lundi 12 novembre 2018

Une errance terminologique de la Cour suprême du Canada


Le président-fondateur de l’Asulf (Association pour l’usage et le soutien de la langue française), le juge à la retraite Robert Auclair, a attiré mon attention sur un article du Devoir paru samedi dernier. Dans « Valeurs mobilières : la Cour suprême donne raison à Ottawa », le journaliste François Desjardins cite cet extrait de la décision de la Cour :

Nous tenons à souligner que notre avis consultatif ne porte que sur la constitutionnalité du régime coopératif, ont écrit les neuf juges dans une décision unanime. Il appartient aux provinces de décider s’il est dans leur intérêt d’y participer. Le présent avis consultatif ne prend pas en considération bon nombre des difficultés politiques et pratiques liées à ce régime coopératif, et particulièrement celles qui peuvent se présenter si une juridiction participante décide de se retirer à une date ultérieure.


Où va-t-on si le plus haut tribunal du pays n’est pas capable d’employer les mots avec le sens qu’ils ont en français standard ? Il aurait suffi à la Cour de consulter la banque de terminologie Termium du gouvernement fédéral pour apprendre que juridiction était un terme « à éviter » en ce sens. La Cour a préféré détourner la formule error communis facit ius en error communis facit normam, la faute commune crée la norme. Nul n’est censé ignorer la loi (nemo censetur ignorare legem) mais la Cour suprême peut ignorer la norme linguistique.


*   *   *

Voici ce qu’on trouve dans les Clefs du français pratique du Bureau de la traduction à Ottawa :

juridiction
Le nom juridiction est un calque de l’anglais jurisdiction à remplacer, selon le contexte, par :
compétence
autorité
ressort
Exemples
La gestion du site relève de la compétence de Parcs Canada. (et non : La gestion du site relève de la juridiction de Parcs Canada.)
La gestion du site est du ressort de Parcs Canada.
Il faut réserver l’emploi de juridiction au domaine de la justice, où il désigne non pas la compétence d’un tribunal, mais le tribunal lui-même, l’ensemble des tribunaux de même niveau et le pouvoir de juridiction que l’on confère à certaines personnes, aux tribunaux et à certains organismes de l’État.



mercredi 7 novembre 2018

L’État, ce n’est pas lui


Dans le Devoir de ce matin, les journalistes Isabelle Porter et Dave Noël signent un texte sur la découverte des restes d’une palissade érigée en 1693 et destinée à protéger l’ouest de la ville de Québec des attaques anglaises et iroquoises. Extraits de l’article : 

L’importance accordée par le premier ministre François Legault à la découverte d’un tronçon de l’enceinte fortifiée de 1693 a surpris plus d’un archéologue, mardi. […] L’archéologue Marcel Moussette, ne se souvient pas d’avoir reçu la visite d’un chef d’État sur l’un de ses chantiers.

De mémoire d’archéologue, la dernière fois qu’un premier ministre s’est présenté sur un chantier de fouilles, c’était en 2006, lors du passage de Jean Charest sur le site Cartier-Roberval de Cap-Rouge. Le chef d’État évoquait alors « l’un des épisodes fondateurs de la nation » en soulignant la valeur exceptionnelle de la colonie éphémère établie en 1541 par le navigateur Jacques Cartier et le seigneur de Roberval.


Il est tout de même étonnant de constater que des journalistes professionnels ne sont pas capables de faire la distinction entre le chef de l’État (la reine Élisabeth, représentée au Québec par un lieutenant-gouverneur) et le chef du gouvernement (le premier ministre).


mercredi 31 octobre 2018

Comment peut-on être féministe et justifier le port du voile?


La lecture de la chronique hebdomadaire de Francine Pelletier dans Le Devoir est devenue pour moi une corvée dont j’essaie de me dispenser de plus en plus en me contentant de la survoler. Mais, est-ce un fond de masochisme, je me suis tapé son prêche bobo de ce matin sur « La gauche et la laïcité ». Il y aurait tant à dire… Ainsi de la curieuse affirmation voulant que l’Arabie soit « un pays isolé de la planète » en fonction duquel il ne faudrait pas légiférer. Pourtant, depuis des décennies, l’Arabie finance des mosquées et des imams intégristes dans de nombreux pays occidentaux et en Afrique : c’est loin d’être un pays qui s’isole du reste de la planète.


Par ailleurs, Mme Pelletier n’est pas sans avoir de problèmes avec le français comme l’illustre la question qu’elle pose d’entrée de jeu : « Comment peut-on être féministe et défendre le voile ? » La formulation est pour le moins ambiguë puisque l’auteur ne propose pas d’interdire le port du voile mais en prend plutôt la défense.


Autre phrase mal écrite :

La tuerie à la synagogue de Pittsburgh est le dernier exemple de cette fracture qui, les insinuations malveillantes de Trump à propos des « criminels et des inconnus moyen-orientaux » aidant, s’opère de plus en plus entre les citoyens blancs de souche et les soi-disant envahisseurs. 


Les soi-disant envahisseurs ! Les migrants membres de la caravane qui se dirige actuellement vers la frontière américaine ne se définissent certainement pas comme envahisseurs, c’est la rhétorique de Trump qui les présente ainsi.


Sur cette utilisation incorrecte de soi-disant, je vous renvoie à un billet des correcteurs du Monde auquel vous aurez accès en cliquant ici.



lundi 29 octobre 2018

L’influence d’un blog / 9


L’Office québécois de la langue française (OQLF) aura mis à peu près une semaine pour corriger l’incroyable erreur de sa fiche « sociocratie » que j’ai relevée dans mon billet du 22 octobre : on y affirmait que ce terme provient de deux mots grecs, socius et kratos. Socius est évidemment un mot latin.


On notera que, même si la fiche a été modifiée en 2018, elle est toujours datée de 2015. Tant il est vrai que le Saint Office ne peut se tromper.


Ancienne version





















Version corrigée

lundi 22 octobre 2018

Le grec du GDT /3


Le 11 septembre, j’ai mis en ligne un billet où je traitais de la fiche « holocratie » du Grand dictionnaire terminologique (GDT) de l’Office québécois de la langue française (OQLF). Elle contenait la note suivante : « Il ne faut pas confondre l'holocratie avec la sociocratie, qui s'articule autour de la notion de consentement », avec un hyperlien renvoyant à la fiche « sociocratie ». L’étymologie n’est décidément pas le point fort du GDT puisqu’on lit dans cette dernière fiche que « sociocratie est formé à partir des mots grecs socius ‘compagnon, allié’ et kratos ‘pouvoir, puissance’ »:



Socius n’est évidemment pas un mot grec mais un mot latin.



mardi 9 octobre 2018

Le grec du GDT /2


Sur sa page d’accueil, le Grand dictionnaire terminologique (GDT) de l’Office québécois de la langue française (OQLF) vient de mettre en vedette un autre lot de fiches. Parmi celles-ci, la fiche « dysphorie ». Ce sera une nouvelle fois l’occasion de vérifier comment le GDT traite le grec ancien.


On lit sur la fiche l’explication suivante : « Le terme dysphorie provient du grec dusphoria, lui-même dérivé de dusphoros, qui signifie ‘difficile à supporter’ ».


La plupart des dictionnaires que j’ai consultés se contentent de donner comme étymologie dusphoros, sans mentionner dusphoria. Ainsi le Trésor de la langue française informatisé :

 
On comprend, à la lecture du Bailly, la prudence des dictionnaires qui ne donnent pas l’étymologie dusphoria :




L’astérisque devant δυσφορία signifie que le mot n’est pas attesté en attique. On ne trouve en grec ancien que la forme dialectale ionienne δυσφορίη.


Le dictionnaire grec ancien-anglais de Liddell et Scott est moins prudent puisqu’il n’indique pas que la forme δυσφορία n’est pas attestée :




Pourtant, dans les exemples qu’il donne, on ne trouve que la forme ionienne. Ainsi chez Hippocrate : δυσφορίην τε κα ιπτασμν τν μελέν ποιέει (« [de telles selles] causent l’anxiété [du malade] et l’agitation des membres », Morb. acut., 393 ; trad. Littré).


Le Webster apporte l’explication la plus vraisemblable :



Le mot dysphoria, dysphorie en français, viendrait donc d’un mot néolatin formé sur la base de l’adjectif grec δύσφορος.


jeudi 4 octobre 2018

Détour ou déviation?


Dans la dernière livraison de L’expression juste, le président-fondateur de l’Association pour le soutien et l’usage de la langue française (Asulf), M. Robert Auclair, écrit :

Plusieurs membres de l’Association ont fait part depuis un certain temps de leur agacement de voir le mot « détour » omniprésent dans l’affichage public au Québec. L’explication de cette situation intolérable a déjà été donnée [par] Robert Dubuc […] dans L’Expression juste de septembre 2007 sous le titre « Une déviation de l’Office ».

M. Auclair cite ensuite un passage de cet article. En voici un extrait plus long :

Au Québec, nous avons adopté le français comme langue officielle. Ce faisant, nous avons adopté le code grammatical et le lexique qui sont l’apanage de cette langue. Aussi faut-il s’inquiéter lorsqu’un organisme officiel, mandaté par la loi pour promouvoir et défendre l’intégrité de cette langue sur notre territoire, cautionne des écarts à la norme générale. C’est ce qui s’est produit lorsque le Conseil d’administration de l’Office québécois de la langue française, revenant sur une décision antérieure et contrevenant à l’avis donné par sa Commission de terminologie, a officialisé l’emploi du mot détour dans la signalisation routière.

Depuis 1884, selon Le Robert, pour désigner le chemin que doivent prendre les véhicules lorsque la voie principale est bloquée, on utilise en français le terme DÉVIATION. Au début des années quatre-vingt, lorsque l’Office, avec le concours des ministères intéressés, a décidé d’aligner le vocabulaire de la signalisation routière sur l’usage général du français, le mot « détour », d’utilisation usuelle jusque-là, a été remplacé par DÉVIATION, comme il se devait. Mais les fonctionnaires responsables de l’affichage routier ont toujours montré beaucoup de résistance à ce changement. En dépit des avis de l’Office, l’utilisation de « détour » restait courante. L’Association pour le soutien et l’usage de la langue française a harcelé les autorités compétentes pour que la décision de l’Office soit respectée. Or au lieu de se conformer à l’usage général du français, les fonctionnaires sont revenus à la charge pour faire changer le décret de l’Office. C’est devant ces pressions que l’Office, contre l’avis de sa Commission de terminologie, a décidé de ratifier l’usage du mot DÉTOUR en signalisation routière. C’est conforme au nouveau leitmotiv de l’Office : « Ne pas faire de vagues ».

Qu’est-ce qu’un détour en français? D’après les dictionnaires, c’est un parcours qui s’écarte du chemin direct pour diverses raisons. On fait un détour pour visiter des parents ou pour apprécier les beautés d’un site ou d’un paysage. Le mot détour désigne encore les sinuosités naturelles d’un cours d’eau ou d’une route. Ex. : La rivière fait de nombreux détours. Il n’y a pas là trace de l’usage technique en signalisation routière. A-t-on besoin, on peut se le demander, d’un Office québécois de la langue française pour ratifier les usages locaux qui s’écartent de la norme du français ? Les fonds publics pourraient servir à meilleur escient.
Robert Dubuc
Traducteur et terminologue agréé


mardi 18 septembre 2018

Des fiches de travers


Dans le blog Langue sauce piquante du Monde, le dernier billet, intitulé « Des ribs bien relevés », est consacré à une affichette vue sur la vitrine d’un bar parisien :



Le titre du billet s’explique par le fait que le mot ribs est écrit en majuscules : peu courant au Québec, l’acronyme RIB signifie « relevé d’identité bancaire ».


Les auteurs commentent : « le terme rib désigne en anglais une côte d’agneau, de bœuf, de porc. Or il existe en français ‘travers de porc’, bien connu des restaurants asiatiques, locution qui aurait parfaitement convenu au plat proposé par le chef dans ce bar. »


J’ai voulu vérifier ce que disait sur le sujet le Grand dictionnaire terminologique (GDT) de l’Office québécois de la langue française (OQLF). Pour rib au singulier, on a la fiche « relevé d’identité bancaire ». Pour ribs au pluriel, il y a bien cinq fiches mais aucune dans le domaine de l’alimentation ou de la restauration :
  


Pour travers (de porc, de bœuf, d’agneau), il n’y a aucune fiche (les réponses que donne le GDT relèvent de domaines autres que la restauration ou la boucherie) :




En revanche, pour spare ribs, c’est la pléthore :



Il y a même trois, oui trois ! fiches pour spare ribs tout court, qui disent toutes la même chose et qui relèvent toutes les trois du domaine de l’alimentation :



Malheureusement, le GDT ne nous dit pas pourquoi il faut préférer côtes levées à travers de porc.

Un exemple, choisi presque au hasard, suffit à démontrer d’importantes lacunes du GDT.
  

mardi 11 septembre 2018

Le grec du GDT


L’Office québécois de la langue française (OQLF) vient de mettre en vedette, sur la page d’accueil du Grand dictionnaire terminologique (GDT), la fiche « holocratie ». Une fois de plus, les terminologues du GDT montrent leur ignorance des langues anciennes.


En effet, on affirme dans une note qu’« holocratie est formé à partir des termes grecs holos ‘entier, totalité’ et kratos ‘pouvoir, puissance’. »

Extrait de la fiche «holocratie» du GDT 
  
En grec, λος est un adjectif, on ne peut donc pas le traduire par un substantif, sauf s’il est au neutre et précédé de l'article (adjectif neutre substantivé). Il prend alors la forme (tò) λον. Extrait du Bailly (dictionnaire grec-français) :




lundi 10 septembre 2018

Encore la réforme du participe passé



J’ai publié en 2014 un billet sur le projet de réforme de l’accord du participe passé avec l’auxiliaire avoir lancé par le Conseil international de la langue française et l’Association EROFA (Études pour une rationalisation de l’orthographe française aujourd’hui).


Deux anciens professeurs belges, l’un de français, l’autre de religion catholique, ont relancé le débat et créé une petite polémique en publiant une tribune dans Libération le 2 septembre. Extrait :

La fédération Wallonie-Bruxelles, en accord avec ses instances linguistiques, envisage sérieusement d’instaurer l’invariabilité du participe passé avec l’auxiliaire avoir. Elle s’appuie pour cela sur les avis du Conseil de la langue française et de la politique linguistique de la Fédération Wallonie-Bruxelles (CLFPL) et du Conseil international de la langue française (Cilf). Elle suit aussi les recommandations d’André Goosse, successeur de Maurice Grevisse au Bon Usage, du groupe de recherche Erofa (Etude pour une rationalisation de l’orthographe française d’aujourd’hui), de la Fédération internationale des professeurs de français et de sa branche belge, de certains membres de l’Académie royale de Belgique et de l’Académie de langue et de littérature françaises de Belgique, ainsi que des responsables des départements de langue, de littérature et de didactique du français de la plupart des universités francophones… Quant à l’Académie française, n’étant pas composée de linguistes, elle n’est jamais parvenue à produire une grammaire décente et ne peut donc servir de référence.


Mais Le Parisien du 8 septembre nous apprend que « les autorités de la Belgique francophone ne réformeront l’accord du participe passé qu’à condition que cela se fasse ‘dans un cadre international’ ».



Pour en savoir plus sur le projet de réforme, cliquer ici.


mardi 4 septembre 2018

Sous le soleil du GDT

Parmi les termes mis en vedette ces derniers jours dans la page d’accueil du Grand dictionnaire terminologique (GDT) de l’Office québécois de la langue française (OQLF) : érythème solaire. Cette fiche terminologique est une illustration de plus de l’incohérence à laquelle mène la nouvelle orientation qu’a prise le GDT depuis maintenant une quinzaine d’années.

Extraits de la fiche «érythème solaire». Cliquer pour agrandir. 

L’érythème solaire est ce que nous appelons couramment un coup de soleil. Anciennement, l’Office se serait contenté de mentionner dans une simple note que coup de soleil est un synonyme courant de ce terme scientifique. Mais maintenant coup de soleil est absurdement présenté comme un « terme utilisé dans certains contextes ». Pourtant, c’est le terme que l’on utilise dans tous les contextes, même à l’hôpital : imaginez-vous un seul instant qu’un médecin va dire à une mère que son enfant souffre d’un érythème solaire ?


Le GDT donne quatre équivalents anglais dont l’un, sunburn, relève de la langue courante mais cela n’est pas indiqué sur la fiche. Comme si le mot sunburn rencontré dans un roman pouvait se traduire par érythème solaire.


mercredi 22 août 2018

L’influence d’un blog / 8


L’Office québécois de la langue française (OQLF) aura mis quelque trois semaines pour réagir à une critique que je formulais dans ce blog. C’est à peu près le temps qu’il avait fallu pour corriger en 2011 une grossière faute de français relevée par Lionel Meney (l'emploi du mot air au féminin, cf. Main basse sur la langue, p. 441).


Le 2 août, je notais en effet que, dans la fiche « égoportrait » du Grand Dictionnaire terminologique (GDT), on affirmait que « le terme égoportrait est formé de égo- ‘soi-même’, et de portrait. » Depuis peu on lit plutôt : de l’élément latin ego « moi ». On notera que l'accent aigu est disparu du mot latin ego.


Ancienne fiche

Fiche corrigée

lundi 20 août 2018

CAQuistocratie


Il y a quelques jours j’ai entendu sur CNN le mot kakistocracy. Le Webster en ligne le définit ainsi : « government by the worst people ». L’Oxford a une définition un peu plus éloignée de la source étymologique du mot : « government by the least suitable or competent citizens of a state ». Utilisé en anglais pour la première fois en 1644 et rarement ensuite, il a refait surface pendant les années Reagan et est de plus en plus utilisé depuis l’élection de Donald Trump.


La formation est étymologiquement transparente : κάκιστος, superlatif de κακός « mauvais » et κράτος « domination, puissance, autorité souveraine ». Le mot est l’antonyme d’aristocracy (ριστος, « excellent, le meilleur »).


Avant que l’Office québécois de la langue française (OQLF) décide d’intégrer servilement le mot sous la forme kakistocratie, ce qui est à craindre mais qui n’est pas pour demain quand on connaît la lenteur du Grand Dictionnaire étymologique (GDT) à proposer des équivalents français aux néologismes états-uniens, il n’est peut-être pas inutile de rappeler que le kappa grec est normalement rendu en français par un c, sauf devant les voyelles i et e. Ainsi le mot κολοκυνθίς, passé en latin sous la forme colocynthis, a donné en français coloquinte. Kakistocracy devrait donc s’écrire caquistocratie en français. À quelques jours des élections du 1er octobre, voilà une belle patate chaude pour l’OQLF. Et si la CAQ (Coalition Avenir Québec) remporte les élections, on peut parier que l’OQLF optera pour la forme kakistocratie.


jeudi 2 août 2018

L’OQLF a perdu son latin


La curiosité m’a amené à consulter de nouveau la fiche « égoportrait » (selfie) du Grand dictionnaire terminologique (GDT) de l’Office québécois de la langue française (OQLF). Une énormité avait échappé à mon attention : l’affirmation, dans une note, que « le terme égoportrait est formé de égo- ‘soi-même’, et de portrait. » Comment peut-on affirmer que le pronom ego est un pronom de troisième personne, qui plus est laisser entendre que c’est un pronom réfléchi ?

Extrait de la fiche «égoportrait» du GDT


Au cas où les rédacteurs du GDT ne le sauraient pas, le Dictionnaire illustré latin-français de Félix Gaffiot est consultable en ligne :


mardi 31 juillet 2018

Comme l’œuf de Colomb


En rédigeant mes commentaires sur la dernière lettre que j’ai reçue de l’Office québécois de la langue française (OQLF) pour défendre sa nouvelle politique de l’emprunt linguistique, j’ai découvert que les actes du colloque Les anglicismes : des emprunts à intérêt variable ? avaient été publiés. Je me suis donc précipité pour lire la contribution des deux représentants de l’Office. Selon leurs dires, ils ont présenté « un projet de politique en cours ». Le plus intéressant, c’est qu’ils n’ont pas caché que ce projet constituait un revirement complet de la position de l’Office par rapport aux emprunts et en particulier aux emprunts à l’anglais.


En 1965, dans la Norme du français parlé et écrit au Québec, l’Office (pas encore québécois) de la langue française affirmait : « les seuls anglicismes qui se justifient sont ceux qui comblent des lacunes de notre vocabulaire. […] Le recours à l’emprunt lexical […] pour satisfaire un besoin réel est légitime. Il doit être pratiqué avec modération et en tenant compte du fait qu’il est parfois possible de trouver des équivalents français. Un critère facile à appliquer est celui du double emploi. Un emprunt est sûrement inutile quand il double un mot déjà existant, qu’il risque de supplanter dans l’usage et ainsi de faire oublier. »


Les représentants de l’OQLF au colloque de 2016 commentent : « C’est effectivement sur ce critère que le traitement de l’emprunt repose dans l’Énoncé d’un politique relative à l’emprunt de formes linguistiques étrangères, paru en 1980 (et réédité en 1990), ainsi que dans la Politique de l’emprunt linguistique, adoptée en 2007[…] Jusqu’à maintenant la coexistence entre un emprunt et un terme français a été à l’Office un critère de rejet presque systématique de l’unité empruntée. » Mais, poursuivent les auteurs, « les locuteurs et les locutrices n’ont plus aujourd’hui le même rapport à la langue » (p. 279)[1]. « […] la coexistence d’un terme français avec un emprunt à l’anglais n’est plus, dorénavant, un critère de rejet absolu de ce dernier » (p. 280). La raison à la base de cette orientation est donnée à la page précédente : « puisque les travaux d’aménagement linguistique effectués à l’Office ont pour objectif ultime de voir s’implanter les termes qu’il propose, la stratégie terminolinguistique la plus sensée en matière de traitement de l’emprunt est certainement de s’adapter à la réalité sociolinguistique actuelle ». Comme l’œuf de Colomb, il suffisait d’y penser : enregistrons l’usage, nous pourrons dire que les termes sont de plus en plus implantés et que le travail de l’Office est de plus en plus efficace. En anglais, on dit tout cela beaucoup plus simplement : if you can’t beat them, join them.


Le critère du double emploi (entre anglicisme et mot français) éliminé, « l’Office accorde désormais une plus grande importance aux critères d’analyse que sont la légitimité sociolinguistique des emprunts et l’intégrabilité de ceux-ci au système du français » (p. 280). J’ai battu en brèche ces deux prétendus critères dans des billets précédents, je me contenterai donc de remarques sommaires.


La légitimité sociolinguistique des emprunts. Comment la déterminer ? Fera-t-on un sondage sur chaque anglicisme que les rédacteurs du GDT voudront intégrer à la nomenclature ? On peut raisonnablement penser que l’on continuera la pratique actuelle, on jugera au pif selon l’humeur du terminologue ou bien, pour déterminer cette légitimité, on tiendra compte du traitement que réservent à l’anglicisme d’autres ouvrages lexicographiques. Cette dernière solution n’est qu’un cercle vicieux comme l’a très bien vu Nadine Vincent (Université de Sherbrooke) :

[…] la nouvelle politique de l’emprunt de l’OQLF étonne. Elle prétend qu’elle opte maintenant pour une « stratégie d’intervention réaliste », qu’elle va tenir compte de la « légitimité » des usages et de leur traitement dans des « ouvrages normatifs ». Or, sur qui se basent les ouvrages normatifs pour accepter ou critiquer un emploi : bien souvent sur l’OQLF ! (Le Devoir, 29 septembre 2017).

L’intégrabilité au système du français. Un critère qui ne tient pas la route. À qui peut-on faire croire que hockey sur étang et selfie, mot utilisé tous les jours par des millions de francophones, ne sont pas intégrables au système linguistique du français? C’est pourtant ce qu’affirme l’Office dans sa Politique de l’emprunt linguistique. Encore une fois, je citerai la sociolinguiste Shana Poplack (Université d’Ottawa):

… presque chaque fois, l’emprunt est francisé immédiatement sur le plan grammatical et syntaxique. On dira : « J’ai “dealé”», « Une grosse beach », « Payer les bills » (sans prononciation du s). Ce processus se fait spontanément chez tous les locuteurs, peu importe leur niveau d’instruction (Le Devoir, 30 avril 2018).




[1] Les citations sont tirées de : Les anglicismes : des emprunts à intérêt variable ? Recueil des actes, OQLF, 2017.

samedi 28 juillet 2018

Réponse de la Macédoine à ma seconde (ou deuxième ?) philippique


Comme dans le cas de ma première lettre concernant la politique de l’Office québécois de la langue française (OQLF) sur les emprunts linguistiques, j’ai reçu un accusé de réception du bureau du premier ministre à ma seconde (deuxième ?) lettre. Le cabinet du premier ministre me dit transmettre mes questions à la ministre responsable qui a dû les retransmettre au Secrétariat à la politique linguistique qui a dû, à son tour, les envoyer à l’OQLF. Toujours est-il que j’ai reçu une réponse non pas cette fois-ci de la secrétaire générale de l’Office mais du président lui-même.


Voici les deux demandes que je formulais avec la réponse reçue et les commentaires qu’elle appelle.


1. Me transmettre la liste des événements où la Politique de l’emprunt linguistique a été présentée, lue et approuvée par les participants.

Dans sa lettre du 12 juin, la secrétaire générale de l’OQLF affirmait en effet que la politique de l’OQLF sur les anglicismes avait reçu un accueil favorable lors d’« événements regroupant des spécialistes provenant […] autant du Québec que de l’étranger ».


Dans la lettre du président de l’Office, il s’avère que ces événements sont au nombre de… deux : « La politique a d’abord fait l’objet d’une présentation dans le cadre du réseau des Organismes francophones de politique et d’aménagement linguistique. » Ce que je savais déjà : deux représentants de l’Office l’ont présentée le mardi 18 octobre 2016 lors d’une séance qui a duré de 16 h 30 à 17 h 30 et qui comprenait deux présentations, celle de l’Office et celle d'Étienne Quillot, chargé de mission à la Délégation générale à la langue française et aux langues de France. Selon les pratiques habituelles dans les colloques, la présentation d’une vingtaine de minutes a dû être suivie d’une période de questions d’une dizaine de minutes. Le texte publié ne parle que d’« un projet de politique en cours »[1]. Et maintenant que les actes du colloque ont été publiés, on sait qu’aucune question n’a été posée sur la politique de l’Office, toutes les questions ayant porté sur la communication d’Étienne Quillot même s’il y a eu deux interventions de représentantes de l’Office mais ne portant pas directement sur la politique des emprunts (cf. pp. 316-319 des actes).


Je veux bien croire que l’accueil a pu être favorable, après tout on a l’habitude d’être poli dans ces réunions d’organismes officiels, mais à la lecture du compte rendu des discussions il est loin qu’on puisse en déduire que la politique a été approuvée par les participants. Il n’y a même pas eu une seule question portant sur cette politique.


La seconde présentation est plus récente, mai 2018 : « la politique a fait l’objet d’une évaluation et d’une présentation par Mme Aline Francoeur, professeure agrégée au département de langues, linguistique et traduction de l’Université Laval lors d’un colloque intitulé ‘A-t-on encore peur des anglicismes ?’, qui s’est tenu à l’Université de Sherbrooke les 24 et 25 mai 2018. Dans sa présentation intitulée La nouvelle politique de l’emprunt linguistique de l’Office québécois de la langue française au banc d’essai[2], Mme Francoeur a démontré devant plusieurs experts de la linguistique à l’échelle internationale que, contrairement à ce que d’aucuns avaient déclaré dans la presse écrite à l’automne 2017, la politique n’ouvrait pas toute grande la porte aux anglicismes. Pour arriver à cette conclusion, elle a effectué une analyse détaillée de fiches du Grand dictionnaire terminologique comportant au moins un emprunt et ayant été modifiées en vertu des nouveaux critères de traitement. »


On constatera que le président ne dit pas si la politique de l’Office a été présentée, lue et approuvée par les participants à ce colloque, ce qui était pourtant l’objet de ma demande.


Je conclus pour ma part que les appuis à la nouvelle politique de l’OQLF sur les emprunts linguistiques paraissent bien peu nombreux.


Je rappelle que mes critiques de cette politique ne portent par uniquement sur l’ouverture qui serait maintenant plus grande envers les anglicismes. La veille du colloque de mai 2018, je l’avais d’ailleurs mentionné dans un courriel que j’avais envoyé à plusieurs participants et dont voici l’essentiel :

Madame, Monsieur,
Le colloque « A-t-on encore peur des anglicismes ? » consacrera demain une séance à l’étude de la nouvelle politique sur les emprunts linguistiques de l’Office québécois de la langue française. J’espère qu’on n’écartera pas du revers de la main les critiques lues ou entendues sur le sujet en les traitant tout simplement de puristes. Car l’énoncé de politique soulève des problèmes théoriques :
• Comment peut-on affirmer que l’expression hockey sur étang (< pond hockey) ne s’intègre pas au système linguistique du français ?
• Comment peut-on définir la langue standard comme un simple « ensemble de faits linguistiques » ?
• Peut-on vraiment définir la norme sociolinguistique (au singulier) comme « la norme qui, dans une langue donnée, fait la promotion d’un ensemble d’usages considérés comme légitimes et qui sont valorisés, au détriment d’autres usages » ?


Passons maintenant à ma seconde demande :

2. Me transmettre la liste des professeurs d’université et des linguistes qui sont d’accord avec l’Office pour dire que selfie et hockey sur étang sont des termes non intégrables dans le système linguistique du français.


Évidemment, le président de l’Office ne me donne le nom d’aucun linguiste, québécois ou étranger, prêt à affirmer que le mot selfie ne s’intègre pas au système linguistique du français. Aucun linguiste normalement constitué n’oserait effectivement faire pareille affirmation. Rappelons au sujet de l’intégration des emprunts l’opinion de la sociolinguiste Shana Poplack (Université d’Ottawa) dans Le Devoir du 30 avril 2018 :

… presque chaque fois, l’emprunt est francisé immédiatement sur le plan grammatical et syntaxique. On dira : « J’ai “dealé”», « Une grosse beach », « Payer les bills » (sans prononciation du s). Ce processus se fait spontanément chez tous les locuteurs, peu importe leur niveau d’instruction.


Le président de l’OQLF se contente donc de dire : « nous prenons bonne note de votre question au sujet de la non-intégrabilité des termes selfie et hockey sur étang. […] Il se peut qu’un emprunt soit tout à fait intégrable d’un point de vue orthographique ou morphologique sans pour autant être acceptable.» Il poursuit : « À la suite de votre questionnement, nous allons néanmoins réviser les fiches terminologiques en question et envisager de bonifier les notes qui accompagnent les emprunts qui y sont présentés, afin d’apporter des précisions. »


Conclusion : deux questions, deux réponses évasives.





[1] Les anglicismes : des emprunts à intérêt variable ? Recueil des actes, OQLF, 2017, p. 280. La présentation de la politique de l’OQLF fait 20 pages à la typographie bien tassée. Elle a donc dû être fortement résumée pour tenir dans une vingtaine de minutes.
[2] Notez cet usage curieux de l’italique pour citer le titre d’une communication.