samedi 3 août 2019

Campivallensien


Le président-fondateur de l’Asulf (Association pour le soutien et l’usage de la langue française) aimerait que les habitants de Salaberry-de-Valleyfield s’appellent des Salaberriens plutôt que des Campivallensiens, gentilé approuvé par la Commission de toponymie. C’est en essayant de comprendre l’origine de ce mot que j’ai découvert que le latin de la Commission ne valait guère mieux que celui du Grand Dictionnaire terminologique (GDT) de l’Office québécois de la langue française (OQLF).


Le mot français campivallensien trouve son origine dans un bref apostolique (en latin) du 5 avril 1982 du pape Léon xiii. Je n’ai pas réussi à trouver ce bref dans les Acta Sanctae Sedis* mais j’ai découvert deux documents où le mot Campivallensis est utilisé :

• À l’occasion de la nomination d’un évêque auxiliaire : « Percival Caza, Auxiliarem R. P. D. Iosephi Alphridi Langlois, Episcopi Campivallensis » (Acta 1949, p. 124).

• À l’occasion de l’élévation au titre de basilique mineure de la cathédrale Sainte-Cécile : «  Quoniam igitur Venerabilis Frater Robertus Lebel, Episcopus Campivallensis, votis denuntiatis cleri et populi catholici, ab hac Apostolica Sede petivit ut cathedralis Ecclesia Sanctae Caeciliae Virgini et Martyri dicata titulo ac dignitate Basilicae Minoris ornaretur,  […] Qua re cathedralem Ecclesiam Campivallensem, Sanctae Caeciliae Virgini et Martyri dicatam, titulo et dignitate Basilicae Minoris decoramus, […] (Jean-Paul ii, lettre apostolique du 9 février 1991).


Ces exemples n’apportent pas grand-chose sauf d’attester l’usage en latin du calque Campivallensis pour désigner le diocèse de Valleyfield.


En revanche, l’explication fournie par la Commission de toponymie est plus intéressante pour les erreurs qu’elle contient : « Campivallensis, transposition en latin des éléments constitutifs du toponyme Valleyfield, à savoir valley, « vallée » (latin val, diminutif vellensis, « petite vallée ») et field,  « terrain; champ » (latin campus, au pluriel campi). »


Cette explication est reprise sur le site de la ville de Salaberry-de-Valleyfield et dans le Wiktionary. Elle contient trois erreurs.


Le mot val n’existe pas en latin. Pour désigner la vallée, on ne trouve dans les dictionnaires latins que vallis ou valles. Val est absent des dictionnaires latins que j’ai consultés (il est vrai que le Thesaurus Linguae Latinae, pourtant commencé en 1893, n’est toujours pas rendu à la lettre V, il s’en faut de beaucoup : et dire que l’on parle de la lenteur des académiciens français à produire leur dictionnaire !).


Deuxième erreur, vallensis n’est pas un diminutif, mais un dérivé adjectival (en d’autres termes, un adjectif formé à partir du mot vallis). On ne trouve pas cet adjectif dans le Gaffiot ni dans le Glossarium mediae et infimae latinitatis de Du Cange. En fait, je ne l’ai trouvé que dans le Quicherat (dictionnaire français-latin) et il n’est pas attesté dans la langue littéraire mais seulement dans des inscriptions.

 
Source: Quicherat, Dictionnaire français-latin

Troisième erreur : en latin, petite vallée ne se dit pas vallensis mais vallicula.


C’est la première fois que je fais une incursion dans le fichier des gentilés de la Commission de toponymie. Je ne m’attendais pas à y trouver autant d’erreurs dès ma première visite.
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* Il y est sans doute mais les actes ont été numérisés sans véritable relecture, de sorte qu’y abondent les erreurs typographiques.


mardi 16 juillet 2019

Quand la contrainte est un empêchement


Nous nous habituons si facilement à entendre certaines expressions que nous ne nous rendons pas compte de leur absurdité. Ainsi en est-il des contraintes à l’emploi, terme qui « sert à désigner les prestataires de l’aide sociale en fonction de leur situation par rapport au marché du travail : les prestataires avec contrainte temporaire à l’emploi et les prestataires avec contrainte sévère à l’emploi » (Diane Lamonde, Français québécois, la politisation du débat, p. 178). Comme tant d’autres Québécois, je n’avais jamais tiqué sur cette expression absurde : car les personnes qui ont une contrainte à l’emploi ne sont pas contraintes de travailler, mais en sont au contraire empêchées !


L’expression contrainte à l’emploi n’a attiré l’attention ni des terminologues de l’Office québécois de la langue française (OQLF) ni celle des rédacteurs des fiches de la Banque de dépannage linguistique (BDL) du même Office. Elle figure pourtant dans le Thésaurus de l’activité gouvernementale.


Si la BDL a une fiche sur sévère on n’y traite pas des contraintes sévères à l’emploi.


samedi 6 juillet 2019

Dernier au revoir


continuant à me parler du passé, sans doute pour bien me montrer qu’il n’avait pas perdu la mémoire, il l’évoquait d’une façon funèbre, mais sans tristesse. Il ne cessait d’énumérer tous les gens de sa famille ou de son monde qui n’étaient plus […]. C’est avec une dureté presque triomphale qu’il répétait sur un ton uniforme, légèrement bégayant et aux sourdes résonances sépulcrales : « Hannibal de Bréauté, mort ! Antoine de Mouchy, mort ! Charles Swann, mort ! Adalbert de Montmorency, mort ! Baron de Talleyrand, mort ! Sosthène de Doudeauville, mort ! » Et chaque fois, ce mot « mort » semblait tomber sur ces défunts comme une pelletée de terre plus lourde, lancée par un fossoyeur qui tenait à les river plus profondément à la tombe.
– Marcel Proust, Le temps retrouvé



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Aujourd’hui, dernier jour des funérailles bouddhistes de Jean Marcel. Je n’ai pu retrouver la pièce chorale de Francis Poulenc que j’avais pensé vous proposer. Mais dans mes recherches je suis tombé sur une autre œuvre chorale de Poulenc dont les premiers mots s’accordent avec la photo de Jean Marcel en train de biner dans la vigne d’Árpád Vigh en Hongrie : vinea mea electa, ego te plantavi,... et lapides elegi ex te, ma vigne choisie, c’est moi qui t’ai plantée... et j'ai ôté les pierres qui te pouvaient nuire (leçons de ténèbres du Vendredi saint).


Interprète: l'ensemble Versus de Brno, République tchèque

La crémation a eu lieu aujourd’hui à 15 heures, heure de Bangkok.


Photo-témoignage fournie par Árpád Vigh

vendredi 5 juillet 2019

Le Joual de Troie en quelques citations


 
Sur le traversier Québec-Lévis en 1987,
Jean Marcel à droite, Arpad Vigh au centre

Au troisième jour des funérailles bouddhistes de Jean Marcel, voici quelques citations extraites de son Joual de Troie. Je les dédie à ceux des terminologues de l’Office québécois de la langue française (OQLF) qui déclarent assumer leur québécitude.


Notre langue, dans son exercice quotidien, est le reflet de notre asservissement social, politique et économique non moins quotidien. Toute tentative de renverser l’ordre existant […] doit faire apparaître la transmutation de notre expression linguistique comme un processus particulièrement révolutionnaire.

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J’ai dit que je ne me battais pas pour la «pureté» de la langue, qui est une niaiserie comme bien d’autres.

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Quand on n’a de connaissances scientifiques précises ni sur le québécois ni sur le français, on ne se mêle pas d’écrire sur les réalités dont ils peuvent être issus.

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Ici, les emprunts à l’anglais se font dans la relation historique dominant-dominé. La substitution de scratcher à égratigner […] devient ainsi le signe linguistique de cette relation historique avant d’être un instrument de communication […] Pour vous faire oublier que la substitution de scratcher à égratigner est effectivement le signe de notre asservissement, on vous donne à sucer des nénanes inoffensifs : poudrerie, débarbouillette, orignal, tous vocables qui ne font de mal à personne. C’est-u pas beau ! On est-u fins crés nous-autres de nous-autres !

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Nous avons pratiqué pendant trois siècles la plus vieille religion de l’Occident (le catholicisme), nous vivons sous des institutions politiques qui sont les plus vieilles de l’Occident (le parlementarisme britannique), nous sommes issus de la plus vieille civilisation d’Europe (la civilisation française), et après ça on se croit jeune !

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La culture d’une communauté comme le Québec ne peut pas être ramenée uniquement à ce qui la distingue des autres; la culture est le contraire du culte de la différence.

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Le français est une langue libre. Martinet remarquait, par exemple, pour le seul domaine littéraire […], que « la liberté syntaxique contemporaine y est probablement sans égale dans le monde des langues ». Ce qui n’est pas négligeable et oppose un démenti à l’accusation de sclérose qu’on porte volontiers contre la langue française moderne. Les puristes sont aussi mal vus en France qu’ici, et ceux de là-bas ne sont pas davantage écoutés que les nôtres.

*   *   *

Et on nous a enlevé la vieille patrie. Et nous avons fini par oublier que nous étions fils de France […]. Or je me dresse maintenant et je pose la main droite sur toute la France et je réclame mon héritage, ma part, j’ai droit à Corneille et à La Fontaine, Renan est mon parent, Pasteur est de ma famille, Lumière est Français et je suis Français aussi […]. Je réclame fables et romans, Balzac et Daudet, j’ai droit au Cid, j’ai droit à Musset et à Lamartine, j’ai droit aux grands Ardennais, Taine, Michelet et toi, Rimbaud […]. Il faut que jeunesse de France et jeunesse du Québec se rencontrent, il faut que l’esprit français puisse s’essayer une fois de ce côté-ci de l’Atlantique.

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Le fait de parler une langue française commune avec d’autres cultures ne nous condamne nullement à renoncer à notre originalité.

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C’est environ un siècle plus tard [après que Du Bellay eut écrit sa Défense et illustration de la langue française] que naissait mon ancêtre […] venu de Poitiers en Nouvelle-France en 1667. Un descendant fut tué sur les Plaines d’Abraham en 1759, un autre fut Patriote en 1837, un troisième refusa la conscription. L’histoire continue. Je ne vois pas pourquoi je changerais de camp. Ce n’est pas contre la France qu’ils ont porté les armes
Mes « maîtres » au collège […] étaient tous des francophobes invétérés et invertébrés : c’en était grotesque d’indécrottabilité. C’est un peu pour ne pas leur ressembler, voyez-vous, que je ne peux pas l’être à mon tour […] On ne dira jamais assez combien le conquérant a misé sur ce sentiment pour nous mieux dominer : par effet de réfraction, il nous laisse croire que c’était la France qui nous dominait, alors que c’était lui.

*   *   *

Si la France a colonisé le Canada, il ne faut pas oublier que les colons, c’était nous.

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Il ne s’agit pas non plus de se donner le rêve grandiloquent et idiot, comme on dit, « de penser l’Amérique en français ». Penser seulement le Québec en français, ça serait largement suffisant, je pense; ça serait du moins un projet à notre portée et à notre mesure.


Au restaurant thaïlandais de l'avenue Maguire à Québec en 2005

jeudi 4 juillet 2019

Jean Marcel sur la langue et la culture

 
Jean Marcel, au centre sous le dais,
lors de son «ordination» en 2009
(cliquer sur la photo pour l'agrandir)
Source: Lepetitjournal.com

Au deuxième jour des funérailles bouddhistes de l’essayiste Jean Marcel, voici quelques extraits d’un texte peu connu, publié en 1984 :


Fragments de lettres à un ami
sur les rapports de la langue et la culture


[...] Il faut avouer que la problématique de l'avenir du français nous tombe dessus à un bien mauvais moment, en un temps où il est de plus en plus courant d'entendre parler sérieusement de véritable « crise des langues » – de toutes les langues, y compris les dominantes. Un livre récent, best-seller aux USA, consacré à la question linguistique chez nos voisins (eux aussi, donc?), porte en sous-titre : Will America be the death of English? C'est à te faire frémir, n'est-ce pas ? Eh bien, de l'Oural aux Laurentides (et pas seulement pour le français, comme nous sommes « masochistement » portés à le croire), ce n'est que récriminations contre la façon dont on parle et écrit le polonais, l'allemand, l'anglais même, l'italien, etc. Quand on y regarde de plus près, comme il m'a été donné de le faire un peu en chacune de ces civilisations, on s'aperçoit que ce que l'on appelle la « crise des langues » n'est en réalité qu'un aspect d'une crise infiniment plus générale remettant en cause les fondements mêmes de la hiérarchie de toutes les valeurs sur lesquelles reposait notre monde depuis longtemps – la culture linguistique était une de ces valeurs.
Et puis, il faut tout de même admettre que ce ne sont pas tant les langues comme systèmes qui font l'objet de cette inquiétude, mais, quand on y voit de plus près, la pédagogie en tant qu'elle est responsable de la transmission des valeurs – c'est-à-dire, peut-être, l'enseignement tout court. La pédagogie, non pas comme truc ou technique d'enseignement mais comme philosophie générale de construction des valeurs (quelles que soient celles-ci), n'a pas suivi la révolution la plus considérable peut-être de notre temps : l'accès de plus en plus grand de populations de plus en plus nombreuses à l'éducation transmise par système. Malgré nos ordinateurs, malgré nos discours, malgré le déferlement de bricolages pédagogiques de plus en plus compliqués, nous enseignons toujours comme si nous nous trouvions devant une classe de petits scribes en herbe sous la Ve dynastie des Pharaons d'Égypte.
Voilà par où, me semble-t-il, il importe de commencer à regarder si l'on entendait non pas corriger mais simplement comprendre la situation réelle — ce qui serait déjà une amorce de solution. ...]

*   *   *

Qu'est-ce donc, en définitive, que la langue française ? C'est ce par quoi j'exerce un droit à l'héritage non seulement de tout ce qui a été produit dans cette langue (ce qui n'est déjà pas mal, merci), mais aussi à l'essentiel de l'héritage de l'humanité qui y a été versé par contamination, contact ou traduction. Cela est immense. Cela est un empire qui couvre tous les âges de l'humanité historique et recouvre la quasi totalité des terres de la planète. Pourquoi m'en priverais-je ? Pourquoi me désisterais-je de cet héritage, l'un des plus riches que l'on puisse recevoir ?
Trois ou quatre autres langues, tout au plus, dans le monde actuel pourraient m'offrir pareille quantité et pareille qualité de richesses culturelles. Il s'agit là d'un privilège considérable dont nous, Québécois, avons bien peu abusé, me semble-t-il, et dont nous nous sommes à peine prévalu. Quoi donc ! nous avons à portée de la main, par ce réseau extraordinaire d'information qu'est la langue, une culture unique dans l'histoire de l'humanité, et nous serions les seuls, semble-t-il, à la dédaigner ? Par quelle aberration le Québec serait-il donc le seul pays au monde où se ferait jour une hostilité à l'égard de la culture que sa langue propre met à sa disposition, et généreusement ? Il est pourtant plus mal placé que quiconque pour ce faire car c'est l'avenir même de sa langue qui se joue dans ce refus, dans cette inconscience. Un jeune Américain sortant de son high school en sait davantage sur le rôle de la France dans l'histoire de l'Occident qu'un cégépien québécois. Un écrivain américain a souvent lu plus d'auteurs français que la plupart de nos écrivains québécois; un éditorialiste de New York est souvent mieux au fait de la politique et de la société françaises que ne l'est la quasi totalité de nos éditorialistes. Avec le résultat qu'une de nos éditorialistes pouvait tout récemment affirmer qu'elle préférait se frotter à la « culture » des 80 000 habitants de l'île de la Dominique (île des Caraïbes, au cas où tu ne le saurais pas) plutôt qu'à celle de la France. Évidemment, c'est moins compromettant pour les allégeances qu'on lui soupçonne. Enfin, libre à Madame ! Mais son choix n'en indique pas moins la petitesse de ses vues, la constipation de sa volonté de culture, l'étroitesse de ses visées, bref le renfrognement d'une vieille bigote pour qui la France représente encore la capitale de l'athéisme et du péché – héritage de curaille, s'il en fut! [...]
[...] Ce n'est peut-être pas la culture qui nous manque le plus mais le sens de la culture – autrement dit : la conscience réfléchie de l'usage que l'on peut en faire. [...]

*   *   *

[...] Se vouloir à tout prix de culture américaine mais de langue française demeure, et pour longtemps, une contradiction dans les termes qui finira bien par étouffer cette fameuse « identité » que nous cherchons à nous donner depuis des années, sans trop y parvenir. Quel avantage, veux-tu bien me dire, soutirer de cet écartèlement ? Devant cette ambivalence dont bien peu semblent se rendre compte ou mesurer la réelle portée pour l'avenir, le choix est pourtant clair. Je ne vois aucun avenir très glorieux dans l'avantage que représenterait pour nous le vain désir de n'être toujours que des sous-californiens, des ramasseurs de miettes technologiques, des éternels tenanciers de capharnaüm à bric-à-brac pédagogique livré par dumping lorsqu'il est devenu inutilisable ou simplement caduc ailleurs. Mais je reconnais fort bien que l'on puisse choisir de le devenir tout à fait, une fois pour toutes et pour de bon : il n'y a pas mille moyens pour ce faire, il n'y en a qu'un – qui résulte d'ailleurs de ce qui a déjà été dit plus haut des rapports de langue et culture. Il suffit de se brancher sur le réseau d'information de la culture américaine par le truchement du seul instrument qui permette d'être informé directement et à temps complet : la langue qui véhicule cette culture, l'anglais. Du même coup et par voie de conséquence, il nous faudra tout de même avoir la lucidité d'abdiquer tous nos droits sur les spécificités que nous nous sommes créées à l'intérieur des frontières tracées par notre langue : notre régime politique, nos institutions culturelles de toutes natures (système d'enseignement, littérature, etc.), notre tradition syndicale, notre type d'économie et, tout à la fin, pour être enfin logique, nos frontières territoriales elles-mêmes. Il ne nous restera plus dès lors, une fois prise cette décision, qu'à nous appliquer à nous fondre dans le grand tout – qui en vaut bien d'autres, je ne le nie pas.
[…]

Nous nous donnons une Charte de la langue française pour « protéger notre langue », mais nous ne donnons à celle-ci aucun moyen efficace de créer sa propre dynamique d'exploration et d'invention culturelle – moyen qui eût consisté en une politique corollaire, conséquente et adéquate. Nous faisons du français la langue de l'enseignement pour tous (enfin, presque tous), mais du même coup nos enfants apprennent à lire à l'école dans des anthologies de « sélections » du Reader's Digest – crois-le ou non, je l'ai vu, de mes yeux, vu...

Jean Marcel recevant en cadeau une bouteille de tokaji
(Pécs, 1986)

mercredi 3 juillet 2019

Jean Marcel de Troie à Bangkok




C’est aujourd’hui que commencent, au temple Wat Phai Tan de Bangkok (photo), les funérailles bouddhistes de Jean Marcel (Paquette) :

Mercredi 3 à 17 heures Rod Nam Sot, on verse de l’eau sur les mains du défunt

Mercredi 3 à 19 heures, prières par les bonzes du temple

Jeudi 4 à 19 heures, prières par les bonzes du temple

Vendredi 5 à 19 heures, prières par les bonzes du temple

Samedi 6 à 11 heures, Tam Boon, offrande de nourritures aux bonzes

Samedi 6 à 13 heures, début des prières qui précèdent la crémation

Samedi 6 à 15 heures, crémation


Jean Marcel est décédé le dimanche 30 juin 2019.

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C’est peu après son 78e anniversaire, donc quelques jours seulement avant sa mort, que j’ai appris que Jean Marcel était dans un état désespéré. Nouvelle qui m’a paru incroyable mais que m’a malheureusement confirmée son éditeur. Jean Marcel a été mon professeur à l’Université Laval (cours sur la Chanson de Roland). Quelques années plus tard nous avons commencé à nous voir sur une base régulière : j’étais devenu chercheur au Conseil de la langue française du Québec dont il était «membre» (c’est-à-dire qu’il faisait partie du conseil d’orientation de l’organisme) et j’ai participé aux travaux d’un comité dont il était le président. C’est ainsi qu’est née une relation qui, quelques années plus tard, nous a conduits à inaugurer ensemble l’enseignement sur le Québec à l’Université de Pécs en Hongrie. Ce premier séjour en Hongrie fut, pour nous deux, l’occasion de faire une découverte d’importance : le tokaj. Depuis qu’il s’était établi en Thaïlande, je le voyais lors de tous ses passages à Québec. Une fois même, Arpad Vigh, le directeur du centre d’études francophones de Pécs, était en même temps à Québec et nous avons tous les trois dîné dans un restaurant thaïlandais où Jean Marcel nous a montré sa maîtrise de la langue thaïe. J’avoue qu’il y a deux ou trois ans, je n’ai pu m’empêcher de songer que c’était peut-être la dernière fois que nous nous voyions. Mais je conservais malgré tout l’espoir de le revoir cette année. Notre preux combattant de la guerre de Troie (ainsi qu’il s’est une fois défini devant moi) est allé rejoindre les héros de son Triptyque des temps disparus, Hypatie, Jérôme et Sidoine : sit tibi terra levis, comme disaient les gens de cette époque.

Jean Marcel lors de son «ordination » en 2009
avant une retraite bouddhique de quelques semaines
Source: Lepetitjournal.com


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Jean Marcel avait demandé qu’on joue la « Méditation » de Thaïs lors de ses funérailles :





 Jean Marcel lors de son ordination en 2009 avant une retraite bouddhique de quelques semaines

mardi 25 juin 2019

La langue étrange d’une éditorialiste


L’éditorialiste du Devoir Marie-Andrée Chouinard s’est surpassée samedi dernier. Dans un texte portant sur le refus de la CSDM (Commission scolaire de Montréal) d’appliquer immédiatement la loi sur la laïcité, elle a pondu quelques perles dont je ne relèverai que trois :

• « Dans d’autres cas où de profonds désaccords se sont exprimés, c’est dans l’antichambre des tribunaux que se joueront les objections. » Les objections se jouent dans les antichambres des tribunaux ? Quelle étrange conception de la justice ! On s’attend plutôt à ce que les objections se fassent valoir devant le tribunal.

• « Les commissions scolaires sentent que le gouvernement caquiste les remue avec un projet de transformation de leur structure. » À force de cuisiner ses éditoriaux, la journaliste en oublie le sens des mots. On peut remuer une préparation culinaire avec une spatule ou un fouet, on peut aussi remuer la salade. Remuer les commissions scolaires, c’est pousser un peu loin la métaphore. En français correct et ordinaire, on dirait simplement que le gouvernement bouscule les commissions scolaires.

• « Mais il existe telles choses au Québec qu’un État de droit et que le respect des lois. » Cette phrase n’est tout simplement pas du français.


lundi 10 juin 2019

Traducteur improvisé, prends garde!



Ainsi, dans État de siège, Michael Wolff dépeint le président se vantant de ses exploits sexuels. La plupart du temps, avec ses propres employées. Et la plupart du temps, sans générer de réaction. « Autour de lui, on dit “bah, c’est juste son parler de vestiaire habituel.”»
– Natalia Wisocka, « One-Trump-Show », Le Devoir, 10 juin 2019

Trump repeated his apology but downplayed the seriousness of his comments. "This was locker-room talk," he said. 
– Chris Megerian, Los Angeles Times, 9 octobre 2016


Parler de vestiaire ? On voit tout de suite que c’est une traduction de locker room talk. Et on a l’impression que ce n’est pas une expression idiomatique en français.


Voyons d’abord de que signifie locker room talk en anglais :

Any manner of conversation that polite society dictates be held privately - with small groups of like-minded, similarly gendered peers - due to its sexually charged language, situations or innuendos (Urban Dictionary).


L’exemple qui suit dans l’Urban Dictionary n’est pas sans rappeler les propos du président des États-Unis dans des contextes similaires : « Through the walls Tom could hear his teenage son and his friends talking excitedly about who was going to get laid first and he smiled as he remembered that kind of locker room talk from his own youth ».


Sur le site du Merriam-Webster, on peut lire:

Locker rooms have been with us since the middle of the 19th century, when they referred simply to rooms which had lockers and in which people changed their clothes. However, the word has also been used, for a considerable length of time, as an adjective, denoting things (especially talk) of a coarse or offensive nature.


En français, en pareil contexte, on parlerait plutôt de propos de corps de garde ou de langage de corps de garde :

Un « corps de garde » – la structure bâtie – est assez réduit en surface. Aussi le confort est-il sommaire. Il y a parfois une zone de vie et une zone de repos, mais souvent il n’y a pas de différenciation spatiale. […]
[…] Un « corps de garde » – la structure bâtie – est assez réduit en surface. Aussi le confort est-il sommaire. Il y a parfois une zone de vie et une zone de repos, mais souvent il n’y a pas de différenciation spatiale. 
[…]
Durant la Grande Guerre, la vie dans les tranchées, la promiscuité, la mort possible à tout instant, ont souvent favorisé chez les poilus un état d’esprit et un langage de « corps de garde ». 
– Gilles Aubagnac, « Le corps de garde et ses plaisanteries », Corps 12, 2014/1, pp. 119-121.


J’ai eu l’idée d’aller voir comment le Grand Dictionnaire terminologique (GDT) de l’Office québécois de la langue française (OQLF) traduisait locker room. Je me rappelais en effet que, dans les années 2000, une collègue m’avait raconté qu’elle avait empêché in extremis qu’on le traduise par « chambre des joueurs ». Son intervention n’aura pas eu d’effet à long terme. Ce qui est généralement considéré comme un anglicisme est maintenant accepté par l’OQLF « dans certains contextes », euphémisme pour dire que l’Office le légitime dans les faits : « Chambre des joueurs est un terme consacré au Québec dans le domaine du sport, et plus particulièrement dans le vocabulaire du hockey sur glace » (fiche de 2017).

vendredi 7 juin 2019

Brachylogie trumpienne


Bring-Your-Own-Junk-Food State Banquet

J’ai déjà écrit deux ou trois billets à partir d’exemples de brachylogie trouvés dans des publications québécoises. Rappelons en termes simples ce qu’est une brachylogie : c’est la suppression de certains éléments d’une phrase, c’est un raccourci qui donne un énoncé illogique si on le prend au pied de la lettre. J’avais cité un exemple tiré d’une bédé québécoise : ses parents avaient un chalet autour du lac (un chalet situé sur le chemin qui fait le tour du lac).


Le président Donald Truck vient de faire une brachylogie qui a attiré beaucoup de commentaires sur les réseaux sociaux :




La lune ne fait évidemment pas partie de Mars. Une interprétation charitable de la phrase du président est qu’il voulait dire que la lune est une étape incontournable d'une expédition vers Mars.



jeudi 6 juin 2019

Brève histoire de l’OQLF/ 3


L’assoupissement du chien de garde

Selon les auteurs de la Brève histoire de l'OLF/OQLF : mobilisation, incitation, contrainte, accompagnement, l’Office québécois de la langue française est entré, depuis 2001, dans une période de « routinisation », on parle même d’« essoufflement ». Dans Le Devoir de ce matin, Odile Tremblay (« Ce français mal aimé ») fait, inconsciemment, écho à ce constat : « Au Québec, l’ignorance et le franglais s’ébattent désormais sans contrainte, sous le regard bienveillant de chiens de garde assoupis ».


Gardons toutefois un peu d’espoir. Un nouveau gouvernement est issu des élections d’octobre dernier et la nouvelle présidente-directrice générale de l’OQLF n’est après tout entrée en fonction que le 11 février dernier. Le chien de garde sortira peut-être de sa léthargie.


mardi 4 juin 2019

Brève histoire de l’OQLF/ 2


Voici un extrait (non corrigé) du rapport Brève histoire de l'OLF/OQLF : mobilisation, incitation, contrainte, accompagnement, rendu public le 23 mai 2018  (sur ce rapport, voir le billet précédent):

[…] on constate une hésitation d’orientation et d’application à l’OQLF, entre laxisme et coercition, entre achèvement (ou renouvellement) des objectifs historiques et ouverture de nouveaux fronts.
Le rapport à la terminologie, la raison d’être historique première de l’OLF, semble révélateur de cette évolution  et de ses hésitations. La nouvelle politique terminologique de l’OQLF sur les « emprunts » semble sensiblement, depuis la Commission Larose, opter pour une ouverture, certes balisée et circonscrite, aux termes issus du langage courant, même anglicisés. Plusieurs des acteurs interrogés y voient un « détournement » de l’OQLF : on passerait de la « prescription » linguistique (et décolonisatrice) à la « description » linguistique (et normalisatrice) ; d’autres y voient un signe de « maturité » du fait français et de ses locuteurs au Québec, qui peuvent emprunter à l’anglais sans qu’il ne s’agisse pour autant « d’insécurité  culturelle ». Cette double appréciation semble  témoigner autrement de l’évolution historique de l’OQLF, de sa progressive rationalisation, entre succès et limitations, qui la* conduit à un moment carrefour, entre rationalisation et routinisation. 
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* Ce n’est pas le seul endroit dans le document où le mot office est utilisé au féminin.

Brève histoire de l’OQLF/ 1




En 2017, les trois grandes centrales syndicales du Québec – CSN, FTQ, CSQ – ont commandé un rapport sur l’histoire de l’Office (québécois) de la langue française. Ce rapport, Brève histoire de l'OLF/OQLF : mobilisation, incitation, contrainte, accompagnement, a été rendu public le 23 mai 2018. Il n’a eu aucun écho dans les médias. En voici le résumé tel que je l’ai trouvé sur Internet :

Le présent document retrace l’histoire de l’Office québécois de la langue française (OQLF), dont la fondation remonte à la création de l’Office de la langue française (OLF 1961), à travers ses modifications successives, notamment au moment de la promulgation de la Charte de la langue française (Loi 101, Charte de la langue française, 1977) et la restructuration de l’OLF en OQLF à la suite du Rapport Larose (Loi 104, 2002). L’OQLF est l’institution centrale qui conduit la politique linguistique du gouvernement québécois. Nous avons identifié trois périodes qui caractérisent depuis le début des années 1960 l’évolution de l’OQLF : 1) La première période (1961-1977) s’inscrit dans la grande mobilisation des années 1960 en faveur du Québec français et correspond à l’affirmation des grands objectifs de francisation, soit la recherche d’une « politique globale de francisation ». La stratégie de l’OLF à cette période est celle de la francisation du Québec par incitation. 2) La seconde période qui s’ouvre avec l’élection du Parti québécois et la promulgation de la Charte de la langue française (1977-2001) correspond à l’application d’une politique plus affirmative et structurée sur la place de la langue française au Québec. La stratégie de l’OLF à cette période en sera une* de contraintes (juridiques et institutionnelles). La période se divise en deux moments, un premier (1977 à 1990) marqué par une politique largement consensuelle d’affirmation, un deuxième (1990 à 2001) par une volonté de consolidation des acquis de la loi 101. 3) La troisième période (2001 à aujourd’hui) s’ouvre sur** les États généraux sur la situation et l'avenir de la langue française au Québec et correspond à la réflexion sur la reformulation des objectifs particuliers de l’Office, soit la réorganisation de l’Office de la langue française (OLF) en Office québécois de la langue française (OQLF). Cette période voit se déployer une stratégie d’accompagnement marquant à la fois le constat d’une réussite du projet de francisation du Québec et sa routinisation. Par ailleurs, on peut dire que le succès de la loi 101 convie à trois déplacements majeurs des enjeux de francisation au Québec : a) la question de la francisation des immigrants passe de l’école aux petites entreprises où ils se trouvent en grand nombre; b) le combat contre l’hégémonie de la langue anglaise concerne moins les commerces à dominance anglo-canadienne et plus la mondialisation où dominent les multinationales américaines avec l’anglais comme ligua franca; c) la pression pour ouvrir de nouveaux fronts de francisation s’affaiblit au profit de nouveaux enjeux (environnement, justice sociale, précarité d’emploi, etc.) dont l’urgence justifie peut-être davantage que l’état de la langue française l’usage de moyens de contrainte. Nous avons inscrit cette périodisation sous le signe de la routinisation du mouvement social pour un Québec français. Nous voulions indiquer par cela que la variante principale des transformations de l’OQLF n’est pas principalement attribuable à la conjoncture politique (la volonté ou le parti politique au pouvoir) ou encore aux limites imposées par les tribunaux à la loi 101, mais à l’effet de l’institutionnalisation du mouvement social et de l’essoufflement de son charisme. Dans chacune des périodes le succès du mouvement de francisation s’est appuyé sur une mobilisation populaire, y compris syndicale. Là, repose aussi son avenir.

Antoine Brousseau Desaulniers
Jean-François Laniel
Stéphane Savard
Joseph Yvon Thériault
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* En sera une : anglicisme.
** On attendrait plutôt la formulation : s’ouvre par.


vendredi 17 mai 2019

Le grec du GDT /4


Parmi les fiches que le Grand Dictionnaire terminologique (GDT) de l’Office québécois de la langue française (OQLF) vient de mettre en vedette sur sa page d’accueil, il y a « tephrochronologie ». Une note apporte la précision étymologique suivante :

Le terme tephrochronologie est formé à partir des éléments grecs tephra, qui signifie « cendre », khrônos, « temps » et logia, « étude ».


Le problème, c’est qu’en grec ancien λογία ne signifie pas « étude ». Le mot n’est d’ailleurs attesté que depuis l’époque du Nouveau Testament (et chez Hésychius, un grammairien tardif) et il n’a pas ce sens, comme l’indique Bailly :



Le Liddell & Scott ne dit pas autre chose :



D’ailleurs, quand on consulte un dictionnaire français-grec comme celui de Louis Feuillet, le mot λογία ne figure pas parmi les traductions possibles d’étude :




La confusion sur l’origine du suffixe –logie est déjà présente dans la version française du Wiktionnaire, source possible de la note du GDT : « via le latin -logia, du grec ancien ‑λογία, ‑logia ». Mais cette erreur est absente de la version espagnole (del griego antiguo λόγος). La version allemande du Wiktionnaire est la plus complète :

Zusammensetzung auslog- (von altgriechisch λόγος (lógos) (Rede, Wort, Vernunft, Überlegung, philosophischer Lehrsatz, (philosophische) Lehre)) und –ie (entlehnt aus altgriechischία).


En d’autres termes, le suffixe ‑logie est un calque de λόγος et du suffixe grec ‑ία, dont l’équivalent allemand est le suffixe ‑ie, comme en français.


Les auteurs de la fiche du GDT auraient été mieux avisés de nous expliquer comment, à partir du mot grec τέφρα, ας (dont le thème se termine en –a), on aboutit au composé tephrochronologie avec un o au lieu d’un a. Évidemment, l’erreur de composition a été faite en anglais.