lundi 21 octobre 2019

Un dictionnaire qui n’a pas un écu vaillant


Depuis leur première diffusion le 8 octobre 1956, il n’y a guère d’années où Les Belles Histoires des pays d’en-haut n’ont pas été présentées à la télévision, en diffusion originale d'abord puis en reprise. Le prénom du personnage principal de la série, Séraphin, est devenu au Québec synonyme d’avare et le mot est à ce titre enregistré dans le dictionnaire en ligne Usito. On m’a raconté qu’il a même fait fortune au Mexique où, dans certaines stations balnéaires, l’appellation los serafinos, de concert avec los tabarnacos, sert à désigner les Québécois.


L’autre jour, j’écoutais un épisode des Belles Histoires où un personnage payait avec une pièce d’un écu (une pièce de cinquante cents). Ce sens n’a pas été enregistré dans Usito. On me dit que le mot écu reparaît dans plusieurs épisodes de la série. Terme vieilli certes, mais mot utilisé fréquemment dans une émission dont la popularité ne se dément pas depuis plus de six décennies et qui est reprogrammée année après année : comment a-t-il pu réussir à échapper à l’attention des rédacteurs d’Usito ? Ils montrent, une fois de plus, qu’en dépit de toutes leurs prétentions ils décrivent bien mal les usages du français au Québec. Comment un jeune d’aujourd’hui peut-il apprendre la signification de ce mot ? Il n’apparaît ni dans la nomenclature d’Usito ni dans celle du Grand Dictionnaire terminologique de l’Office québécois de la langue française (à juste titre d’ailleurs, car le GDT n’est pas un dictionnaire historique du français au Québec malgré les essais de certains de ses rédacteurs de se lancer dans cette voie, cf. le traitement réservé à vidanges dans la fiche « ordures ménagères »). Mais, à force de chercher, on finira par trouver écu dans la Base de données lexicographiques panfrancophone.


Dans le domaine monétaire, notre dictionnaire national a pourtant enregistré le désuet chelin (shilling), le trente sous (pièce de vingt-cinq cents) en nette perte de vitesse et même l’archaïque centin (« centième partie du dollar ») et une ancienne monnaie française, le liard (« quart d’un sou »), mot qui n’est plus utilisé de nos jours que dans des expressions qu’Usito ne mentionne même pas.


vendredi 18 octobre 2019

Textes refusés


Je viens de découvrir que Le Devoir archive les commentaires en ligne de ses abonnés, y compris les commentaires refusés. Voici donc mes commentaires refusés et, à la relecture, je ne vois pas quels pourraient être les motifs de cette censure (sauf pour un qu’on a dû interpréter comme un crime de lèse-majesté) :

4 mars 2010 :
Vérifier ses sources
Normand Rousseau écrit : «Pierre, qui a assassiné Ananie et Zaphyre.» Or, on lit dans les Actes : «Mais un homme nommé Ananias, avec Saphira sa femme, vendit une propriété, et retint une partie du prix, sa femme le sachant; puis il apporta le reste, et le déposa aux pieds des apôtres. Pierre lui dit: Ananias, pourquoi Satan a-t-il rempli ton coeur, au point que tu mentes au Saint Esprit, et que tu aies retenu une partie du prix du champ? S'il n'eût pas été vendu, ne te restait-il pas? Et, après qu'il a été vendu, le prix n'était-il pas à ta disposition? Comment as-tu pu mettre en ton coeur un pareil dessein? Ce n'est pas à des hommes que tu as menti, mais à Dieu. Ananias, entendant ces paroles, tomba, et expira.» Peut-on vraiment dire que Pierre a assassiné Ananias?

27 avril 2012
Autre erreur historique?
Le «ministère du Saint-Sulpice à Paris»? Serait-ce une autre erreur historique? J'ai beau chercher, je ne trouve pas d'explication. Et Mgr Latigue n'était pas en 1821 évêque DE Montréal mais évêque À Montréal. En effet, pendant les premières années (de 1821 à 1836), il était auxiliaire de l'évêque de Québec (il était évêque in partibus infidelium: Telmesse en Lycie). Un détail, mais qui s'inscrit dans la longue rivalité entre Québec et Montréal.

11 septembre 2014
Précédent royal
Être tampon, n'était-ce pas le rêve de Charles? Cf. Libération du 9 avril 2005. http://www.liberation.fr/monde/2005/04/09/charles-et-camilla-enterrent-leur-vie-d-adultere_515853

26 janvier 2016
Pour autant que je sache, la politique officielle du Québec sur l’immigration est celle qui a été adoptée en 1990. Elle reconnaît que les institutions publiques anglophones – dont les établissements des réseaux de la santé et des services sociaux – continueront à jouer un rôle dans l’intégration des immigrants : « Cependant, il est probable — et somme toute compréhensible — que certains de ces immigrants continueront de privilégier l’intégration à la communauté anglophone, surtout à la première génération. Par la suite, l’impact de la fréquentation de l’école française par leurs enfants devrait favoriser leur intégration progressive à la communauté francophone. Le Gouvernement reconnaît donc le rôle qu’ont à jouer certaines institutions anglophones — notamment celles du réseau de la santé et des services sociaux — dans l’intégration d’une partie des nouveaux arrivants ainsi que dans le soutien à la pleine participation des Québécois des communautés culturelles plus anciennes qu’elles ont accueillis dans le passé. C’est pourquoi, même si la priorité sera accordée à l’adaptation à la réalité pluraliste des institutions francophones où le rattrapage à effectuer est plus important, le Gouvernement soutiendra également, dans le cadre de sa politique d’intégration, les institutions anglophones » (Ministère de l’Immigration et des Communautés culturelles, Au Québec pour bâtir ensemble, Énoncé de politique en matière d’immigration et d’intégration, 1990, page 15, note 8.) Cette note, dissimulée en bas d’une page, le ministère de l’Immigration se garde bien de la brandir. À preuve, lors d’un séminaire au Conseil de la langue française dans les mois qui ont suivi la publication de l’énoncé de politique, j’ai posé une question sur cette note à une directrice du MICC. Elle m’a dit que je me trompais, qu’il n’y avait rien de tel dans la politique gouvernementale. Malheureusement, je n’avais pas sous la main mon exemplaire annoté. 

25 février 2019 :
Nuances
[Ce texte a été publié sous le titre « Les linguistes à l’Académie » après que j’eus changé le début pour la formulation suivante : « À mon avis, il est faux d’écrire que l’Académie n’a pas eu… » On comprend qu’il fallait ménager la susceptibilité du chroniqueur.]
Il est un peu court, pour ne pas dire simpliste, d’écrire que l’Académie n’a pas eu de « vraies pointures parmi les lexicographes, les grammairiens et les linguistes renommés. » L’académicien Claude Lévi-Strauss avait étudié les travaux du linguiste-anthropologue américain Boas et avait collaboré avec le linguiste (et prince) russe Nicolas Troubetzkoï. L’académicien Georges Dumézil « maniait » une trentaine de langues et en maîtrisait dix-huit. Ce sont eux qui ont contribué à définir la position de l’Académie en matière de féminisation. Position tout à fait défendable mais uniquement du point de vue grammatical ou syntaxique (c’est-à-dire les règles d'accord: le terme non marqué, qu'il s'agisse du genre, du nombre ou du temps, peut toujours s'employer à la place du terme marqué). Leur esprit de système leur a malheureusement fait étendre cette règle à la désignation des personnes, ce qui heurtait de plein fouet le mouvement d’émancipation des femmes. En gros, on aurait dû se contenter d’intervenir uniquement dans le domaine des accords et proposer la manière suivante de dire: «la secrétaire perpétuelle était alors enceinte» mais: «il y aura une réunion des directeurs» (incluant donc les directrices) même si on peut préférer d'autres formulations: «réunion des directeurs et directrices, réunion de la direction». On écrira aussi: «la présidente et le directeur sont venus» (accord selon le terme non marqué, ici le masculin). Ça, c'est la base. Reste à voir jusqu'où l'idéologie parviendra à l'ébranler. Peut-être finira-t-on par accepter l'accord de proximité, comme d’aucuns le proposent à l’heure actuelle. On cite des exemples anciens de cet accord: mais, à l'époque, les gens n'écrivaient pas leurs textes eux-mêmes à la main: César, Cicéron avaient des esclaves (scribes), Napoléon des secrétaires à qui ils dictaient et, dans la langue parlée, on est plus enclin à faire l'accord selon la proximité.


mercredi 16 octobre 2019

Gran Germà


Cat 3 Telenotícies vespre - 15/10/2019



El Gran Germà és un personatge de ficció de la novel·la de George Orwell (Wikipedia)


Pendant l’actuelle campagne électorale espagnole, il est interdit aux médias catalans, depuis le mardi 15 octobre jusqu’au jour des élections le dimanche 10 novembre, d’utiliser les mots « prisonniers politiques », « exil », « président en exil ». Ils ne pourront parler du Conseil de la République mais uniquement du Conseil autoproclamé. Victoire de la liberté d’expression : on pourra toujours parler de la « répression policière » et du « référendum du 1er octobre »!

Sources :

mardi 15 octobre 2019

Cercle vicieux


Dans les fiches du Grand Dictionnaire terminologique (GDT) que l’Office québécois de la langue française met en vedette chaque mois, il y a souvent matière à billet de blog. Ainsi en est-il encore ce mois-ci. Dans la fiche « directissime », de 2019, on peut lire la note :

L'emprunt intégral adapté directissime, de l'italien direttissima qui signifie « la plus directe », est acceptable puisqu'il est légitimé en français au Québec et ailleurs en francophonie. 


Dans la mesure où un emprunt est adapté, on peut se demander s’il s’agit encore d’un emprunt intégral. Mais cette subtilité sémantique aura échappé au rédacteur de la fiche.


L’OQLF ressort aussi une idée-phare de la dernière Politique de l’emprunt linguistique, la légitimation. On n’a jamais su comment se faisait au juste cette légitimation. L’hypothèse de Nadine Vincent, dans un texte publié le 29 septembre 2017 dans Le Devoir, est la plus vraisemblable :

[…] la nouvelle politique de l’emprunt de l’OQLF étonne. Elle prétend qu’elle opte maintenant pour une « stratégie d’intervention réaliste », qu’elle va tenir compte de la « légitimité » des usages et de leur traitement dans des « ouvrages normatifs ». Or, sur qui se basent les ouvrages normatifs pour accepter ou critiquer un emploi : bien souvent sur l’OQLF !

Je viens de trouver une illustration on ne peut plus claire de ce cercle vicieux dans la note accompagnant la fiche « cyberdépendance » qui date de la même année (2017) que la Politique de l’emprunt linguistique :

L'emprunt intégral à l'anglais addiction, surtout en usage en Europe francophone, ne s'inscrit pas dans la norme sociolinguistique du français au Québec; il est notamment critiqué dans les principaux ouvrages de référence québécois.


Les ouvrages normatifs se basent sur l’OQLF et l’OQLF sur les ouvrages normatifs. Et voilà comment s’édifie la norme du « français standard en usage au Québec »!


vendredi 11 octobre 2019

L’influence d’un blog / 12

Changement de venue = dépaysement 

En 2011, pour fêter le cinquantième anniversaire de l’Office (québécois) de la langue française, j’avais fourni les matériaux pour combler une lacune du Grand Dictionnaire terminologique (GDT). En effet, celui-ci n’avait pas relevé le calque changement de venue, expression qui signifie qu’un procès sera jugé dans un autre district judiciaire. Il aura fallu huit ans pour que l’OQLF finisse par accepter ce cadeau et mette en ligne une fiche « dépaysement », équivalent français standard de change of venue.


Malheureusement la fiche s’accompagne d’une note qui appelle deux réserves :

L'emprunt changement de venue est déconseillé parce qu'il ne s'intègre pas au système linguistique du français. En effet, le mot venue, en français, a le sens d'« action, fait de venir », alors qu'en anglais, il désigne plutôt un lieu de rencontre ou de réunion. L'emprunt changement de venue est par ailleurs peu fréquemment employé au Québec.


Le calque changement de venue, comme tous les calques d’ailleurs, s’intègre parfaitement au système linguistique du français, c’est ce qu’on ne parvient pas à comprendre à l’OQLF. Il suffisait simplement de signaler que le mot venue n’a pas en français le sens qu’il a en anglais : est-ce trop difficile à dire ?


Par ailleurs, changement de venue est un terme technique. Quand on fait de la lexicographie générale comme on le fait à l’OQLF sous couvert de faire de la terminologie, il est normal qu’on trouve que ce terme est peu fréquent au Québec. Mais quand on prend la peine de faire la terminologie d’un domaine particulier, dans ce cas-ci le droit, on se rend compte que le calque en question est autrement plus fréquent, comme je l’ai montré dans mon billet de 2011. En tout état de cause, il était si peu fréquent, n’est-ce pas, qu’il figurait déjà dans Le parler populaire des Canadiens français de Narcisse–Eutrope Dionne (1909).


jeudi 10 octobre 2019

Dans les écoles du Québec, des abreuvoirs au lieu de fontaines



Trois chercheurs ont claqué la porte du projet VisezEau à l’école, qui encourage les élèves à utiliser les abreuvoirs et à laisser tomber les boissons sucrées, après l’abolition par Québec du volet visant à vérifier la qualité de l’eau.
‑ Annabelle Caillou et Brigitte Tousignant, « Québec ne voulait pas d’une étude sur l’eau dans les écoles », Le Devoir, 10 octobre 2019

Au Québec, on traite donc les élèves comme du bétail, on les fait boire à des abreuvoirs. Il est vrai que nos endogénistes (partisans d’une norme propre au Québec) ont réussi à faire introduire le mot dans l’édition 2012 du Petit Robert. Dans un billet rédigé à l’époque, avec les données dont je pouvais disposer, j’ai montré que l’usage au Québec avait évolué et qu’on préférait maintenant fontaine.


Dans une fiche de 1979 qui a échappé au rouleau-compresseur de l’idéologie endogéniste qui le domine depuis une vingtaine d'années, le Grand Dictionnaire terminologique (GDT) de l’Office québécois de la langue française (OQLF) indique qu’abreuvoir est un « terme déconseillé ».


Voici ce qu’en dit le dictionnaire Usito, s.v. abreuvoir :

 2 Q/C par ext. Fontaine d'eau potable installée dans des bureaux, des établissements publics. L’abreuvoir de l’école.REM. L'emploi par extension de abreuvoir est parfois critiqué comme synonyme non standard de fontaine.


Dans sa version provisoire en ligne, le dictionnaire Franqus, ancêtre d’Usito, signalait déjà que l’emploi d’abreuvoir est parfois critiqué : « le mot fontaine est perçu comme standard en ce sens ».


vendredi 4 octobre 2019

De la prétention de décrire l’usage du français au Québec


Hier soir, en furetant sur le site du quotidien Le Soleil, j’ai appris que le dictionnaire Usito, qui prétend offrir une « description ouverte de la langue française qui reflète la réalité québécoise, canadienne et nord-américaine », est désormais accessible gratuitement en ligne. Je me suis empressé de vérifier les termes dont j’ai traité dans mon billet d’hier : support athlétique, suspensoir, jockstrap/jacstrap.


Le Grand Dictionnaire terminologique (GDT) de l’Office québécois de la langue française (OQLF), qui prétend orienter l’usage, affirme que « les termes support athlétique et suspensoir [sont] bien implantés dans l'usage. » Usito, qui déclare décrire le français standard en usage au Québec, n’a aucun de ces deux termes. Il a toutefois le mot coquille au sens de « pièce d’équipement destinée à protéger les organes génitaux masculins lors de la pratique de certains sports ». Le mot jackstrap, pourtant courtant au Québec, n’a pas été relevé par nos descripteurs du français québécois.


Dans plusieurs billets, j’ai critiqué le traitement que réservaient Usito et son prédécesseur Franqus à un certain nombre de québécismes. Ainsi du mot cossetarde. Je me rends compte qu’Usito n’a rien changé dans la définition de ce mot : pour lui, la cossetarde est une crème pâtissière. Je reprends donc le commentaire que j’ai mis en ligne le 21 juin 2013 :

Cossetarde ou costarde, « synonyme non standard de crème pâtissière » selon le Franqus. En français, custard peut être aussi un flan (déposé sur une abaisse et doré au four, c’est un flan pâtissier) ou, comme le dit excellemment le Grand Dictionnaire terminologique de la langue française de l’Office québécois de la langue française, une crème anglaise (équivalence que ne donne pas le Franqus s.v. crème) :

Crème aux œufs liquide comme une sauce, que les Anglais versent sur presque tous leurs desserts comme étant une crème française (French custard) mais dont les Français se servent beaucoup pour leurs entremets et pâtisseries en l'appelant crème anglaise.


Je constate que cette excellente fiche du GDT a été refaite en 2016 par une personne peu au fait des réalités québécoises et encore moins de la cuisine anglaise et qui n’a gardé de custard que le sens de crème pâtissière. Est-il si difficile de comprendre que le mot cossetarde peut avoir deux sens au Québec? Le terme French custard (crème anglaise) est disparu du GDT (mais on y trouve custard sauce et custard). On refait des fiches, mais en moins bien. C’est la notion du progrès qui semble avoir cours à l’OQLF.


Pour revenir à Usito/Franqus, le 2 décembre 2012, je constatais que « le mot pelote n’a pas dans ce dictionnaire son sens populaire québécois (comme quand Jean Charest s’est fait accueillir en France par les mots « J'espère que vous n'avez pas trop la plotte à terre ») et le mot chatte n’a pas non plus son sens populaire français. » Le sens populaire de ces mots n’a toujours pas été introduit dans Usito.


Une analyse du vocabulaire religieux dans Franqus m’avait permis de relever quelques bizarreries. Ainsi, prie-Dieu était-il défini comme une « chaise basse sur laquelle on s’agenouille pour prier et dont le dossier se termine en accoudoir ». Ce qui correspond à ce que l’on voit dans les églises en France :



Mais pas à ce que l’on appelle prie-Dieu au Québec :



Je cite sur ce sujet mon billet du 6 novembre 2012 :

Comme le déclarait en 2008 avec un à-propos, ou une inconscience, prémonitoire l’une des responsables du groupe Franqus, « Dans les dictionnaires provenant de France, la mise en contexte est européenne. La littérature québécoise est absente, tout comme les mots spécifiquement utilisés chez nous […]. C'est acculturant » (La Croix, 5 juillet 2008). On sera moins acculturé par la définition suivante, pourtant tirée de l'hexagonal Trésor de la langue française informatisé (TLFi), car elle est plus proche de ce que l’on peut voir dans les églises québécoises : « Meuble en bois, parfois capitonné, fait d'une partie basse horizontale sur laquelle on s'agenouille pour prier, et surmonté d'un accoudoir. »


Dernier exemple de non-description de l’usage québécois que j’ai trouvé hier soir : à tombe, Usito ne signale pas que dans l’usage québécois ce mot désigne un cercueil. Et à cercueil, on ne donne pas comme synonyme québécois tombe. Cet usage n’a toutefois pas échappé à l’attention du rédacteur du Dictionnaire québécois d’aujourd’hui, qui le qualifie de familier.


En conclusion, Usito, nouveau nom de Franqus, n’a pas corrigé de nombreuses lacunes que j’ai relevées il y a de cela plus de cinq ans. Bien des usages québécois n’ont pas été relevés.

*   *   *

J’ai publié une série de billets sur le Franqus – Dictionnaire de la langue française, le français vu du Québec (le premier : En-deçà des promesses / 1). On lira aussi avec profit l’analyse de Claude Poirier, « Usito : un pas en avant, un pas en arrière ».



jeudi 3 octobre 2019

En suspension


Les propos du président Donald Trump continuent de dépasser même l’imagination la plus folle. Rien qu’hier, il a déclaré :

[… ] this guy was negative on Mike Pompeo. He can’t—you know there’s an expression—‘he couldn’t carry his blank strap’—I won’t say it because they’ll say it was so terrible to say, but that guy couldn’t carry his blank strap. Do you understand that? So you’re dealing with bad people.

Vanity Fair explique :

“Jockstrap” is a naughty word in Trump world, apparently. During a notably unhinged rant against House Intelligence Committee head Adam Schiff, Trump wanted to say that Schiff wasn’t fit to carry Secretary of State Mike Pompeo’s jockstrap. Instead, he censored himself, saying, “You know, there’s an expression: He couldn’t carry his blank strap. I won’t say it, because they’ll say it was so terrible to say.” Hm, he won’t say jockstrap, but he has no qualms with writing the word “bullshit” on Twitter. 



*   *   *

Ce qui étonne autant que les propos de Donald Trump, c’est la fiche « support athlétique » du Grand Dictionnaire terminologique (GDT) de l’Office québécois de la langue française (OQLF). Eh oui ! Une fois de plus, l’Office nous propose un calque et lui donne la vedette au détriment du terme français standard. Les deux notes de la fiche laissent bouche bée.


Ainsi, nous apprend-on doctement, « Le terme support athlétique, calque morphologique de l'anglais, est acceptable, puisqu'il est conforme au système morphosémantique du français, et que son usage est généralisé. » Ce n’est pas un calque morphologique, c’est un calque tout court. Quant au système morphosémantique du français, on se demande ce qu’il vient faire dans cette histoire.


Seconde note de la fiche : « La forme jackstrap, qui résulte d'une interprétation de la prononciation du terme anglais jockstrap, est un emprunt intégral à l'anglais et ne comble aucune lacune lexicale, les termes support athlétique et suspensoir étant bien implantés dans l'usage. » L’entrée « suspensoir » de Wikipédia offre un point de vue différent : « Cependant le mot anglais jock-strap s'impose car c'est bien dans les pays anglophones qu'il est très utilisé et qu'il a été inventé. »


Le GDT oublie les équivalents coquille et coquille protectrice que donne Termium, la banque de données terminologiques du gouvernement du Canada.


jeudi 26 septembre 2019

La néologie, parente pauvre du GDT/3


[…] le krump se fait avec une attitude rappelant les parades d’attaque animales, ou celles des boxeurs avant match. Proche de l’intimidation, près des codes très, très machos. […]
Le festival [le festival Gutta zone de Laval] est d’ailleurs un festival de participants plus que de spectateurs — quelque mille krumpers sont attendus cette année.

 Catherine Lalonde, « Batailles de krump à Laval », Le Devoir, 26 septembre 2019, p.B-1.

L’actualité, en fait un article du Devoir, m’amène à revenir sur la place faite à la néologie dans le Grand Dictionnaire terminologique (GDT) de l’Office québécois de la langue française (OQLF). Il fut un temps, dans les années 1970, où l’Office (pas encore québécois) de la langue française s’était donné comme mission de rattraper le retard néologique du français en traquant, dans les publications américaines, les mots nouveaux : ce fut la tâche qui fut assignée à Gilles Leclerc et à son équipe. Maintenant, comme je l’ai écrit plusieurs fois dans ce blog, l’OQLF, qui prétend orienter l’usage, peine à décrire son évolution. L’article du Devoir, « Batailles de krump à Laval », en offre de nouveaux exemples.


Le mot krump est entré en anglais depuis une bonne vingtaine d’années, selon la page Facebook Indian Hip Hop Nation. Une page de la BBC datée du 10 octobre 2016 en fait état et cite la définition qu’en donne l’OED (Oxford English Dictionary) : « A style of dancing originating in Los Angeles and typically performed to hip hop music, characterized by rapid, exaggerated movements of the arms and legs. » L’Oxford Dictionary of Dance (2e edition, 2010) donne plus de details à l’article krumping : « A style of hip-hop that originated in California, drawing on elements of clowning (face painting, comic expressiveness), popping, and African dance. It is characterized by inventive, free style movement, often focusing on the chest and arms, and often involving some physical contact between the dancers suggestive of a ritual battle. It has become more aggressive in tone than its clowning origins… » On ne danse pas le krump qu’aux États-Unis d’Amérique mais aussi au Québec, en France, en Russie, apprend-on dans l’article du Devoir.


Wikipédia nous offre l’étymologie du mot: « Le mot Krump est l'acronyme de Kingdom Radically Uplifted Mighty Praise (kingdom = royaume ; radically = radicalement ; uplifted = levé, élevé, soulevé ; mighty = puissant ; praise = éloge) ».


On ne sera pas surpris d’apprendre qu’il n’y a pas de fiche « krump » dans le GDT. Le dérivé krumper est aussi absent.


La journaliste du Devoir n’a pas lésiné sur l’emploi des anglicismes, pas seulement dans des propos rapportés : raw, clowning, hype, Big, fam, show, gang, game, job. On trouve même deux mots d’origine latine courants en anglais :

 « … chaque danseur doit développer son identité propre, à travers une persona ». Persona : « A role or character adopted by an author or an actor » (OED) 

« … une pulsion née du marasme des ghettos de L.A. circa 1990 ». En français, dans pareil cas, on se contente d’utiliser la proposition vers.

.

mercredi 25 septembre 2019

La néologie, parente pauvre du GDT/2


À plusieurs reprises (par exemple, ici), j’ai écrit dans ce blog que le Grand Dictionnaire terminologique (GDT) de l’Office québécois de la langue française (OQLF), qui prétend orienter l’usage, peine en fait à le suivre et à le décrire. J’en trouve un nouvel exemple dans cette vidéo de la France insoumise sur le lawfare (création à partir warfare) dont est victime son chef :



Le mot n’apparaît pas dans les dictionnaires courants de la langue anglaise que j’ai consultés (Oxford, Webster, Collins). On en trouve une définition dans Wikipédia : « Lawfare is a form of war consisting of the use of the legal system against an enemy, such as by damaging or delegitimizing them, tying up their time or winning a public relations victory. » Termium, dans une fiche du domaine de la stratégie militaire, le traduit par « guerre du droit ». Le terme est absent du GDT, qui s’en étonnera ?


Le terme anglais est maintenant utilisé en français et son acception s’élargit, comme l’indique cet extrait d’un article de Libération (« ‘Lawfare’ : pourquoi il faut prendre Jean-Luc Mélanchon au sérieux », 24 septembre 2019) :

Ce terme anglais est utilisé, au moins dès 1975, par John Carlson et Neville Yeomans pour mettre en avant le caractère utilitariste du droit occidental (par opposition notamment à la tradition juridique chinoise), le fait d’en user comme une arme plutôt que comme un moyen pour atteindre l’harmonie et l’équilibre. L’anthropologue John Comaroff (2001) l’emploie pour désigner l’usage du droit comme moyen de domination en contexte colonial et postcolonial. Le terme est ensuite popularisé par le général Charles Dunlop et les milieux néoconservateurs américains comme instrument mis ouvertement au service de la guerre. Comme tous les concepts, il évolue et fait l’objet de divers usages. Mais avant comme maintenant, il permet de mettre en exergue le caractère utilitariste du droit aux dépens justement de la justice.
La forme de lawfare telle que mentionnée dans l’appel «Stop lawfare» a ceci de spécifique qu’elle s’appuie également sur l’instrumentalisation des médias pour faciliter des condamnations, et ce même sans élément probant. L’affaire Lula en est un cas d’école depuis les révélations du site d’investigation The Intercept. Et c’est là un phénomène d’autant plus inquiétant. Car affirmons-le ici : nulle part sur Terre la justice n’est totalement indépendante des rapports de pouvoir et du contexte dans lequel elle opère. Or, en condamnant médiatiquement La France insoumise et Jean-Luc Mélenchon, alors que sur le fond il n’y a même pas de mise en examen, une bonne partie des médias contribue depuis près d’un an à rendre le contexte défavorable à une justice sereine. Et, compte tenu de ces circonstances, on ne peut reprocher à Jean-Luc Mélenchon et La France insoumise de faire valoir leurs droits mais aussi de tenter de rétablir leurs réputations en dénonçant une instrumentalisation de la justice à des fins politiques.


Le mot lawfare a même été utilisé par le pape François :



mardi 17 septembre 2019

Un inquisiteur d’autrefois


En faisant quelques recherches cet été pour préparer les billets que j’ai consacrés à la disparition de Jean Marcel, j’ai découvert qu’il y aurait 20 ans ce mois-ci qu’était décédé un autre essayiste, Gilles Leclerc. La dernière fois que nous nous sommes vus, c’était justement à l’occasion d’un repas avec Jean Marcel.


Plusieurs croient que c’est Maurice Lecavalier qui a francisé le vocabulaire du hockey. Et ils n’ont pas complètement tort. Mais comme me l’a révélé Jean Marcel, c’est Gilles Leclerc qui est à l’origine des traductions françaises qui ont été lancées par Maurice Lecavalier sur les ondes de Radio-Canada. Le Québec doit beaucoup à un artisan obscur.


Gilles Leclerc a donc travaillé à Radio-Canada pendant les années 1950. Il a refusé de franchir les piquets lors de la grève des réalisateurs (29 décembre 1958 au 7 mars 1959). On lui reverra cette attitude courageuse lors de la grève des occasionnels de l’Office (alors la Régie) de la langue française (mars 1975) : il sera l’un des deux seuls employés permanents à refuser de franchir sous escorte policière les piquets. Car, entretemps, Gilles Leclerc était devenu le premier employé de l’Office de la langue française.


Gilles Leclerc a publié en 1960 un essai, le Journal d’un inquisiteur, que Gilles Labelle résume ainsi (dans Mens, revue d’histoire intellectuelle de l’Amérique française, 3/2, 2003) :

La pensée de Gilles Leclerc (1928-1999) n’a jamais été véritablement reçue dans les milieux intellectuels et littéraires québécois. Pourtant, le Journal d’un inquisiteur, publié en 1960 (et réédité en 1974 et 2003), constitue un ouvrage qui a certainement sa place dans l’histoire des idées au Québec. Gilles Leclerc y expose une conception du passage de la société québécoise à une forme de modernité radicale qui accorde une grande place aux effets imprévus engendrés par ce qu’il nomme le « système ethno-théologico-politique ». Pour lui, la liberté nouvelle qu’il sent poindre à l’aube de la Révolution tranquille se confond avec la « licence » et ne pourra ainsi conduire qu’à une société fondée sur l’utilitarisme et l’hédonisme. Au bout du « système ethno-théologico-politique », en somme, se profile l’« intégration pan-américaine », assortie d’une tentation « nihiliste » (première partie). Cette conception s’appuie sur une anthropologie et une philosophie de l’histoire cohérentes et très élaborées, qui reposent sur une analyse des rapports qui doivent s’établir entre l’« Esprit » et l’« Histoire » (deuxième partie).


Je trouve, dans un texte du Devoir (12 décembre 2009) dont je ne parviens pas à identifier l’auteur, ce jugement qui me paraît bien résumer l’homme que j’ai connu :

Son énergie de révolté péremptoire « né en pays maudit » paraît inépuisable pour dénoncer tout ce qui l'irrite. Sa misanthropie, sa haine de soi (« J'écris pour moi — et contre moi »), ses couplets bilieux déclinés sur l'air du « Québec me tue », sa détestation quasi obsessive de la politique, des politiciens, et même de la démocratie, semblent ici sans limites et se mêlent à sa « honte » de devoir gagner sa vie comme rédacteur sportif à Radio-Canada. Des pages lourdes et tendues où la lucidité s'oppose au malheur personnel.


Gilles Leclerc a eu comme ami le chanteur Georges Dor (je me rappelle qu’il était présent à ses funérailles) et il a longtemps eu comme compagnon de travail à l’OLF l’auteur-compositeur-interprète Stéphane Golmann, personnalité emblématique du Saint-Germain-des-Prés de l’après-guerre, surtout connu pour sa chanson La Marie-Joseph.


Gilles Leclerc avait des convictions syndicales, on l’a vu, et c’était un indépendantiste profondément pessimiste et allergique à l’à-plat-ventrisme de nos élites bilingual-bilingues. Je n’ai jamais parlé avec lui de Pierre Falardeau, du moins je ne me le rappelle pas, mais je crois qu’il aurait partagé la vision du Québec que le cinéaste présente dans Le temps des bouffons (même si Leclerc n’aurait jamais eu recours aux mots vulgaires que l’on peut entendre dans le film, son juron le plus fort étant bordel de merde) :



Pour moi, cet éditorial de Micheline Lanctôt a des accents qui me rappellent Gilles Leclerc :




mardi 10 septembre 2019

L’influence d’un blog / 11



Dans sa fiche « tatouage », le Grand Dictionnaire terminologique (GDT) de l’Office québécois de la langue française (OQLF), pourtant fort porté à rendre compte de la « langue courante », ne fait aucune mention du mot tatou (ou tattoo) au sens de « tatouage ». Doit-on croire qu’on préfère passer sous silence les anglicismes inacceptables « en vertu des critères de traitement de l'emprunt linguistique en vigueur à l'Office québécois de la langue française » ou qui sont considérés comme ne s’insérant pas « dans la norme sociolinguistique du français au Québec » ?

Je me suis récemment rendu compte que l’OQLF avait modifié sa fiche pour indiquer que le mot tatou est un terme « déconseillé ». On ajoute en note : « Tattoo (et ses variantes graphiques tatoo et tatou) n'est pas acceptable puisqu'il n'est pas légitimé en français au Québec. » Ce qui est un cercle vicieux : si le mot n’est pas légitimé même s’il est très courant en français québécois, c’est parce que l’Office ne le légitime pas. Pourtant, au nom de la « langue courante », le même Office a légitimé bien des usages discutables. Voilà donc un exemple de plus qui montre que c’est l’arbitraire, influencé par l’idéologie endogéniste, qui préside aux choix terminologiques du GDT malgré l’apparence de « scientificité » de la dernière Politique de l’emprunt linguistique.


Dans le même billet, je notais que le GDT avait une fiche « tatou », sans définition française (!), mais avec une définition anglaise (« any of several burrowing, chiefly nocturnal mammals… »), contrairement à la plupart de ses fiches. La fiche « tatou » a été depuis corrigée et on y trouve dorénavant une définition française. Mais elle est toujours datée de 1991. Indiquer la date de la mise à jour d’une fiche critiquée est inadmissible pour l’OQLF, car ce serait avouer une erreur (erreur qui, dans ce cas-ci, pourrait n’être pourtant qu’une simple négligence informatique).