mercredi 1 avril 2020

Les postillons et le/la Covid







Pour éviter les postillons, une des causes de contagion au/à la Covid-19, l’Académie française proposerait d’éviter le tutoiement, les dentales sourdes, tout comme les labiales et les chuintantes, conduisant à expulser plus d’air. C’est ce que nous apprend le blog des correcteurs du Monde : cliquer ici. Lire aussi cet article.


Canular ? Nous sommes le 1er avril !


lundi 30 mars 2020

Le sexe des mots


Au début de la pandémie, on parlait du coronavirus sans préciser duquel il s’agissait ou bien on disait « le nouveau coronavirus ». Maintenant il n’est plus guère question que de Covid-19, ce qui pose la question du genre. Les médias français me semblent en majorité avoir poursuivi sur la lancée et utilisent le nouveau terme au masculin tandis que, de ce côté-ci de l’Atlantique, le mot s’emploie presque uniquement au féminin même si, dans les diffusions en direct, il arrive qu’on entende des commentateurs le mettre au masculin.


En furetant sur la page Facebook de mon vieux complice Patrick Chardenet*, j’ai appris qu’il y avait une page du site de Radio-Canada qui expliquait pourquoi on proposait d’user du féminin. En effet, il s’agit d’une recommandation de l’Organisation mondiale de la santé. Que l’OMS prenne le temps de se prononcer sur le sexe des mots, cela ne vous rappelle rien ? Moi, ça m’a fait penser à Byzance assiégée par les Turcs.

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* Jacques Maurais, Pierre Dumont, Jean-Marie Klinkenberg, Bruno Maurer, Patrick Chardenet, L’Avenir du français, Paris, Agence universitaire de la Francophonie et Archives contemporaines, 2008.


vendredi 27 mars 2020

« Frais cabaret »


Source: Le Journal de Québec, 26 mars 2020

Tard hier soir, les médias nous apprenaient que les maisons de retraite ne pourront plus facturer un supplément pour apporter leur plateau-repas aux personnes âgées placées d’office en quarantaine dans ce que certains gestionnaires ont le culot d’appeler des « havres de paix et de sérénité » (je n’invente rien). Admettons que l’expression « frais cabaret » pourrait donner à certains l’illusion d’être servis par une danseuse du Crazy Horse.


Je profite de l’occasion pour rappeler que, jusqu’en 2009, l’Office québécois de la langue française (OQLF) recommandait d’éviter d’employer le mot cabaret au sens de « plateau de service » :






Mais les néo-terminologues qui ont pris le contrôle du Grand Dictionnaire terminologique (GDT) au début des années 2000 ont décidé de légitimer ce sens du mot cabaret « dans certains contextes ». C’est là encore un exemple de la dérive dénoncée en 2011 par un groupe d’anciens terminologues de l’OQLF dans le manifeste « Au-delà des mots, les termes ».

  
Sur ce thème, voir aussi mes billets :

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mercredi 25 mars 2020

La schizophrénie terminologique



C’est par l’entremise de la page Facebook de Gaston Bernier (de l’Asulf) que j’ai appris que l’Office québécois de la langue française (OQLF) avait réhabilité en 2016 le terme centre d’achat(s) dont il avait jusqu’alors déconseillé l’usage :

L’Office de la langue a décidé il y a quarante ans d’officialiser l’expression « centre commercial » contre le calque «centre d’achats». Depuis quatre décennies, tous ont favorisé l’équivalent français (C. Chouinard, P. Cardinal, Le Multi dictionnaire, le Colpron, le Guide de rédaction de la P.C., etc.). Mais l’Office a fait marche arrière : « Le terme centre d'achats … construit sur le modèle de l'anglais … s'intègre au système linguistique du français. Les réserves déjà émises sur l'usage de ce terme n'ont pas lieu d'être… »


J’admets que le fait avait échappé à mon attention. Cette réhabilitation n’est qu’une preuve de plus de la dérive dénoncée par les anciens terminologues de l’OQLF dans leur manifeste « Au-delà des mots, les termes ».


Comme note explicative, on a droit à la salade habituelle : « Le terme centre d'achats (ou centre d'achat), construit sur le modèle de l'anglais shopping center, s'intègre au système linguistique du français. » Ben oui, les calques, de par leur nature même, sont déjà intégrés dans le système linguistique de la langue emprunteuse. Les néo-terminologues de l’OQLF ont fait cette « découverte » en préparant leur dernière Politique de l’emprunt linguistique : ils n’ont ainsi fait que redécouvrir l’Amérique.


Si j’ai utilisé le mot de schizophrénie dans le titre de mon billet, c’est que le Grand Dictionnaire terminologique (GDT) contient une autre fiche sur le même terme, produite par l’Institut canadien des comptables agréés, qui ne donne comme acceptable que centre commercial et où on affirme qu’« au Canada, sous l'influence de l'anglais, on emploie fréquemment l'expression centre d'achat. »



mercredi 18 mars 2020

Les anglicismes contagieux /2


Il semble évident que beaucoup des mesures préconisées aujourd’hui — le télétravail, les cours en ligne, les visites culturelles sur le Web, les becs de coude — sont là pour de bon.
Francine Pelletier, « La vie et rien d’autre », Le Devoir, 18 mars 2020

La chroniqueuse du Devoir n’est pas immunisée contre les anglicismes. On se demande si, telle une patiente zéro, elle n’est pas à l’origine de celui de ce matin, becs de coude. Quand on lit une expression curieuse sous sa plume, il faut tout de suite la traduire littéralement en anglais pour comprendre : bec de coude = elbow kiss ou, plus exactement, elbow bump. En français, on dit tout simplement un coup de coude (comme on dit un coup de main).




mardi 17 mars 2020

Les anglicismes contagieux


En ces temps de coronavirus, on peut rappeler que les anglicismes aussi peuvent être contagieux. Je me rappelle qu’il y a quelques décennies des employés de l’Office (pas encore québécois) de la langue française avaient signalé à leur grand patron qu’en français, on ne disait pas « plan de contingence » mais « plan d’urgence ». Il y a deux ou trois jours j’ai entendu le même anglicisme aux infos de France 2. On reproche souvent aux Français leurs anglicismes lexicaux (les mots anglais empruntés tels quels ou encore des mots à l’allure anglaise qui n’existent pas dans cette langue comme footing ou pressing) mais jusqu’à ces dernières années ils semblaient résister plutôt bien aux anglicismes sémantiques et aux calques. Avec du retard, ils nous emboîtent le pas : éligible au sens d’« admissible » est de plus en plus fréquent chez eux et voici que j’ai entendu plan de contingence. Il y a peut-être une raison psychologique derrière ce dernier emprunt : il est moins anxiogène que plan d’urgence.


Pour apporter un brin d’humour en ces jours troublés, plutôt que de vous proposer l’écoute de la Missa in angustiis de Haydn, voici Sandrine Sarroche :


Désolé du détour qu'on vous oblige à faire pour voir la vidéo. Un second clic vous y conduira facilement.

lundi 9 mars 2020

Neuvième anniversaire


C’est aujourd’hui le neuvième anniversaire du blog Linguistiquement correct et mon 744e billet. Le premier billet a paru le 9 mars 2011 dans la foulée du manifeste des anciens terminologues de l’Office québécois de la langue française, « Au-delà des mots,les termes ».


Bilan de neuf ans de blog : 744 billets, 256 000 visites.


jeudi 5 mars 2020

La terminologie à l’OQLF : entre lexicographie et dérivographie


Pour le GDT, les casseroles vont au four et les paniers ont des roues.

Dans la fiche « cocotte » du Grand Dictionnaire terminologique (GDT) de l’Office québécois de la langue française (OQLF), on lit : « Mets généralement composé de viande ou de poisson, de légumes et d'une sauce, cuit lentement au four dans une cocotte ou une casserole. » Vous ne le saviez pas, les casseroles vont au four. Et au cas où vous pourriez penser que la casserole en question diffère de celle que vous avez dans votre cuisine, la fiche « casserole, saucepan » en donne l’illustration suivante :




Pourtant, une ancienne terminologue de l’Office, Thérèse Villa, avait produit un texte très détaillé (cliquer ici; voir aussi « La casserole et la cocotte ») sur la façon de traduire l’américanisme casserole qui désigne diverses préparations culinaires. J’ai déjà reproduit ce texte dans mon blog, un an avant que les deux anciennes fiches « casserole » du GDT soient fondues en une seule en 2018. L’Office s’acharne à ne pas tenir compte du travail de ses premiers employés, voire à le nier quand ce n’est pas le contredire.


Dans sa réinvention du vocabulaire français, l’Office nous affirme qu’un panier peut avoir des roues, qu’un panier, c’est la même chose qu’un chariot :

Panier d'épicerie : Chariot emboîtable constitué d'un panier grillagé en métal ou en plastique monté sur des roulettes de manutention, dans lequel le client d'un commerce dépose les biens qu'il souhaite acheter.  


Une fois de plus, l’Office contredit le travail d’un de ses terminologues. Car on ne trouve que chariot d’épicerie dans le Vocabulaire illustré des chariots, des roues et des roulettes de manutention publié par le même Office « en collaboration avec les milieux de l’ingénierie, de la terminologie et de la traduction ainsi que les Presses internationales Polytechnique ». On peut même y lire la remarque suivante qui met en garde contre l’utilisation de panier d’épicerie à la place de chariot d’épicerie : « le terme panier d’épicerie, qui est parfois utilisé pour désigner le chariot d’épicerie, correspond plutôt à un type de panier qui sert à l’achat de marchandises en petite quantité ». Pour un complément d’information, cliquer ici et ici.


Peut-on encore se fier au GDT ?


mardi 3 mars 2020

Filer à l’anglaise


Depuis la publication en 2011 du manifeste « Au-delà des mots, les termes » des anciens terminologues de l’Office québécois de la langue française (OQLF), je suis revenu plusieurs fois dans ce blog sur la dérive lexicographique du Grand Dictionnaire terminologique (GDT). À la suite d’un récent échange de courriels avec Marie-Éva de Villers, je viens de me rappeler quand j’ai été alerté pour la première fois sur cette dérive.


C’était à l’occasion d’un colloque de l’ACFAS tenu à l’Université Laval en mai 2002. Après la communication d’un représentant de l’OQLF, Marie-Éva de Villers avait posé des questions sur trois fiches terminologiques du GDT qui venaient d’être réécrites. Dans l’une, on acceptait le mot filière comme synonyme de classeur, dans une autre déductible était accepté comme synonyme de franchise dans le domaine des assurances, j’ai oublié sur quoi portait la dernière. Il se trouve que la présidente de l’Office assistait à cette séance du colloque et, dans les jours qui ont suivi, elle a exigé que les fiches litigieuses soient refaites. Mais l’auteur de la fiche a omis d’indiquer, ou plutôt n’a pas voulu indiquer, que filière au sens de « classeur » est un terme à proscrire. La fiche s’accompagne de la note suivante (l’aveu des deux premières phrases a dû coûter beaucoup à son auteur) :

Au Québec, le terme classeur s'est très largement imposé dans la langue standard. L'usage du terme critiqué filière, de même sens, y est de moins en moins fréquent. Ce terme trouve son origine dans le verbe filer « classer », attesté dès la fin du XVIIIe siècle au Québec (emprunt à l'anglais to file), mais aujourd'hui à peu près disparu.


L’explication étymologique donnée est sans doute vraie mais elle est tout de même curieuse. La plupart des anglicismes lexicaux en français québécois ont été empruntés de l’anglais parlé, p.ex. bécosse à partir de backhouse. Le verbe anglais file, qui se prononce [faɪl], aurait dû donner en français québécois [fajle] ou fêler (en diphtonguant la première voyelle) plutôt que filer [file]. En comparaison, l’anglicisme tire (pneu) se prononce plutôt comme le mot tailleur, jamais [tiR]. Il faudrait donc que le verbe filer « classer » (et, par ricochet, son dérivé filière) soit venu en français québécois via la langue écrite. Quant au fait que cette forme serait attestée depuis la fin du XVIIIe siècle, le GDT, conformément à son habitude, n’en donne aucune preuve. Les exemples de filer dans le Trésor de la langue française au Québec (TLFQ) ne concernent que les emplois habituels du mot en français, québécois ou standard (filer doux, filer de la laine, filer bien, etc.). Sauf un seul, qui accrédite l’étymologie proposée, mais il est de 1856, pas de la fin du XVIIIe siècle : « Les créanciers sont informés que les argents de cette succession étant saisis, ils doivent filer leurs comptes au bureau des Greffiers sans délai afin d'être colloqués. » (Journal de Québec, 19 janvier 1856, p. 3) On voit tout de suite que la phrase est l’œuvre d’un traducteur incompétent. Par ailleurs, dans le TLFQ, tous les exemples de filière au sens de « classeur » sont du XXe siècle.


Mais, au fait, à quoi peut bien servir cette explication étymologique dans un dictionnaire terminologique ?


Le dictionnaire en ligne Usito est un peu plus précis quant à l’étymologie : filière viendrait non pas de file, tout court, mais de cabinet file, ce qui est plus conforme à la langue anglaise. Mais, malgré sa prétention de décrire (et de hiérarchiser) les usages du français au Québec, Usito oublie de mentionner l’expression québécoise filière 13 « poubelle ».


lundi 24 février 2020

Regietheater

Version texane de L'Or du Rhin, festival de Bayreuth 2013
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Quelques notes de lecture sur le Regietheater, littéralement théâtre de metteur en scène. Aux États-Unis, on va jusqu’à traduire par Euro trash mais certains Allemands vont plus loin en parlant carrément de Scheißregietheater. Il y a deux jours Le Soleil nous apprenait que la star du Regietheater Dmitri Tcherniakov retournait au Bolchoï. Ce qui m'a donné l'idée de publier ces notes sur un terme difficile à traduire (le Grand Dictionnaire terminologique de l'Office québécois de la langue française ne s'y est d'ailleurs pas risqué).

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Lohengrin de Wagner, Bayreuth 2010

Ce qu'on appelle le Regietheater (traduction libre: « relecture théâtrale ») a engendré son propre conformisme, beaucoup plus pernicieux que le conservatisme: la volonté gratuite de choquer. Cela a déplacé nombre d'ouvrages dans des asiles psychiatriques ou suscité des scènes de viol sous la douche dans L'Enlèvement au sérail de Mozart. À Paris, on a vu des Noces de Figaro dans un bureau des mariages d'une bureaucratie est-européenne des années 50. Les récitatifs étant accompagnés au synthétiseur ou à l'accordéon! Honte.


‑ Christophe Huss, « Un Mozart tout autre », Le Devoir, 30 octobre 2010

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Rossini si sarebbe stupito ma forse anche divertito. Che il suo Mosè, quasi 200 anni dopo il debutto al San Carlo di Napoli, suscitasse tanto scandalo e polemica, certo non se lo sarebbe immaginato.
[…]
E così Mosè ha preso le sembianze di un Bin Laden che alza il mitra al cielo, invoca Dio per maledire, spinge alla guerra santa. E così Dio gli risponde, aizzando contro i nemici Egizi kamikaze pronti a farsi esplodere e sterminando con il gas i primogeniti.

‑ Giuseppina Manin, «Applausi e tensioni per il Mosè-Bin Laden. E arriva la polizia », Corriere della sera, 12 août 2011


Moïse en Égypte, Festival Rossini de Pesaro 2011
Pour d'autres photos, cliquer ici

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Platée de Rameau à l'Opéra Comique en 2014


Deux scènes parisiennes, le Palais Garnier et la salle Favart, ou Opéra-Comique, affichaient au début du mois [d’avril 2014] des opéras de Rossini et de Rameau dans ce qu’on appelle des actualisations, ou relectures scéniques. Avec Platée de Rameau, transposé dans l’univers de la mode, le metteur en scène canadien Robert Carsen crée un spectacle renversant.

Le terme technique désignant, dans le milieu de l’art lyrique, les mises en scène s’écartant des didascalies des compositeurs pour jeter un regard neuf sur des ouvrages ancrés dans d’autres époques est emprunté à la langue de Goethe : on parle de Regietheater. Sous l’égide du Regietheater, on a vu Lohengrin de Wagner dans une salle de classe, L’or du Rhin dans un lieu thermal, Les Troyens de Berlioz dans un vaisseau spatial, des curés fouettant des nonnes (peut-être l’inverse, je ne sais plus) dans La chauve-souris de Johann Strauss ou Iphigénie en Tauride de Gluck dans un hôpital psychiatrique.

Très souvent, notamment en Allemagne dans les années 2000, la provocation scénique fut un palliatif à une inculture musicale des metteurs en scène.



‑ Christophe Huss, « Robert Carsen à l’âge d’or de la relecture scénique », Le Devoir, 12 avril 2014



Platée de Rameau à Nuremberg en 2013

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Eugène Onéguine à l'Opéra de Bavière en 2007

La différence dans la manière de voir l’opéra entre l’Europe, aventureuse, et l’Amérique du Nord, plutôt conservatrice, a largement été décrite. Elle est exacerbée, en Europe, par ce qu’on appelle le Regietheater, terme désormais consacré qualifiant les mises en scène conceptuelles, où l’ego du metteur en scène prend souvent le pas sur le talent des compositeurs et librettistes.

‑ Christophe Huss, « De Patrice Chéreau à Patrice Carsen, le Festival d’Aix repense l’opéra », Le Devoir, 20 juillet 2013

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Le DVD de Dialogues des carmélites de Poulenc, dans une mise en scène de Dmitri Tcherniakov, enregistré à Munich en 2010 sous la direction de Kent Nagano, devra être retiré des rayons par décision de la Cour d’appel de Paris.
 
La condamnation de la société BelAir Média, éditrice du DVD, à « prendre toute mesure pour que cesse immédiatement et en tous pays la publication dans le commerce ou plus généralement l’édition, y compris sur les réseaux de communication au public en ligne, du vidéogramme litigieux » fait suite à plainte des ayants droit de Georges Bernanos et de Francis Poulenc. Ceux-ci avaient intenté une poursuite arguant d’une trahison du metteur en scène, qui a enlevé toute référence religieuse de son spectacle.
 
Comme le résume bien Christian Merlin dans l’édition de mardi du Figaro, le casus belli semble être que « Tcherniakov a changé la fin de l’opéra, puisque l’on y voit Blanche sauver les carmélites et se sacrifier, la guillotine étant remplacée par des bouteilles de gaz, au lieu de les voir aller vers la mort comme dans l’original ».
 
Les plaignants avaient perdu leur cause en première instance, le tribunal ayant alors considéré qu’il n’y avait pas dénaturation de l’œuvre.
 
Un précédent dangereux
 
La décision de la Cour d’appel de Paris va-t-elle faire jurisprudence ? La question de la liberté de création est posée, assurément, si les périmètres sont délimités juridiquement par la vision artistique d’ayants droit.
 
Christian Merlin rappelle à juste titre que « le Festival de Bayreuth a sombré dans la médiocrité quand Cosima Wagner, la veuve du compositeur, y a interdit toute évolution, du chant comme des mises en scène » et qu’« Yvonne Loriod a voulu faire interdire la mise en scène par Peter Sellars de Saint François d’Assise », somptueuse production, à Salzbourg en 1992, de l’opéra de son mari, Olivier Messiaen.
 
Certes, le spectre des œuvres touchées n’est pas si large. Une grande majorité des œuvres du répertoire lyrique sont dans le domaine public. Lorsque le même Tcherniakov trafique le Don Giovanni de Mozart (à Aix-en-Provence), personne ne peut aller se plaindre. Encore que, selon les pays, il ne faille jurer de rien. En Sibérie, en 2014, la production de Tannhäuser de Wagner par Timofeï Kouliabine a été contestée en cour par l’Église, car accusée d’« offenser les sentiments religieux et l’Église orthodoxe ». Kouliabine fut attaqué pour « profanation publique et intentionnelle de littérature religieuse, théologique et d’objets saints », et le ministre de la Culture limogea sur-le-champ le directeur de l’opéra, qui refusait de s’excuser publiquement.
 
Libre opinion
 
Si un carcan judiciarisé devait geler l’art dans un conservatisme stérilisant, le concept visionnaire de Patrice Chéreau pour le Ring à Bayreuth en 1976 n’aurait jamais vu le jour.
 
Il faut pouvoir proposer des visions d’une œuvre. Pourquoi les spectateurs ne pourraient-ils se faire leurs libres opinions ?
 
Une chose est sûre : avec l’interdiction de diffusion sur DVD, Internet et télévision, le vidéogramme maudit et censuré de Dialogues des Carmélites mis en scène par Tcherniakov et dirigé par Nagano vient de devenir un sacré « collector ».
Christophe Huss, Le Devoir, 21 octobre 2015



lundi 10 février 2020

Le féminin ostentatoire


La petite polémique lancée début janvier dans Le Devoir sur la forme féminine autrice n’est pas tout à fait morte. Un article d’opinion publié ce matin dans le même quotidien apporte une note de gros bon sens dans ce débat en posant une question toute simple : le féminin mérite-t-il d’être entendu ? L’auteur se prononce sans ambages pour la « féminisation ostentatoire ».


Extrait de l’article du Devoir :

Le mot « autrice » est au banc des accusés. […]

[…] au-delà des considérations linguistiques, « autrice » mobilise des considérations sociales et politiques. En disant « autrice », on estime que les femmes méritent d’être nommées et reconnues dans nos communications. À l’inverse, en employant « auteure », on n’entend pas les femmes à l’oral : dites « auteure » et vous entendrez « auteur » parce que le masculin est la représentation mentale par défaut (à moins d’exagérer à outrance le ‑e). On peut donc participer à toute une conversation sur « l’auteure » sans réaliser que l’on parle de l’œuvre d’une femme. « Autrice » ne crée pas de telles complications : le mot rend les femmes audibles.
Ce désir de célébrer les accomplissements des femmes en les nommant dépasse le mot « autrice ». Il fonde ce que Suzanne Zaccour et moi avons appelé dans notre Grammaire non sexiste de la langue française (M. éditeur, 2017) la « féminisation ostentatoire », soit la recherche d’un féminin marqué à l’oral. L’approche est toute simple : ne pas réduire les femmes à un tragique ‑e muet.
— Michaël Lessard, « Le féminin mérite-t-il d’être entendu ? », Le Devoir, 10 février 2020.



mercredi 5 février 2020

Le Manifeste contre le dogmatisme universitaire: quelques néologismes






[…] l’irruption dans la langue militante de nouveaux concepts, de nouvelles préoccupations théoriques (l’intersectionnalité, l’appropriation culturelle, le décolonialisme, etc.) qui, si elles ne nous étaient pas présentées avec la foi du converti, pourraient plutôt faire sourire.
‑ Pierre Mouterde, « La rectitude politique est aussi un poison pour la gauche », Le Devoir, 5 février 2020.


Le Manifeste contre le dogmatisme universitaire, rédigé par une soixantaine d’étudiants et paru dans Le Devoir du 30 janvier 2020, a suscité plusieurs réactions. Les deux principales ont été celle d’un groupe quoi a voulu faire nombre pour le discréditer (plus de 280 signataires !) et celle de Francis Dupuis-Déri, publiées toutes les deux dans le même journal deux jours plus tard. Il y a aussi eu, le 5 février, dans le même journal, un texte de Pierre Mouterde, dont j’ai cité un extrait en exergue de ce billet, et un article fielleux d’une chroniqueuse multiculturaliste dont je ne ferai pas la publicité en mentionnant son nom.


Ces textes sont intéressants parce qu’ils font référence, dans le premier en les critiquant, à des concepts devenus courants dans les écrits d’une certaine gauche boboïde postmoderne. Je me suis amusé à vérifier si ces concepts ont été définis dans le Grand Dictionnaire terminologique (GDT) de l’Office québécois de la langue française. J’ai limité mon analyse aux trois premiers textes (celui du 30 janvier et les deux du 1er février) mais j’ai aussi jeté un coup d’œil sur les mots utilisés dans les nombreux commentaires (plus de 300) qui ont été publiés sur le site Internet du Devoir. Je simplifierai mon analyse et en présenterai les résultats sous forme de tableau.

Terme
Présence ou absence dans le GDT
Commentaires
intersectionnalité
Oui

islamophobie
Oui
Le GDT a deux fiches « islamophobe », légèrement différentes. Sur les définitions du GDT, voir mon billet « Une définition politiquement engagée »
transphobie
Oui
Le GDT a même une fiche « transitude » où on note que transidentité est plus utilisé en Europe
décolonialisme
Rien

capacitisme
Oui
Cela m’a étonné : la fiche a été rédigée en 2002 ; pour une fois, le GDT n'est pas en retard
spécisme
Oui
Fiche de 2004
séparatisme lesbien
Rien

genré
Oui
Mais seulement depuis 2018
territoire autochtone non cédé
Rien
Lacune importante étant donné l’importance de ce fait dans les discussions politiques actuelles, tant au niveau québécois qu’au niveau fédéral
(réflexe) autopénitentiel 
Rien

écoanxieux
Absent
Mais le GDT a le substantif écoanxiété, voir mon billet sur la solastalgie
postmoderne
Absent
Le GDT n’a pas non plus postmodernité mais il a postmodernisme (uniquement pour désigner un mouvement artistique)
queer
Oui
Le GDT a accepté tel quel cet anglicisme
victimiser

Le GDT refuse le verbe victimiser mais il accepte le mot victimisation pour lequel il y a deux fiches (1981 et 2012)
antiterrorisme
Rien

complainte victimaire 
Rien
L’adjectif est absent de la nomenclature du GDT.
biais de confirmation 
Rien
Il n’y a pas non plus de fiche anglaise « confirmation bias »
nationalisme civique 
Rien
La question a pourtant été largement débattue au Québec depuis deux décennies. L’expression figure dans Usito.
nationalisme ethnique 
Rien
La question a pourtant été largement débattue au Québec depuis deux décennies. L’expression figure dans Usito.
personnes racisées
Rien
L’adjectif est absent de la nomenclature du GDT.
communautés minorisées 
Rien
L’adjectif est absent de la nomenclature du GDT.
personnes afro-descendantes 
Rien
L’adjectif est absent de la nomenclature du GDT.
hégémonie blanche euro-descendante 
Rien
L’adjectif est absent de la nomenclature du GDT.
Un commentateur s’est décrit comme étant une « personne néandertalo-homo-sapiodescendante »
système d’éducation néolibéral 
Rien

laïcisation 
Rien

safe space
Oui
Le GDT traduit par « espace sûr, zone neutre, espace positif, espace sécuritaire ». Un commentateur a préféré parler de « zone sécurisée ».
communauta-risme
Rien

systémisme
Rien

djihadiste
Rien
Mais le GDT a une fiche « djihad » que j’ai déjà critiquée
(instrumentalisation) victimiste 
Oui
Le GDT reprend une fiche de Radio-Canada de 2005
diversitaire
Rien
L’adjectif est absent de la nomenclature du GDT.


Comme on peut le constater, le GDT présente souvent bien des lacunes en matière de néologie. Cette analyse rapide de quelques termes aujourd’hui courants dans les sciences sociales en fait une fois de plus la preuve.