lundi 19 juin 2017

Le sous-ministre dans le champ*


M. Robert Auclair
Président fondateur
Association pour le soutien et l’usage de la langue française (ASULF)
5000 bd des Gradins, bureau 125
Québec (Québec) G2J 1N3


Monsieur le Président,

Vous avez écrit le 6 mars dernier au ministre de la Culture pour l’inviter à employer la formule « fait à [lieu où le document a été signé] » plutôt que « signé à… » dans les avis de classement patrimoniaux publiés par le ministère de la Culture. C’est le sous-ministre associé responsable de la politique linguistique qui vous a répondu après avoir consulté l’Office québécois de la langue française (OQLF). Vous m’avez demandé ce que je pensais de cette réponse. Voici donc mes commentaires.

La chose qui m’étonne le plus dans cette réponse, c’est qu’on n’a pas tenu compte de votre argument selon lequel la formule « fait à [lieu où le document a été signé] » s’utilise au Québec depuis le Régime français. D’habitude, les terminologues actuels de l’OQLF sont prompts à recourir à l’argument historique même pour des usages critiqués ou qui sont vieillis en français contemporain. Je rappellerai seulement que l’OQLF ne condamne pas l’emploi du mot vidanges au sens d’« ordures ménagères » au motif que le mot figure dans ce sens dans le dictionnaire de l’Académie de 1762. Ou encore cette phrase du Grand Dictionnaire terminologique (GDT) : « la locution être à l'emploi de est d'un usage ancien et généralisé au Québec, tant dans le registre spécialisé que dans le registre courant » (pourtant le Bureau des traductions à Ottawa considère qu’il s’agit d’un calque de l’anglais). Il est piquant de constater que, lorsque vous avez demandé à l’Office de normaliser le mot déviation (routière), l’Office vous a répondu :

Depuis le seizième siècle, dans la langue générale, le mot détour peut avoir le sens d'« action de parcourir un chemin plus long que le chemin direct qui mène au même point », et, par extension, « ce chemin ». [fiche du GDT de 2001]

On se sert de l’ancienneté de l’usage pour vous donner tort dans le cas de détour. Et quand vous invoquez à votre tour l’ancienneté de l’usage pour justifier la formule « fait à [lieu où le document a été signé] », on vous donne tort…

La formule « fait à [lieu où le document a été signé] » est mentionnée dans le Dictionnaire des particularités de l’usage de Jean Darbelnet et dans le Multidictionnaire de Marie-Éva de Villers. On la trouve même dans le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui dont l’auteur, Jean-Claude Boulanger, n’a pas la réputation d’être un puriste aligné sur la norme parisienne :
Fait à [+ nom de lieu] le [+ date] : formule qui apparaît au bas d’un document officiel qui doit être signé.

Le sous-ministre reconnaît d’ailleurs que la formule est « courante en Europe francophone ». En effet, c’est celle qu’impose le Code de rédaction institutionnel de l’Union européenne :

À la fin de l’acte, on trouve:
— d’abord les mots «Fait à …, le …» indiquant le lieu et la date de signature,
— ensuite la (ou les) signature(s).
Lieu et date
Dans les actes de droit dérivé, le lieu et la date se présentent comme suit:
Fait à Bruxelles, le 1er septembre 2010.
la date étant celle à laquelle l’acte a été signé (pour les actes arrêtés conjointement par le Parlement européen et le Conseil) ou adopté (autres cas).
Dans les traités, les accords internationaux, etc., le jour, le mois et l’année s’écrivent en toutes lettres:
Fait en double exemplaire à Bruxelles, le vingt-quatre mars deux mille dix, en langue anglaise.
Le lieu de signature des actes des institutions peut être Bruxelles (en général), Luxembourg (lorsque le Conseil y tient ses sessions en avril, juin et octobre), Strasbourg (notamment pour le Parlement européen, y compris lorsqu’il signe avec le Conseil) ou Francfort-sur-le-Main (pour la plupart des actes de la Banque centrale européenne).

Tout en admettant que la formule « fait à [lieu où le document a été signé] » est « très utilisée au Québec », le sous-ministre ajoute que « la formulation ‘signé à [lieu] le [date]’, qui est très répandue au Québec, est syntaxiquement recevable en français, selon l’OQLF ». Drôle d’argument ! L’expression « parler à travers son chapeau » est syntaxiquement recevable en français, cela ne l’empêche pas d’être un calque de l’anglais.

Le sous-ministre ajoute que la formule « signé à [lieu] le [date] » est « légitimée dans l’usage administratif et juridique ». L’Office se contente donc d’enregistrer l’usage de l’Administration. À ce compte, il n’a plus qu’à enregistrer les milliers de calques légitimés par l’usage parce qu’ils sont employés depuis longtemps dans des textes de lois ou dans des directives administratives. Avis donc à ceux qui croient encore que l’Office peut orienter et même déterminer dans certains cas (par l’officialisation à la Gazette officielle) l’usage de l’Administration. Il faudrait penser à en avertir le législateur qui n’a pas encore modifié la Charte de la langue française à ce chapitre :

116.1 L’Office québécois de la langue française peut, sur proposition du Comité d’officialisation linguistique, recommander ou normaliser des termes et expressions. Il en assure la diffusion, notamment en les publiant à la Gazette officielle du Québec.
118. Dès la publication à la Gazette officielle du Québec des termes et expressions normalisés par l’Office, leur emploi devient obligatoire dans les textes, les documents et l’affichage émanant de l’Administration ainsi que dans les contrats auxquels elle est partie, dans les ouvrages d’enseignement, de formation ou de recherche publiés en français au Québec et approuvés par le ministre de l’Éducation, du Loisir et du Sport.

Bref, pour le sous-ministre qui se fie à l’Office de la langue française, la formule « signé à [lieu] le [date] » « s’intègre bien au système linguistique du français. » La belle affaire ! Moffleur (muffler), trader (prononcé [trédeur] comme le font les Français), ajouter l’insulte à l’injure (to add insult to injury), etc., s’intègrent eux aussi très bien au système linguistique du français. C’est ce qu’on appelle l’intégration des emprunts.

En conclusion, les arguments avancés par l’Office me paraissent faiblards. Même si je n’ai rien de sérieux à objecter à la formule « signé à [lieu] le [date] », je ne comprends pas pourquoi l’Office ne favoriserait pas et même n’imposerait pas dans l’usage administratif la formulation d’usage courant dans le monde francophone et d’usage ancien au Québec.
________
* Clin d’œil à Alphonse Daudet, auteur du Sous-préfet aux champs.


mardi 23 mai 2017

La mémoire courte


Le 4 mai dernier, je rendais compte (« Ça cloche à l’OQLF ! ») de la séance de la commission parlementaire consacrée à l’étude des crédits de l’Office québécois de la langue française (OQLF). La porte-parole de la deuxième opposition, Mme Claire Samson, avait posé une question au président de l’Office québécois de la langue française sur l’utilisation du mot place (« Place Bell ») pour désigner une salle omnisports à Laval. Le président de l’Office avait répondu :

Il s’agit ici d’une question de qualité de la langue […] c’est pas un article vraiment pénal, on pourrait pas arriver devant le DPCP avec un dossier comme ça, ça serait pas retenu […]


J’ai reçu du président fondateur de l’Asulf, M. Robert Auclair, copie du numéro de décembre 1998 du bulletin de son association, L’expression juste. Un article y porte sur l’utilisation du mot place pour désigner un théâtre à Jonquière : Place Nikitoutagan. En voici de larges extraits (veuillez excuser les problèmes de présentation) :




[...]

  
Comme on le voit, il y a un précédent qui contredit totalement l'affirmation du président actuel de l'Office. À la suite de l’intervention du Procureur général, la ville de Jonquière a accepté de changer l’appellation de son édifice. Pourquoi l’Office n’en tient-il pas compte aujourd’hui dans le traitement de la plainte que lui a transmise l’Asulf ? Aurait-on oublié d’informer son président de l’existence de ce précédent ?

mercredi 10 mai 2017

Le français québécois standard illustré par l’exemple /20


Samedi dernier, nous avons pu entendre l’animateur du Concours musical international de Montréal* annoncer : « nous allons prendre une pause ». Traduction littérale de to take a break, faire une pause. On aurait aussi pu parler d’une intermission.


Et on peut lire dans Le Devoir de ce jour :

« Est-ce que ça [la démarche du PLQ concernant les 65 documents] s’inscrit dans la foulée du témoignage de M. Lafrenière, qui nous indique qu’une des personnes d’intérêt [dans l’enquête Mâchurer] s’est prévalue de ce privilège avocat-client pour ne pas donner accès à des données ? a demandé le député péquiste Pascal Bérubé.


Une personne d’intérêt en français standard, c’est un suspect. Comme je l’ai déjà signalé, la télévision a contribué à répandre ce calque : la série Personne d’intérêt (diffusée en France sous le titre Person of Interest) de la chaîne V et la série District 31.

________
* Qu’évidemment on n’aurait pas pu appeler le Concours international de musique de Montréal.


vendredi 5 mai 2017

Un raisonnement spécieux


Dans le précédent billet, j’ai traité de la réponse qu’a faite le président-directeur général de l’Office québécois de la langue française (OQLF) à la question que lui posait la députée Claire Samson mercredi dernier sur la dénomination Place Bell pour désigner un édifice de Laval (une salle omnisports). Le président lui a répondu : « … parce que l’Office a normalisé le sens de place au sens d’espace public, est-ce que c’est le seul usage que la population est en droit d’utiliser ? » Le président confond la langue courante et la langue standard, qui est celle de l’État et de ses organismes. Ce que le président ne dit pas, c’est que dans la langue courante, on n’a le plus souvent pas le choix, il faut recourir aux dénominations officielles : on ne peut pas dire que l’on fréquente le lycée du Vieux-Montréal quand c’est cégep, ou collège, qui désigne ce genre d’établissement d’enseignement au Québec. Si la Place Bell s’appelait, par exemple, le stade Bell, eh bien, on dirait spontanément, sans contrainte aucune : nous irons au stade Bell, et non nous irons à la Place Bell.  À Québec, nous allons à la Place Sainte-Foy, un centre commercial, mais aux Galeries de la Capitale, autre centre commercial. Nous n'avons pas le choix d'aller aux Galeries Sainte-Foy ou à la Place de la Capitale: car Place Sainte-Foy et Galeries de la Capitale, désignations officielles quoique la première soit incorrecte, « c’est le seul usage que la population est en droit d’utiliser », pour reprendre les mots du président, parce que tout autre créerait de l'ambiguïté. Par ailleurs, l'Office ne peut utiliser l'argument de l'usage pour justifier son inaction. Car la loi lui donne le pouvoir de normaliser les dénominations des lieux publics et il s'est déjà prononcé à deux reprises contre l'utilisation du mot place pour désigner un édifice. Un peu de cohérence et de courage, que diable!


Un autre élément de la réponse du président est discutable : « on a la Place des Arts, ah bon, c’est une place publique mais on parle des fois de l’édifice à côté comme étant l’édifice de la Place des Arts. » J’ai eu beau chercher, je me suis servi de Google Maps, je n’ai pas trouvé de place publique qui s’appelle Place des Arts. Même dans la banque de la Commission de toponymie (le président de l’Office est aussi président de cette Commission), il n’y a pas de « Place des Arts » comme place publique. On n’y trouve que la station de métro Place-des-Arts. En fait, la place publique devant la Place-des-Arts est une esplanade.


jeudi 4 mai 2017

Ça cloche à l’OQLF !



Hier avait lieu à l’Assemblée nationale du Québec l’étude des crédits budgétaires du ministère de la Culture et des Communications, volet protection et promotion de la langue française. La porte-parole de la deuxième opposition, Mme Claire Samson, a posé une question au président de l’Office québécois de la langue française sur l’utilisation du mot place pour désigner un édifice à Laval :

La députée : … un citoyen avait porté plainte en prétendant que Place Laval [sic; en fait, il s’agit de Place Bell], c’était pas français…on peut pas désigner un immeuble comme étant une place… Et l’Office lui a donné raison et a communiqué avec la ville pour lui faire d’autres suggestions…. J’aimerais savoir quelle est la limite d’intervention de l’OQLF dans un dossier comme celui-là où l’Office reconnaît que la dénomination n’est pas correcte en français et que les autorités ne réagissent pas. Est-ce que ça arrête là, le dossier est fermé, on en parle pus, on dit au monsieur : ils veulent pas, merci, bonsoir, on passe à un autre appel…?


*   *   *

Petite mise en contexte. L’Association pour l’usage et le soutien de la langue française (Asulf) fait des pressions depuis des années pour faire changer la dénomination Place Bell. Voici un résumé de ces interventions que m’a fourni le président-fondateur de l’Asulf, le juge Robert Auclair :

1.         La Ville de Laval a annoncé en 2012 la construction d’un complexe sportif et multiculturel important de plus d’une centaine de millions de dollars, le gouvernement du Québec y contribuant pour plus de 46 millions. Elle a dénommé cette construction Place Bell.
2.         L’Asulf a signalé à la Ville et à ses partenaires que l’appellation choisie était fautive en français et illégale en plus, le mot place ne pouvant se dire d’un immeuble en vertu d’un avis de normalisation de la Commission de toponymie paru à la Gazette officielle en 1980, puis en 1990. À noter que cet avis s’applique à l’Administration au sens de la Charte, ce qui comprend les municipalités.
3.         Vu le refus de la Ville de modifier cette appellation, l’Asulf a porté plainte à l’Office le 11 juillet 2012. Neuf mois plus tard, le 8 avril 2013, notre association a reçu une réponse de cet organisme contenant, en particulier, les deux alinéas suivants :
Dans la situation faisant l’objet de votre plainte, l’utilisation du terme Place constitue effectivement une impropriété.
En conséquence, nous sommes intervenus auprès de la direction de la Ville de Laval pour l’informer de la non-conformité de la dénomination projetée et lui suggérer des pistes de solution pour le choix d’une dénomination plus appropriée. Cette démarche nous mène à procéder à la fermeture de ce dossier.
4.         Dans cet avis, l’Office reconnaît que le mot place est une impropriété dans ce cas et il suggère à la Ville « des pistes de solution » pour corriger cette appellation, mais sans plus.
5.         À noter également que l’Office mentionne que sa démarche l’amène à la fermeture du dossier, alors qu’il ne sait nullement si la Ville va abandonner ou non l’appellation place et accepter l’une ou l’autre de ses suggestions. Il ferme donc prématurément ce dossier puisqu’il ne s’assure pas du respect de la Charte par la Ville avant de le fermer.
6.         Si l’Office a communiqué avec la Ville par la suite, comme il le prétend, il faut constater que ses communications n’ont pas donné de résultats puisque la Ville se fout encore de ses suggestions en 2017.
7.         L’Asulf n’a cessé depuis 2012 de talonner l’Office pour qu’il ordonne à la Ville d’abandonner l’appellation choisie. Cette dernière a gardé la même appellation et l’Office ne lui a pas ordonné de corriger la situation comme il doit le faire en vertu de la Charte. Il n’a donc pas pris les moyens appropriés pour faire respecter la loi.
8.         Finalement, de guerre lasse, l’Asulf s’est adressée au ministre responsable de l’application de la Charte le 13 janvier 2017 lui exposant le problème et lui demandant d’intervenir. Deux mois et demi plus tard, elle a reçu une courte réponse signée par un sous-ministre, réponse difficile à comprendre et ne corrigeant nullement la situation. […]
9.         Le 24 avril 2017, notre association a récrit au ministre. […]
Une telle situation constitue une violation évidente de la Charte qui perdure depuis cinq ans et l’Office n’ordonne pas à la Ville de se conformer à la loi. Pourquoi se comporte-t-il ainsi ? Pourquoi ?


*   *   *

Le contexte étant maintenant décrit, voyons la réponse que le président de l’Office a faite à la députée :

Robert Vézina : Dans un cas comme ça, ce que vous venez de décrire, c’est à peu près la limite de nos interventions. Il s’agit ici d’une question de qualité de la langue […] c’est pas un article vraiment pénal, on pourrait pas arriver devant le DPCP avec un dossier comme ça, ça serait pas retenu et en plus, mais là, on est dans une question de norme, de valeur linguistique, c’est pas tout le monde qui est d’accord avec cette prise de position-là, v’ dire, on a la Place des Arts, ah bon, c’est une place publique mais on parle des fois de l’édifice à côté comme étant l’édifice de la Place des Arts. Donc… Place Bell… hum pis au Québec y a beaucoup de places, Place Bonaventure, Place Ville-Marie, Place Québec à Québec, il y avait Place Laurier qui est maintenant devenue Laurier mais il y a toujours Place Sainte-Foy, etc., donc ça fait partie de l’usage courant, han, donc là c’est une question de norme, est-ce que là parce que l’Office a normalisé le sens de place au sens d’espace public, est-ce que c’est le seul usage que la population est en droit d’utiliser? C’est un long débat. Euh, donc, c’est assez délicat, donc nous on peut pas aller plus loin que ça, on a effectivement, je vous confirme, exprimé à la ville de Laval que c’était pas la meilleure expression au regard de la qualité de la langue. Là, là, là, la décision leur revient.


L’intervention de l’Asulf, la question de la députée portaient sur la dénomination d’un organisme de l’Administration. Or, le président de l’Office a fait dévier le débat vers la langue courante : « est-ce que c’est le seul usage que le population est en droit d’utiliser ? » Là n’est pas la question, M. le Président ! Il s’agit de la langue officielle, de la langue de l’Administration. Si le président de l’Office n’est pas d’accord avec l’article de la loi qui ordonne aux organismes de l’Administration d’utiliser les termes normalisés par son Office, qu’il les « dé-normalise » ou qu’il propose à son ministre de changer la loi ! Pour l'instant, son mandat est de faire appliquer la loi, pas de faire de l'objection de conscience.


On notera aussi que les exemples servis par le président sont plutôt anciens : Place Bonaventure, Place des Arts, etc. Depuis, bien des fausses places ont disparu du paysage québécois. Il n’y a pas eu à Québec de Place de la Justice : l’Asulf a réussi à faire valoir son point de vue et on a conservé l’appellation de Palais de justice. Et le président donne lui-même le contre-exemple de Place Laurier devenue Laurier Québec.


mardi 18 avril 2017

Notion confuse


Au milieu des années 1990, on commence à lire dans les journaux la notion de transport actif, d’abord dans le courrier des lecteurs, puis dans le discours des journalistes et de différents acteurs de la scène publique.
Infolettre Usito, 11 avril 2017

On le savait déjà, on le voit une fois encore : les rédacteurs d’Usito ont des notions pour le moins confuses de la langue française. Dans leur usage singulier on lit des notions. Et dire que ça veut nous apprendre à écrire le français !

Voir aussi : « La langue d’Usito »


dimanche 9 avril 2017

Le premier gréviste de notre histoire

The Story of Us, capture d'écran


La série anglo-radio-canadienne The Story of Us n’arrête pas de faire parler d’elle. Dans l’édition d’aujourd’hui du Soleil, on a demandé à quelques historiens de commenter la tenue malpropre dont les concepteurs de la série ont affublé Samuel de Champlain :


L'un d'entre eux, l'historien de l'Université du Québec à Trois-Rivières, Laurent Turcot, explique en entrevue au Soleil qu'à l'époque, le symbole de la propreté était justement de porter une chemise blanche immaculée. Et que selon les écrits, Samuel de Champlain se faisait un devoir d'être présentable. « On le sait, jamais il ne serait arrivé débrayé à un tel rendez-vous ! » À titre de comparaison, les producteurs de la série Le rêve de Champlain présentée en 2015, et qui met en scène Maxime Le Flaguais, ont bien fait les choses et n'ont pas volontairement sali leur héros, estiment MM.(sic) Laberge et M. Turcot. (Annie Mathieu, « Les premiers colons étaient-ils malpropres? », Le Soleil, 9 avril 2017)


Champlain a débrayé, ce qui en fait notre premier gréviste, autre point qui aura échappé aux auteurs de la série The Story of Us – qui, à mon point de vue, aurait plutôt dû s’appeler Sorry for You.


vendredi 7 avril 2017

La terminologie à bride abattue


Ces jours-ci, la page d’accueil du Grand Dictionnaire terminologique (GDT) de l’Office québécois de la langue française (OQLF) met en vedette la fiche « débridage » produite en 2017. Ce terme informatique est défini ainsi par le GDT :

Définition
Modification du système d'exploitation d'un appareil électronique afin d'accéder à des fonctions et à des programmes en théorie inaccessibles à cause de restrictions mises en place par le fabricant.  
Notes
Par exemple, le débridage d'un téléphone intelligent permet d'utiliser des logiciels non validés par le fabricant, d'effacer des applications natives trop intrusives, de personnaliser davantage l'appareil.  


Si on se donne la peine de chercher, on découvre que le GDT a une seconde fiche « débridage », produite sept ans plus tôt par la Commission d’enrichissement de la langue française de France. On remarquera la concision de la définition :

Contourner les protections d'un système pour supprimer les restrictions d'utilisation mises en place par le constructeur.


Pourquoi deux fiches qui disent essentiellement la même chose ? Pourquoi pas une seule fiche ? Pourquoi ne pas indiquer que l’équivalent proposé dans la fiche du GDT reprend une proposition française ?


jeudi 6 avril 2017

Liberté universitaire et liberté académique


Il y a quelques jours une lectrice, Diane Lamonde, m’a fait ce commentaire au sujet de mon billet « De la liberté » (28 mars 2017) : « À propos de liberté académique, il me semblait l'avoir vu quelques fois récemment dans des textes publiés en France, notamment dans Le Monde. J'ai eu ce matin la curiosité de googler l'expression, pour constater qu'elle est en fait couramment employée en Europe. » Peu après, je recevais un courriel émanant de l'unité Veille et Analyses de l'Institut français de l'Éducation (École normale supérieure de Lyon) présentant ainsi un rapport :

Une première partie s’intéresse à l’évolution des missions dévolues aux universités et aux processus de différenciation qui revisitent le modèle humboldtien du XIXe siècle. Une deuxième partie analyse la diversification des modes d’entrée dans la carrière académique et la structure française des emplois scientifiques et pédagogiques. La troisième partie porte sur le travail académique et les asymétries fonctionnelles liées aux tâches de recherche et d’enseignement, et examine les facteurs influençant l’orientation différenciée des activités.



Il ne fait aucun doute que cet emploi du mot académique est en train de s’étendre parallèlement à la généralisation dans les universités européennes du modèle anglo-américain de cursus LMD (licence, master[1], doctorat). Ce sens était d’ailleurs déjà connu en français, mais il résultait d’une influence de l’allemand. C’est ainsi que dans les universités belges, sur le modèle allemand, autrichien et suisse, existe depuis longtemps le quart d’heure académique, c’est-à-dire la possibilité pour un professeur de commencer son cours avec un maximum de quinze minutes de retard.

*   *   *

Le contre-ténor Philippe Jaroussky était en concert hier soir au Palais Montcalm de Québec. Voici la pièce qui terminait le programme officiel (avant les rappels) :







[1] Et non maîtrise… 

mercredi 5 avril 2017

Peu de locaux sur le jury (sic)


Une intervention récente du président-fondateur de l’Association pour le soutien et l’usage de la langue française (ASULF), l’ex-juge Robert Auclair, a attiré mon attention sur ce titre d’un article du Soleil du 20 mars dernier :




Il faut lire le premier paragraphe pour comprendre le sens du titre :

Après des années d'attente, les travaux de 40 millions $ qui changeront complètement la bibliothèque Gabrielle-Roy sont sur les rails. Lundi prochain sera lancé le concours d'architecture dont un jury compte seulement deux membres sur sept originaires de Québec.


Citons le juge Auclair : « Le mot ‘ locaux ’ est utilisé pour désigner des citoyens demeurant à Québec. Il faut le faire. En outre, ils sont sur le jury, c’est-à-dire on the jury. En français, on fait partie du jury, on est dans le jury. »


Ajoutons que le mot locaux, en ce sens, est une traduction littérale de l’anglais. L’Oxford English Dictionary définit ainsi le mot local : ‘An inhabitant of a particular area or neighbourhood’. Et il ajoute l’exemple: ‘the street was full of locals and tourists’. Le Larousse anglais-français propose comme traduction de ‘the locals’: « les habitants du pays ou du coin. »


Six petits mots, deux gros anglicismes. Qui peut faire mieux ?


mardi 28 mars 2017

De la liberté


S’il s’avère que M. Potter démissionne de son propre gré, c’est une chose. À l’opposé, si McGill l’a poussé à le faire, de sérieuses questions se poseraient à l’université sur sa conception de la liberté académique.
– Josée Legault, « Les leçons oubliées de l’ ‘affaire’ Michaud », Le Journal de Montréal, 24 mars 2017


L’affaire Potter – du nom du professeur de l’Université McGill qui a déclaré dans un article du MacLean’s que le Québec est « pathologiquement aliéné » – a suscité un certain nombre de réactions de personnes défendant la liberté « académique ». En français, on parle plutôt de la liberté universitaire :

La liberté universitaire est ce[1] principe fondamental qui assure que les universités sont en mesure de jouer effectivement leur rôle dans une société démocratique. Il postule que les universitaires ont la liberté de rechercher et de publier à la seule condition que leurs propos ne contreviennent pas aux lois. (Pierre Trudel, « Le vrai danger de l’affaire Andrew Potter », Le Devoir, 28 mars 2017)


On ne peut pas se revendiquer de la liberté universitaire quand on raconte des faussetés et que l’on tient des propos xénophobes.


En 1978, dans l’Afrique du Sud de l’apartheid, j’ai eu l’occasion de participer à une manifestation qui défendait la véritable liberté universitaire, celle d’affirmer ses opinions face à un gouvernement raciste. Le chancelier de l’Université du Cap et les professeurs en toge suivis des étudiants ont défilé derrière la torche éteinte de la liberté universitaire, suivant une tradition remontant à 1959.
 
Le théâtre de l’Université du Cap, l’un des rares endroits publics de l’époque à ne pas pratiquer la ségrégation

[1] Dans une définition, l’article démonstratif est un calque de l’anglais : la liberté universitaire est le principe… 

lundi 27 mars 2017

Une fiche terminologique peut-elle être imbuvable?


Dans une fiche de 2014, le Grand Dictionnaire terminologique (GDT) de l’Office québécois de la langue française (OQLF) donne comme équivalent français de soda water et club soda le mot soda, tout court. Avec cette explication : « Le terme soda est un emprunt à l'anglais complètement intégré au français. » Complétée par la remarque : « Le terme soda désigne également une boisson non alcoolisée sucrée.» Ces deux affirmations appellent des commentaires.


Première affirmation : « Le terme soda est un emprunt à l'anglais complètement intégré au français. »


Commençons par citer la définition que le GDT donne de soda : « Eau traitée dans laquelle on a dissous du gaz carbonique sous pression. »


Et comparons-la à celle du Trésor de la langue français informatisé (TLFi) :

Vieilli. Soda-water ou soda. Eau gazéifiée par une solution de bicarbonate de soude. […]


Passons sur l’évolution technique dans la préparation du produit : anciennement à l’aide de bicarbonate de soude, aujourd’hui par du gaz carbonique. Il se dégage de la consultation du TLFi que ce sens du mot soda est vieilli.


Dans le même ordre d’idées, il convient de commenter une autre affirmation du rédacteur[1] de la fiche : « Les termes club soda et soda club sont surtout employés en Amérique du Nord dans l'industrie des boissons gazeuses. Ces emprunts à l’anglais sont déconseillés puisqu'ils entrent en concurrence avec soda, emprunt ancien désormais intégré au système linguistique du français. »


Il ne faut donc pas employer club soda ou soda club parce qu’ils concurrencent soda, « emprunt ancien ». Or, selon le TLFi, la plus vieille attestation de soda en français est dans l’expression soda water et elle date de 1814. Et la même expression est attestée au Québec (« fontaines à soda-water ») en 1844 (selon le Trésor de la langue française au Québec). Ce qui est ancien, ce n’est pas soda mais soda water. Puisque l’ancienneté est pour les terminologues endogénistes le critère de l’admissibilité d’un terme, c’est donc soda water que l’on doit retenir.


Dans le même ordre d’idée, signalons la remarque suivante qui apparaît dans la fiche « boisson gazeuse » : « Soda est un emprunt à l'anglais intégré et légitimé en français». Je n’aurais pas tiqué si l’auteur avait écrit : soda est un emprunt légitime. Mais légitimé ? On aimerait bien savoir par qui. Sûrement pas par l’OQLF qui a désofficialisé tous les termes relatifs aux sodas[2].


Seconde affirmation : « Le terme soda désigne également une boisson non alcoolisée sucrée. »


Il aurait d’abord fallu ajouter un mot dans la phrase précédente : Le terme soda désigne également une boisson gazeuse non alcoolisée sucrée. Et préciser que ce sens est le seul courant en français standard de nos jours.


Je l’ai déjà écrit, je le répète : les terminologues endogénistes ont une vision passéiste de la langue qu’ils cherchent à nous imposer. C’est ce que j’ai appelé le Grand Bond en arrière.





[1] On aura compris que, comme dans certains documents administratifs, le masculin est ici utilisé « pour alléger le texte ».
[2] Je constate au passage que la liste des retraits d’avis d’officialisation est inaccessible sur le site de l’OQLF. Le rapport annuel 2015-2016 mentionne « le retrait de la Politique de l’emprunt linguistique, publiée en 2007, ainsi que le retrait d’avis de recommandation et de normalisation de certains termes » (p. 15) sans fournir plus de détails.

vendredi 24 mars 2017

Piquer une jasette


Ce débat est au demeurant venu reconfirmer, du moins en partie, l’influence malsaine qu’exerce l’extrême droite sur la conversation nationale, de la même manière qu’aux Pays-Bas, où se sont tenues des législatives la semaine dernière en présence du candidat de la droite radicale Geert Wilders.
– Guy Taillefer, « Une classe politique décomposée », Le Devoir, 22 mars 2017


Cette idée de « conversation nationale » nous vient tout droit des États-Unis. Parmi les exemples donnés par le Longman Dictionary of Contemporary English sous le thème « National in Government topic », on peut lire l’exemple suivant : Clinton has called for a national conversation on race. Rappelons que William (Bill) Clinton fut président de 1993 à 2001.


Un blogueur américain note : « References to a "national conversation" (or some version thereof) are common in the news media and public discourse, especially among journalists and politicians. »


Comme nous l’apprend Wikipédia,


The National Conversation was the name given to the Scottish Government's public consultation exercise regarding possible future changes in the power of the devolved Scottish Parliament and the possibility of Scottish independence, a policy objective of the Scottish National Party, who at the time were the minority government with power over devolved affairs in Scotland, as the Scottish Government. It culminated in a multi-option white paper for a proposed Referendum (Scotland) Bill, 2010.



Pauline Marois, l’ancienne chef(fe) du Parti québécois et ancienne première ministre, malgré ses connaissances limitées de l’anglais, a contribué à introduire ce calque au Québec :

La chef du Parti québécois (PQ), Pauline Marois, propose en effet aux militants péquistes d'oublier l'idée de tenir un référendum au cours d'un premier mandat pour la remplacer, notamment, par celle d'une vaste consultation appelée «conversation nationale».


Cette citation d’un texte publié aujourd’hui dans Le Devoir nous rappelle qu’en français on parle plutôt de débat public dans pareil contexte : « Plus les citoyens peuvent s’identifier à des partis qui représentent leurs idées, plus ils seront motivés à participer au débat public » (Denis Monière, « S’allier au diable pour battre les libéraux ? », Le Devoir, 24 mars 2017).


jeudi 23 mars 2017

Tomber dans la limonade



La citation qui précède est extraite d’un article de Robert Dubuc publié dans Méta, la revue des traducteurs, en 1979 (vo. 24, no 3). Trente-cinq ans plus tard, l’Office québécois de la langue française a décidé de rompre avec cette décision en spécialisant le terme boisson gazeuse pour désigner ce qu’ailleurs dans la francophonie on appelle des sodas.

Boisson gazeuse (OQLF) : Boisson non alcoolisée qui contient de l’eau, des édulcorants naturels ou artificiels et des substances aromatisantes à base de fruits ou de plantes, et dans laquelle est dissous du gaz carbonique (fiche de 2014).

Soda (Trésor de la langue française informatisé) : Eau gazeuse généralement aromatisée aux fruits et pouvant s'ajouter à une boisson fortement alcoolisée. Bouteille, verre de soda; soda (au) citron, (à l')orange. Causer en buvant de l'eau-de-vie coupée de soda (BOURGET, Ét. angl., 1888, p. 324). Les sodas sont préparés en ajoutant à l'eau gazeuse (...) [du] sirop de sucre aromatisé par addition d'acide citrique et d'acide tartrique et d'essences variées destinées à rappeler le goût de certains fruits (BRUNERIE, Industr. alim., 1949, p. 71).


Personne à l’Office ne semble avoir vu que boisson gazeuse est un terme générique : l’eau minérale, naturellement gazeuse (Perrier, Vichy) ou gazéifiée (Montellier), n’est pas un soda !

Sur le même sujet, voir mes billets « Pénélope terminologue » et « À rebours de l’usage ».


mardi 14 mars 2017

L’influence d’un blog / 7


Source : pondhockeylacbeauport.ca





La 14e édition du championnat québécois de « pond hockey » a eu lieu fin février. Dans mon billet du 1er février 2015, j’avais reproché au Grand Dictionnaire terminologique (GDT) de l’Office québécois de la langue française (OQLF) de n’avoir pas proposé un équivalent français de ce terme pourtant présent dans les médias depuis des années. La situation a depuis été corrigée. L’Office propose comme équivalent : hockey sur glace naturelle.


jeudi 9 mars 2017

Sixième anniversaire


C’est aujourd’hui le sixième anniversaire du blog Linguistiquement correct et mon 551e billet. Le premier billet a paru le 9 mars 2011 dans la foulée du manifeste des anciens terminologues de l’Office québécois de la langue française, « Au-delà des mots, les termes ».


Bilan de six ans de blog : 550 billets, 140 000 visites.



mercredi 8 mars 2017

Fuite massive ou coulage de masse ?


La fuite massive révèle que le consulat américain à Francfort est utilisé comme quartier général de l’espionnage pour mettre sous écoute l’Europe, le Moyen-Orient et l’Afrique. […]
Le coulage de masse de WikiLeaks réalisé sous le nom de code « Vault 7 » diffuse 8761 documents produits entre 2013 et 2016 par le Center of Cyber Intelligence (CCI). Il s’agit d’un bras de la CIA, organisme américain de collecte des renseignements et de contrôle des opérations clandestines opérant normalement hors des États-Unis.
[…]
La page d’introduction à Vault 7 explique aussi que les archives coulées « semblent avoir circulé parmi les anciens pirates et sous-traitants du gouvernement américain d’une manière non autorisée » avant que « l’un d’entre eux » se transforme en lanceur d’alerte. La manne a été reçue par le site des lanceurs d’alerte pendant l’année 2016.
– Stéphane Baillargeon, « Qui dit connecté dit facilement espionné », Le Devoir, 8 mars 2017


J’ai déjà publié deux billets sur coulage et couler au sens de « fuite (d’informations) » et de « fuiter » : « Couler des infos » et « Le vaisseau de l’État fuit-il ou coule-t-il ? »


Le verbe fuiter est déjà enregistré dans des dictionnaires, par exemple le Larousse, même si l’Académie française a émis des réserves :

Fuiter
Le 02 février 2012
Ce néologisme se répand au fur et à mesure que sont divulguées des informations confidentielles. Faire fuiter un sujet d’examen, Son nom a fuité, Laisser fuiter un document diplomatique.
Le terme de Fuite, bien installé dans l’usage en ce sens figuré, est le seul qui doit être employé. On dira Il y a eu une fuite, des fuites provenant de…, Une fuite a permis la publication, la diffusion de…, Son nom a été divulgué en raison d’une fuite, etc.
On pourra également utiliser le verbe Filtrer, pris au sens figuré de Se répandre, parvenir à être connu en dépit d’obstacles divers. La nouvelle a filtré malgré les précautions prises.


Le terme fuiter n’est toujours pas enregistré dans le Grand Dictionnaire terminologique (GDT) de l’Office québécois de la langue française (OQLF) ni traité dans sa Banque de dépannage linguistique (BDL). L’Office n’offre toujours pas de traduction du verbe anglais to leak (sauf dans les domaines de la marine et de la peinture).