jeudi 5 décembre 2019

Que penser d’Usito?


J’ai pensé réunir dans ce billet pour les rendre facilement accessibles les principaux commentaires qui ont été formulés sur Usito, dictionnaire en ligne qui prétend offrir une « description ouverte de la langue française qui reflète la réalité québécoise, canadienne et nord-américaine ».

• La critique de Claude Poirier, ancien professeur à l’Université Laval et responsable du Trésor de la langue française au Québec :

Lire aussi, du même : « Usito en campagne »


• La critique de Lionel Meney, lui aussi ancien professeur à l’Université Laval, rejoint sur plusieurs points celle de Claude Poirier :

« Le dictionnaire québécois Usito, histoire d'un échec annoncé »

« Le dictionnaire québécois Usito, histoire d'un échec annoncé. Comparaison »



• Mes propres critiques, publiées dans ce blog, portant d’abord sur Franqus, l’ancêtre d’Usito, puis sur ce dernier :

« En-deçà des promesses / 8  : pour le patrimoine québécois, vous pourrez toujours repasser»
Sur l’origine du mot Usito : « Usito, c’est du caballus »
« Un dictionnaire qui manque de cran : Usito et les québécismes »


mercredi 13 novembre 2019

L’originalité prétendue d’Usito




Notre travail à Sherbrooke porte en grande partie sur la description de ce français québécois standard. Nous avons constitué une banque de données textuelles qui comprend quelque 500 textes différents, plus de 5 millions de mots ; nous avons un modèle de description prédictionnairique des mots attestés en français québécois ; nous avons à l'heure actuelle plusieurs milliers de telles fiches. La description du français québécois est ainsi bien amorcée  à Sherbrooke. Son originalité : il ne s'agit pas d'adaptations de dictionnaires français (Hachette, Robert, etc.), comme ce fut le cas jusqu'à présent.

De plus, ce dictionnaire du français standard en usage au Québec a été entièrement rédigé au Québec. « C'est un nouveau dictionnaire, pas l'adaptation d'un dictionnaire existant, dit Pierre Martel. Toutes les définitions et le contenu sont de nous. On est parti de zéro. »

Claude Poirier et Lionel Meney (cliquer ici et ici) ont déjà montré que l’architecture des articles du dictionnaire Usito reprend souvent celle du Trésor de la langue française (TLF), dictionnaire en 16 volumes (plus supplément) produit à Nancy et depuis plusieurs années disponible gratuitement en ligne. Lionel Meney va même plus loin lorsqu’il affirme :

Usito, prétendument « dictionnaire général et complet » du français québécois, a en réalité repris massivement les termes, les sens et les définitions du dictionnaire du Centre national de la recherche scientifique de France le Trésor de la langue française en 16 volumes. (« Le dictionnaire québécois Usito, Victor Hugo et la pieuvre »).


Contrairement à Claude Poirier et à Lionel Meney qui ont effectué leurs analyses sur des entrées du dictionnaire Usito relativement longues, dans ce billet je me contenterai de faire des comparaisons d’articles courts pour que soit plus facilement perceptible la dette d’Usito, « nouveau dictionnaire, pas l’adaptation d’un dictionnaire existant », envers le Trésor de la langue française.


Usito
Trésor de la langue française
Pallium
 1 Antiq. Manteau des Grecs, adopté par les Romains, formé d'un grand carré ou rectangle de laine, drapé de différentes façons.
A. http://stella.atilf.fr/dendien/ima/tlfiv4/tiret.gifANTIQ. Manteau des Grecs, adopté par les Romains, formé d'un grand carré ou rectangle de laine, qu'ils drapaient de différentes façons. 
 2 catholicisme Bande de laine blanche, en forme de cercle duquel pendent deux bandes verticales, ornée de six croix noires, que portent par-dessus leurs habits pontificaux le Pape, les archevêques dont elle est l'insigne distinctif, et certains évêques auxquels elle est accordée par faveur particulière.
B. http://stella.atilf.fr/dendien/ima/tlfiv4/tiret.gifLITURG. CATHOL. ROMAINE. Bande de laine blanche, en forme de cercle duquel pendent deux bandes verticales, ornée de six croix noires, que portent par-dessus leurs habits pontificaux le Pape, les archevêques dont elle est l'insigne distinctif, et certains évêques auxquels elle est accordée par faveur particulière. 
 3 anat. Cortex cérébral.
C. http://stella.atilf.fr/dendien/ima/tlfiv4/tiret.gifANAT. Synon. de cortex* cérébral. 

L’exemple se passe de commentaire.

Usito
Trésor de la langue française
Péplum
 1 Dans l'Antiquité, tunique sans manches, agrafée sur les épaules.
A. http://stella.atilf.fr/dendien/ima/tlfiv4/tiret.gif1. ANTIQ. GR. ET ROMAINE. Vêtement féminin formé d'une grande pièce d'étoffe rectangulaire, maintenue sur les épaules par deux agrafes, avec un rabat retombant à l'extérieur.
 2 fam. Film à grand déploiement dont l'action se déroule pendant l'Antiquité.
B. http://stella.atilf.fr/dendien/ima/tlfiv4/tiret.gifCIN. Film ayant pour sujet un épisode de l'Antiquité ou des aventures (réelles ou fictives) se passant pendant l'Antiquité.

Dans l'exemple ci-dessus, on notera que si Usito a reformulé la première définition, il en a oublié un élément important : le péplum n’est pas n’importe quel vêtement mais un vêtement féminin. Par ailleurs, on ne voit pas en quoi un terme plutôt savant comme péplum, terme technique relevant de l’histoire, peut être qualifié de familier.

Usito
Trésor de la langue française
Boy

A.http://stella.atilf.fr/dendien/ima/tlfiv4/tiret.gif Jeune garçon anglais
Jeune indigène autrefois employé comme domestique dans les pays coloniaux.
B.http://stella.atilf.fr/dendien/ima/tlfiv4/tiret.gif (Jeune) domestique indigène au service d'un Européen dans les pays coloniaux ou ex-coloniaux d'Afrique noire ou d'Asie
P. ext. Domestique de couleur, serviteur
En partic. Palefrenier des chevaux de course

C.http://stella.atilf.fr/dendien/ima/tlfiv4/tiret.gif Soldat américain

Des trois définitions du TLF, Usito n’en a retenu qu’une, qu’il a légèrement reformulée.

Usito
Trésor de la langue française
Dantesque
 1 Relatif à Dante ou à son œuvre.
A.http://stella.atilf.fr/dendien/ima/tlfiv4/tiret.gif 1. Propre à la poésie de Dante.
2. Qui a pour objet l'étude de la poésie de Dante.
 2 Qui imite ou rappelle le caractère terrifiant et grandiose de l'œuvre de Dante.
B.http://stella.atilf.fr/dendien/ima/tlfiv4/tiret.gif Qui imite ou rappelle le caractère (terrifiant, grandiose etc.) de la Divine Comédie de Dante.

Réécriture de la première définition, copie presque textuelle de la seconde.

Usito
Trésor de la langue française
Cran
 1 Entaille pratiquée dans un objet dur, pour y accrocher ou y retenir qqch.
A.http://stella.atilf.fr/dendien/ima/tlfiv4/tiret.gif Entaille pratiquée dans un objet dur, pour y accrocher ou y retenir quelque chose
 2 Entaille pratiquée dans un objet pour servir de marque.
Entaille pratiquée dans un objet pour servir de marque.
3 Trou d’une courroie servant d’arrêt.
Serrer, desserrer sa ceinture d’un cran.
Trou (d'une série) servant à fixer. Crans d'une ceinture.
4 F/E Ondulation, naturelle ou non, d’une chevelure.
Usuel, MODES. Ondulation de la chevelure, pouvant être naturelle ou due à l'action d'un peigne, d'un fer ou d'une mise en plis.
(Sens absent)
GÉOL. Roche stratifiée. Des crans de tuf (BÉL. 1957).

Pour ce dernier exemple, tant Usito que le TLF offrent deux entrées (la seconde portant sur cran au sens de « courage, audace »). Je n’ai retenu pour la comparaison que la première entrée. La description donnée par le TLF est beaucoup plus détaillée, je ne l’ai donc pas reproduite au complet.


Les deux premières définitions d’Usito sont mot pour mot celles du TLF. Et Usito n’a pas repris le québécisme cran (« roche stratifiée »). Il est vrai que le TLF n’a pas ajouté qu’il s’agit d’un terme canadien ; mais les rédacteurs d’Usito auraient dû être alertés par la référence du TLF au Dictionnaire général de la langue française au Canada d’Alexandre Bélisle (c’est le sens de l’abréviation BÉL. 1957).


Alors, Usito est-il ou n’est-il pas l’adaptation d’un dictionnaire français ? Usito a-t-il vraiment été rédigé entièrement au Québec ?



mardi 12 novembre 2019

L’influence d’un blog / 13



Le Larousse en ligne définit le mot islamophobie ainsi : « hostilité envers l’islam, les musulmans ». Le Grand Dictionnaire terminologique de l’Office québécois de la langue française a deux fiches « islamophobie » (datées de 2005) : dans l’une, le mot est défini comme une « phobie qui se manifeste par une crainte irraisonnée et persistante à l'endroit de l'islam »; dans l’autre, comme du « racisme qui se manifeste par une haine, des préjugés et une discrimination délibérés à l'endroit de l'islam, des membres de la communauté musulmane, pratiquants ou non, ou des objets et lieux du culte islamique. » L’utilisation du mot racisme dans cette définition, qui va beaucoup plus loin que celle du Larousse, me semble discutable.

La tenue d’une marche contre l’islamophobie à Paris le dimanche 10 novembre a relancé le débat sur le terme même d’islamophobie (voir sur le sujet un article de L’Express en cliquant ici et un billet du blog de Lionel Meney Carnet d’un linguiste en cliquant ici). Cela m’a amené à vérifier si le Grand Dictionnaire terminologique (GDT) de l’Office québécois de la langue française (OQLF) avait toujours une fiche où l’islamophobie est définie comme étant une forme de racisme. Il n’en est heureusement rien. On s’est enfin rendu compte que l’islam n’est pas une race ; d’ailleurs comment l’OQLF pouvait-il encore se référer en 2005 au concept complètement déconsidéré de race ? Comment l’OQLF a-t-il pu diffuser pendant des années pareille définition « engagée » ?


En 2017, l’OQLF a fait disparaître sa fiche critiquable et s’est rallié à la définition du Larousse, « hostilité envers l’islam, les musulmans », mais en allongeant la sauce : « attitude négative ou hostilité manifestée à l'égard des musulmans, de leurs pratiques religieuses ou de leur culture. » Les deux définitions continuent toutefois de laisser à désirer : comment une phobie peut-elle être décrite comme une hostilité ou une attitude négative ? Étymologiquement, cela n’a pas de sens. S’il est vrai que le mot phobie a connu une extension de son sens originel en psychopathologie comme en rend compte le Trésor de la langue française, cela ne va pas jusqu’à signifier une hostilité ou une attitude négative :



P. ext. Aversion très vive, irraisonnée ou peur instinctive. Phobie de l'automobile, du mariage, des moustiques, de la poussière, du tabac; être sujet à d'étranges phobies.



jeudi 31 octobre 2019

Usito et l’usage actuel du français au Québec


Un dictionnaire ancré en Amérique
Usito comble les lacunes des dictionnaires français (conçus par et pour des Européens) en présentant une description du monde à laquelle les Québécois et les autres francophones de l’Amérique du Nord peuvent s’identifier d’un point de vue culturel et linguistique.
 Extrait du site Internet d’Usito

Que penser de la description du français québécois qu’on trouve dans Usito ? Ce dernier comble-t-il vraiment les lacunes des dictionnaires français ? Pour répondre à ces questions, prenons quelques exemples :

Les résidents de la Ville de Montréal, ainsi que de certaines villes liées, ont jusqu’au 29 septembre pour profiter de la campagne automnale, Un arbre pour mon quartier. (Le Devoir, 31 août 2019)

Les résidents de la ville de Québec devront s’habituer à une forte présence policière pour les prochains jours. (Le Devoir, 7 juin 2018)


Sans doute parce que le mot habitant peut avoir le sens de « rustre », son usage est fortement concurrencé au Québec par le mot résident. Le tableau suivant a été produit le 31 octobre 2019 et se base sur toutes les pages Internet publiées en français (pas seulement les pages canadiennes) :


Résidents de Québec
523 000
Habitants de Québec
234 000
Résidents de Montréal
175 000
Habitants de Montréal
381 000
Résidents de Sherbrooke
32 500
Habitants de Sherbrooke
44 800
Résidents de Rimouski
13 900
Habitants de Rimouski
18 500
Résidents de Gatineau
24 800
Habitants de Gatineau
19 000
Résidents de Trois-Rivières
36 700
Habitants de Trois-Rivières
67 600
Résidents de Saguenay
7 940
Habitants de Saguenay
8 560
Résidents de Baie-Comeau
6 390
Habitants de Baie-Comeau
5 420
Résidents de Rouyn-Noranda
6 240
Habitants de Rouyn-Noranda
5 000
Résidents de Sept-Îles
10 400
Habitants de Sept-Îles
21 500

Le tableau présente les occurrences des expressions « résidents (de telle ville québécoise) » et « habitants (de telle ville) ». Dans le cas de Québec, de Gatineau, de Baie-Comeau et de Rouyn-Noranda, on préfère le mot résident au mot habitant. Pour les autres villes, c’est le contraire. Pour Québec, on préfère à 70 % parler de ses résidents. Pour Montréal, la proportion est aussi de 70 % mais en faveur du mot habitants. Quoi qu’il en soit du détail des résultats, une évidence saute aux yeux : les mots résident et habitant sont en concurrence dans l’usage québécois pour désigner une personne qui vit dans un lieu. Usito rend-il compte de cette réalité ? Non. Pour habitant, il donne les exemples habitant d’une ville, d’un village, d’un quartier. Pour le mot résident, il donne comme exemple « les résidents d’une maison de retraite », mais il ne mentionne pas les résidents d’une ville, d’un village, d’un quartier.


Prenons maintenant l’exemple du mot communauté que j’ai déjà traité dans ce blog en 2014 («Communauté ou collectivité?»). Au Québec, sous l’influence de l’anglais, on donne à communauté un sens qui est plutôt celui de collectivité, c'est-à-dire un ensemble organisé de la population coïncidant avec une subdivision du territoire, jouissant de la personnalité morale et ayant le pouvoir de s'administrer par un conseil élu. L’anglicisme sémantique communauté est généralisé dans le français du Québec, il a même fait l’objet d’une rubrique dans la Banque de dépannage linguistique de l’Office québécois de la langue française. Cet usage est absent de la description du français québécois que prétend offrir Usito.


Troisième exemple : personne d’intérêt. Ce calque est en voie de faire disparaître le mot suspect. On peut le lire dans la presse (cf. mon billet « Le français québécois standard illustré par l’exemple / 20 ») et on peut très souvent l’entendre dans l’émission culte District 31. Cet usage n’a pas non plus été enregistré.


Quatrième et dernier exemple pour aujourd’hui : payer une visite (< to pay a visit). Encore une expression qu’on peut entendre fréquemment dans District 31. Autre calque absent d’Usito.


On me dira qu’il ne suffit pas que de quatre exemples pour affirmer qu’Usito rend mal compte de l’usage québécois contemporain. Mais avec ma flopée de billets sur ce dictionnaire et son ancêtre Franqus, avec en plus la critique de Claude Poirier, cela devrait être assez pour susciter des doutes.