelques problèmes et on a noté des flottements et des changements de cap au fil des ans. D’abord accepté, le féminin metteure (en scène) a cédé la place à metteuse. Pendant longtemps on n’a admis que le féminin auteure, maintenant on accepte aussi autrice. D’abord officiellement recommandé, réviseure est désormais considéré comme québécisme et le GDT note que réviseuse est la « forme régulière ». Dans quelques cas en effet on accepte deux formes de féminin : assesseure/ assesseuse; superviseuse (« forme régulière »)/ superviseure ; sculptrice et sculpteure mais pas sculpteuse (« pas bien formée »). L’Office établit une différence entre enquêteuse (pour une enquête policière) et enquêtrice (dans le domaine de la statistique). Par ailleurs, commis et membre sont désormais considérés comme épicènes.

 

L’Administration, en raison de sa responsabilité en matière d’affichage de postes, a demandé l’avis de l’OLF sur les principes de base de la féminisation des textes. L’OLF a recommandé (Gazette officielle, 28 mars 1981) de recourir à des termes génériques englobant hommes et femmes (personne, gens, personnel, fonctionnaire, stagiaire, etc.), précédés de l’article approprié, ou l’utilisation d’appellations au masculin et au féminin, en toutes lettres. L’OLF ajoutait que la langue offre une « variété de procédés stylistiques » : le recours à des formulations impersonnelles; ou au pluriel pour les appellations d’emploi épicènes; ou encore au « genre indifférencié (masculin) appliqué au poste plutôt qu’à la personne ». Il suggérait en outre « le recours à la note explicative, en début de texte, pour signifier clairement que la forme masculine non marquée désigne aussi bien les femmes que les hommes, lorsque les recommandations précédentes ne peuvent s’appliquer. » Cette dernière façon de faire est devenue désuète. Quant au masculin générique, s’il a fini par soulever la controverse, c’est moins par l’action de l’OLF que par l’intervention malheureuse de l’Académie française en 1984 désignant le masculin comme genre neutre.

 

Puis l’OLF a publié successivement Titres et fonctions au féminin : essai d’orientation de l’usage (I986), Au féminin, guide de féminisation des titres, des fonctions et des textes (1991), Avoir bon genre à l’écrit : guide de rédaction épicène (2006) avant de publier en 2015 (révision en 2018) un avis de recommandation, Féminisation des appellations de personnes et rédaction épicène.

 

L’utilisation particulière faite par l’Office, depuis 2006, de l’adjectif épicène ne correspond pas au sens des dictionnaires généraux selon lesquels il qualifie un nom « qui désigne aussi bien le mâle que la femelle d’une espèce » (Petit Robert). Aussi l’OLF a-t-il fini par sentir le besoin de le définir dans son propre dictionnaire : « La rédaction épicène est une pratique d’écriture qui vise à assurer un équilibre dans la représentation des hommes et des femmes dans les textes ». La Banque de dépannage linguistique de l’OLF précise : on « utilise, lorsqu’il est question de personnes, des désignations féminines et masculines coordonnées (par exemple les lectrices et les lecteurs), la formulation neutre (notamment par l’emploi de tournures épicènes ou de noms collectifs, par exemple le lectorat) et, avec parcimonie, le masculin générique ». Un critique (Laflèche, 2020) a fait valoir qu’il vaudrait mieux parler de style bigenre.

 

En marge des prises de position de l’OLF, on a assisté à la publication de quelques textes militants dont on retiendra la contribution de Céline Labrosse (1996) et les propositions plus innovantes de démasculinisation de la langue et de non-essentialisation du genre des groupes Les 3 Sex* et Club Sexu (2021) : iel, amix, celleux, etc. Ces formes se manifestent parfois dans des textes littéraires. Par exemple, dans le roman L’horizon des événements, un professeur déclare : « Corriger l’écriture inclusive, c’est l’enfer. Un sabir indéchiffrable. Ielle(s), les élu∙e∙s départementaux∙ales… Les celleux… Les ceuses ? Ça me prend quatre fois plus de temps par copie. » Un autre lui répond : « La seule chose que l’écriture inclusive n’inclut pas, c’est le style. C’est lourd, c’est lourd… Crisse que c’est beige. C’est pus de la littérature, c’est des documents de la Ville de Montréal » (Biz, 2021 : 33).

À suivre

 

Références
BIZ (Sébastien Fréchette) (2021), L’horizon des événements, Montréal, Leméac (roman)
CONSEIL DU STATUT DE LA FEMME (1978). Pour les Québécoises: égalité et indépendance, Québec, Éditeur officiel.
LABROSSE, Céline (1996), Pour une grammaire non sexiste, Montréal, Remue-ménage.
Les 3 Sex* et Club Sexu (2021), Apprendre à nous écrire: guide et politique d’écriture inclusive, Montréal
VACHON-L’HEUREUX, P. (2004), «Féminisation des titres et des textes», Correspondance 10/2 (Centre collégial de développement de matériel didactique).