jeudi 21 septembre 2017

L’Office québécois de la langue franglaise


« L’Office québécois de la langue franglaise », c’est le titre de l’éditorial que Robert Dutrisac signe dans l’édition d’aujourd’hui du Devoir :

En catimini, l’Office québécois de la langue française (OQLF) a adopté plus tôt cette année une nouvelle Politique d’emprunts linguistiques tranchant avec celles qui guidaient l’organisme. Pour la confection de son Grand Dictionnaire terminologique, l’OQLF a assoupli ses critères visant l’adoption d’emprunts à d’autres langues que le français, emprunts qui, pour la grande majorité, sont des anglicismes.

Dès sa création en 1961, l’Office de la langue française — c’était le nom de l’OQLF jusqu’en 2002 — s’est vu confier la mission de veiller à « la correction et à l’enrichissement de la langue française parlée et écrite », une mission qui fut reprise intégralement dans la Charte de la langue française en 1977. L’organisme s’est engagé dans une vaste entreprise de francisation des termes employés au travail et dans le commerce, une tâche titanesque compte tenu de la domination de l’anglais dans maintes sphères d’activités au Québec. Grâce à son Grand Dictionnaire terminologique, il a favorisé l’usage du français dans les domaines de l’automobile et de l’aéronautique, de la bureautique et de l’informatique, de la gestion et de la comptabilité, pour ne nommer que ceux-là, tout en servant de référence pour l’affichage commercial de toute nature.

Jusqu’à tout récemment, l’OQLF condamnait les anglicismes et favorisait l’emploi exclusif de termes français. Ce n’est qu’exceptionnellement que l’organisme se résignait à l’emploi de termes anglais. L’approche de l’OQLF était fondamentalement normative et non pas descriptive, quitte à tenir peu compte de l’usage courant, qui, rappelons-le, faisait, à l’origine, la part belle aux emprunts à l’anglais.

Certes, l’OQLF a quelquefois forcé la note avec des traductions inventives. On pense à ce « coup d’écrasement » pour remplacer le mot smash. En revanche, de nombreux termes proposés par l’organisme se sont répandus.

Voulant adoucir son image d’ayatollah de la langue, l’OQLF ouvre la porte, avec sa nouvelle politique, à l’acceptation d’anglicismes dans la mesure où ils sont « non récents », généralisés et « légitimés », des critères pour le moins discutables, voire nébuleux. Affaiblissant sa fonction normative, il veut exercer un rôle de description de l’usage, comme le font les linguistes et les lexicographes.

Contrairement à la France qui se complaît à adopter des mots anglais, le Québec a une longue tradition de résistance aux anglicismes. Avec sa nouvelle politique, l’OQLF s’engage sur une pente savonneuse alors qu’on assiste, au Québec comme ailleurs, à une vague d’anglicisation.


*   *   *

Je n’avais pas vu que M. Pierre Lincourt avait publié une lettre sur le même sujet dans Le Soleil il y a deux jours :

L'Office québécois de la langue française a quelque peu modifié son mandat en légitimant, en catimini, quelques anglicismes prétextant que ceux-ci sont présents dans la langue courante depuis plusieurs années.
Cette nouvelle direction donne un mauvais signal à la population qui comprend ainsi qu'il est maintenant recommandé d'utiliser des anglicismes si ceux-ci sont utilisés depuis un certain temps. Depuis combien de temps? Nul ne le sait!
Faudrait-il revenir en arrière et accepter en français des anglicismes que nous avons presque réussi à éradiquer comme bumper, wipers, flat, etc.
Il est évident que notre gouvernement ne semble pas très actif dans le domaine de la langue. Quant au ministre responsable de l'application de la charte de la langue française, il est plutôt timide, pour ne pas dire absent, dans sa défense de la langue.
Pierre Lincourt, l.n.d., Chicoutimi 



mercredi 20 septembre 2017

Saisir la balle au bond


• […] il me semble que "balle-molle" est un mot bien intégré à notre vocabulaire. Pourquoi alors lui préférer "softball"?
L'OQLF n'aurait pas dû abandonner «balle-molle»
Dans mon village, cela désignait les sports se jouant avec une balle plus grosse et moins dure (softball et fastball) que celle utilisée au base-ball.
Commentaires sur la page Internet de l’article « L’OQLF ouvre la porte aux anglicismes », Le Devoir, 18 septembre 2017

Si le mot softball n’avait pas été donné comme exemple dans l’article de Stéphane Baillargeon, je n’aurais jamais eu l’idée d’aller jeter un coup d’œil à la fiche correspondante du Grand Dictionnaire terminologique (GDT) de l’Office québécois de la langue française (OQLF). Et je n’aurais pas découvert une nouvelle inconséquence dans ce fourre-tout lexicographique.

La fiche « softball » a été refaite en 2016 et c’est le mot anglais qui apparaît désormais en vedette, ce qui indique nécessairement une certaine préférence. Mais elle fait toujours partie, dans le domaine du « sport », du sous-domaine « balle molle ». Personne à l’OQLF n’a songé à modifier en conséquence ce qu’on y appelle l’« arbre des domaines » :



La fiche nous apprend en outre que softball autant que balle molle s’inscrivent dans la norme sociolinguistique du français au Québec. Ce faisant, le GDT montre qu’il est de plus en plus descriptif plutôt que prescriptif. Sauf que, en plaçant le mot anglais comme titre de la fiche, il le privilégie subrepticement.


Dans sa nouvelle Politique de l’emprunt linguistique, l’Office affirme qu’un emprunt légitimé est un « emprunt linguistique reçu dans la norme sociolinguistique d’une langue, accepté par la majorité des locutrices et des locuteurs d’une collectivité donnée. » Je serais curieux de connaître les résultats d’une enquête sociolinguistique portant sur l’usage de softball et de balle molle. J’ai l’intuition que balle molle viendrait largement en tête. C’est d’ailleurs ce qu’ont semblé croire Anne-Marie Dussault et Marie-Éva de Villers à l’émission 24/60 de lundi dernier.

Pendant ce temps à Barcelone, après-midi du 20 septembre:







Votarem !

mardi 19 septembre 2017

L’OQLF et les anglicismes


Dans son édition d’hier, le quotidien montréalais Le Devoir fait écho à mon texte sur la nouvelle politique sur les emprunts linguistiques de l'Office québécois de la langue française : « L’OQLF ouvre la porte aux anglicismes ».

À l’émission 24/60 d’hier soir, Anne-Marie Dussault s’est entretenue du même sujet avec Marie-Éva de Villers :


Cliquer ici pour accéder à la vidéo

vendredi 1 septembre 2017

La démission de l'Office québécois de la langue française


Ce texte a été publié dans L’Aut’ Journal le 31 août :



Ce n’est sans doute pas tout à fait un hasard que l’année où nous fêtons le quarantième anniversaire de l’adoption de la Charte de la langue française nous apprenons que l’Office québécois de la langue française a révisé le 31 janvier sa politique de filtrage des anglicismes admissibles dans le français du Québec. Cette révision, qui pourrait être symptomatique de nos rapports de plus en plus décompléxés face à l’anglais, s’est faite sans tambour ni trompette, car je n’ai rien lu ou vu à ce sujet dans les médias.

Dorénavant, l’Office acceptera les anglicismes non récents (de plus de 15 ans), généralisés et légitimés (légitimés par qui, on se le demande). Le critère principal d’acceptation est que l’anglicisme soit « implanté » et « généralisé » au Québec (s’il est généralisé, c’est qu’il est implanté : bel exemple de tautologie, inadmissible de la part de terminologues).

L’anglicisme sera donc accepté s’il est « non récent ». Le document nous apprend plus loin qu’un emprunt non récent est un « emprunt linguistique qui, au moment de son analyse, est en usage depuis plus d’une quinzaine d’années. » C’est le cas de la quasi-totalité des anglicismes répertoriés dans le dictionnaire des anglicismes de Colpron ou dans le Multidictionnaire.

L’énoncé de politique précise que l’emprunt doit aussi être « légitimé ». Qu’est-ce à dire ? À la page 25, on nous apprend qu’un emprunt légitimé est un « emprunt linguistique reçu dans la norme sociolinguistique d’une langue, accepté par la majorité des locutrices et des locuteurs d’une collectivité donnée. » La majorité des Québécois utilisent des anglicismes comme joke, à date, coconut, céduler, set de vaisselle, etc. : ils sont généralisés et implantés (sic) ainsi qu’utilisés par la grande majorité des Québécois depuis bien plus de 15 ans. Et si les mots ont un sens, les anglicismes qui apparaissent depuis des décennies dans des textes de loi et dans des textes normatifs (pensons aux conventions collectives) doivent donc être aussi considérés comme légitimés.

Le document de l’OQLF nous apprend l’existence de « la » norme sociolinguistique du français au Québec. On parle de cette norme au singulier. Norme sociolinguistique unique, définie par on ne sait qui, en référence à on ne sait quel groupe. Cela est une absurdité. Car le Québec, comme toute société, n’est pas homogène. Les sociolinguistes savent bien qu’il existe plus d’une norme dans une société. Selon sa classe sociale, sa région, son groupe ethnique, son âge, etc., on a tendance à adopter des variétés non standard comme emblèmes de solidarité. À cela s’opposent des normes sociales qui agissent dans l’ensemble de la communauté et qui tendent à valoriser les usages considérés comme standard. Dans les faits, la plupart des personnes alternent, à des degrés divers, entre formes standard et formes non standard selon leurs situations de communication.

L’énoncé de politique sur les emprunts précise que « la » norme sociolinguistique du français au Québec s’appelle aussi « norme de référence ». Cette appellation, norme de référence, est tout de même curieuse. Car la norme est la règle, le principe auquel on doit se référer pour juger ou agir. Parler de norme de référence, c’est, une fois de plus, commettre une tautologie, inadmissible sous la plume de terminologues.

L’Office d’aujourd’hui essaie de nous faire croire que les emprunts massifs à l’anglais n’ont touché que quelques secteurs d’activité. Or, l’anglicisation massive du vocabulaire a touché toute la société – à tel point qu’un ancien directeur de l’Office, Jean-Claude Corbeil, a dit que « l’action de l’Office [depuis ses débuts en 1961] a été une entreprise de décolonisation » (L’Actualité, avril 1989, p. 22). Comprenons que l’on met fin à cette entreprise de décolonisation.

On peut penser ce que l’on veut des emprunts et en particulier des anglicismes. Il est même légitime d’affirmer qu’ils enrichissent les langues emprunteuses. Mais le Québec a connu dans son histoire une vague d’emprunts massifs à l’anglais et le législateur a voulu y réagir. Et c’est pourquoi il a confié à l’Office québécois de la langue française le mandat de franciser le Québec et de déterminer quels mots anglais étaient acceptables dans la langue officielle. Il n’était sûrement pas dans son intention en 1977 de lui demander d’ouvrir les vannes à l’accueil des anglicismes.

À l’Office québécois de la langue française, l’ère de la décolonisation a pris fin. Commence maintenant l’ère de l’asservissement volontaire.