mardi 11 septembre 2018

Le grec du GDT


L’Office québécois de la langue française (OQLF) vient de mettre en vedette, sur la page d’accueil du Grand dictionnaire terminologique (GDT), la fiche « holocratie ». Une fois de plus, les terminologues du GDT montrent leur ignorance des langues anciennes.


En effet, on affirme dans une note qu’« holocratie est formé à partir des termes grecs holos ‘entier, totalité’ et kratos ‘pouvoir, puissance’. »

Extrait de la fiche «holocratie» du GDT 
  
En grec, λος est un adjectif, on ne peut donc pas le traduire par un substantif, sauf parfois s’il est au neutre et précédé de l'article (adjectif neutre substantivé). Il prend alors la forme (tò) λον. Extrait du Bailly (dictionnaire grec-français) :




lundi 10 septembre 2018

Encore la réforme du participe passé



J’ai publié en 2014 un billet sur le projet de réforme de l’accord du participe passé avec l’auxiliaire avoir lancé par le Conseil international de la langue française et l’Association EROFA (Études pour une rationalisation de l’orthographe française aujourd’hui).


Deux anciens professeurs belges, l’un de français, l’autre de religion catholique, ont relancé le débat et créé une petite polémique en publiant une tribune dans Libération le 2 septembre. Extrait :

La fédération Wallonie-Bruxelles, en accord avec ses instances linguistiques, envisage sérieusement d’instaurer l’invariabilité du participe passé avec l’auxiliaire avoir. Elle s’appuie pour cela sur les avis du Conseil de la langue française et de la politique linguistique de la Fédération Wallonie-Bruxelles (CLFPL) et du Conseil international de la langue française (Cilf). Elle suit aussi les recommandations d’André Goosse, successeur de Maurice Grevisse au Bon Usage, du groupe de recherche Erofa (Etude pour une rationalisation de l’orthographe française d’aujourd’hui), de la Fédération internationale des professeurs de français et de sa branche belge, de certains membres de l’Académie royale de Belgique et de l’Académie de langue et de littérature françaises de Belgique, ainsi que des responsables des départements de langue, de littérature et de didactique du français de la plupart des universités francophones… Quant à l’Académie française, n’étant pas composée de linguistes, elle n’est jamais parvenue à produire une grammaire décente et ne peut donc servir de référence.


Mais Le Parisien du 8 septembre nous apprend que « les autorités de la Belgique francophone ne réformeront l’accord du participe passé qu’à condition que cela se fasse ‘dans un cadre international’ ».



Pour en savoir plus sur le projet de réforme, cliquer ici.


mardi 4 septembre 2018

Sous le soleil du GDT

Parmi les termes mis en vedette ces derniers jours dans la page d’accueil du Grand dictionnaire terminologique (GDT) de l’Office québécois de la langue française (OQLF) : érythème solaire. Cette fiche terminologique est une illustration de plus de l’incohérence à laquelle mène la nouvelle orientation qu’a prise le GDT depuis maintenant une quinzaine d’années.

Extraits de la fiche «érythème solaire». Cliquer pour agrandir. 

L’érythème solaire est ce que nous appelons couramment un coup de soleil. Anciennement, l’Office se serait contenté de mentionner dans une simple note que coup de soleil est un synonyme courant de ce terme scientifique. Mais maintenant coup de soleil est absurdement présenté comme un « terme utilisé dans certains contextes ». Pourtant, c’est le terme que l’on utilise dans tous les contextes, même à l’hôpital : imaginez-vous un seul instant qu’un médecin va dire à une mère que son enfant souffre d’un érythème solaire ?


Le GDT donne quatre équivalents anglais dont l’un, sunburn, relève de la langue courante mais cela n’est pas indiqué sur la fiche. Comme si le mot sunburn rencontré dans un roman pouvait se traduire par érythème solaire.


mercredi 22 août 2018

L’influence d’un blog / 8


L’Office québécois de la langue française (OQLF) aura mis quelque trois semaines pour réagir à une critique que je formulais dans ce blog. C’est à peu près le temps qu’il avait fallu pour corriger en 2011 une grossière faute de français relevée par Lionel Meney (l'emploi du mot air au féminin, cf. Main basse sur la langue, p. 441).


Le 2 août, je notais en effet que, dans la fiche « égoportrait » du Grand Dictionnaire terminologique (GDT), on affirmait que « le terme égoportrait est formé de égo- ‘soi-même’, et de portrait. » Depuis peu on lit plutôt : de l’élément latin ego « moi ». On notera que l'accent aigu est disparu du mot latin ego.


Ancienne fiche

Fiche corrigée

lundi 20 août 2018

CAQuistocratie


Il y a quelques jours j’ai entendu sur CNN le mot kakistocracy. Le Webster en ligne le définit ainsi : « government by the worst people ». L’Oxford a une définition un peu plus éloignée de la source étymologique du mot : « government by the least suitable or competent citizens of a state ». Utilisé en anglais pour la première fois en 1644 et rarement ensuite, il a refait surface pendant les années Reagan et est de plus en plus utilisé depuis l’élection de Donald Trump.


La formation est étymologiquement transparente : κάκιστος, superlatif de κακός « mauvais » et κράτος « domination, puissance, autorité souveraine ». Le mot est l’antonyme d’aristocracy (ριστος, « excellent, le meilleur »).


Avant que l’Office québécois de la langue française (OQLF) décide d’intégrer servilement le mot sous la forme kakistocratie, ce qui est à craindre mais qui n’est pas pour demain quand on connaît la lenteur du Grand Dictionnaire étymologique (GDT) à proposer des équivalents français aux néologismes états-uniens, il n’est peut-être pas inutile de rappeler que le kappa grec est normalement rendu en français par un c, sauf devant les voyelles i et e. Ainsi le mot κολοκυνθίς, passé en latin sous la forme colocynthis, a donné en français coloquinte. Kakistocracy devrait donc s’écrire caquistocratie en français. À quelques jours des élections du 1er octobre, voilà une belle patate chaude pour l’OQLF. Et si la CAQ (Coalition Avenir Québec) remporte les élections, on peut parier que l’OQLF optera pour la forme kakistocratie.


jeudi 2 août 2018

L’OQLF a perdu son latin


La curiosité m’a amené à consulter de nouveau la fiche « égoportrait » (selfie) du Grand dictionnaire terminologique (GDT) de l’Office québécois de la langue française (OQLF). Une énormité avait échappé à mon attention : l’affirmation, dans une note, que « le terme égoportrait est formé de égo- ‘soi-même’, et de portrait. » Comment peut-on affirmer que le pronom ego est un pronom de troisième personne, qui plus est laisser entendre que c’est un pronom réfléchi ?

Extrait de la fiche «égoportrait» du GDT


Au cas où les rédacteurs du GDT ne le sauraient pas, le Dictionnaire illustré latin-français de Félix Gaffiot est consultable en ligne :


mardi 31 juillet 2018

Comme l’œuf de Colomb


En rédigeant mes commentaires sur la dernière lettre que j’ai reçue de l’Office québécois de la langue française (OQLF) pour défendre sa nouvelle politique de l’emprunt linguistique, j’ai découvert que les actes du colloque Les anglicismes : des emprunts à intérêt variable ? avaient été publiés. Je me suis donc précipité pour lire la contribution des deux représentants de l’Office. Selon leurs dires, ils ont présenté « un projet de politique en cours ». Le plus intéressant, c’est qu’ils n’ont pas caché que ce projet constituait un revirement complet de la position de l’Office par rapport aux emprunts et en particulier aux emprunts à l’anglais.


En 1965, dans la Norme du français parlé et écrit au Québec, l’Office (pas encore québécois) de la langue française affirmait : « les seuls anglicismes qui se justifient sont ceux qui comblent des lacunes de notre vocabulaire. […] Le recours à l’emprunt lexical […] pour satisfaire un besoin réel est légitime. Il doit être pratiqué avec modération et en tenant compte du fait qu’il est parfois possible de trouver des équivalents français. Un critère facile à appliquer est celui du double emploi. Un emprunt est sûrement inutile quand il double un mot déjà existant, qu’il risque de supplanter dans l’usage et ainsi de faire oublier. »


Les représentants de l’OQLF au colloque de 2016 commentent : « C’est effectivement sur ce critère que le traitement de l’emprunt repose dans l’Énoncé d’un politique relative à l’emprunt de formes linguistiques étrangères, paru en 1980 (et réédité en 1990), ainsi que dans la Politique de l’emprunt linguistique, adoptée en 2007[…] Jusqu’à maintenant la coexistence entre un emprunt et un terme français a été à l’Office un critère de rejet presque systématique de l’unité empruntée. » Mais, poursuivent les auteurs, « les locuteurs et les locutrices n’ont plus aujourd’hui le même rapport à la langue » (p. 279)[1]. « […] la coexistence d’un terme français avec un emprunt à l’anglais n’est plus, dorénavant, un critère de rejet absolu de ce dernier » (p. 280). La raison à la base de cette orientation est donnée à la page précédente : « puisque les travaux d’aménagement linguistique effectués à l’Office ont pour objectif ultime de voir s’implanter les termes qu’il propose, la stratégie terminolinguistique la plus sensée en matière de traitement de l’emprunt est certainement de s’adapter à la réalité sociolinguistique actuelle ». Comme l’œuf de Colomb, il suffisait d’y penser : enregistrons l’usage, nous pourrons dire que les termes sont de plus en plus implantés et que le travail de l’Office est de plus en plus efficace. En anglais, on dit tout cela beaucoup plus simplement : if you can’t beat them, join them.


Le critère du double emploi (entre anglicisme et mot français) éliminé, « l’Office accorde désormais une plus grande importance aux critères d’analyse que sont la légitimité sociolinguistique des emprunts et l’intégrabilité de ceux-ci au système du français » (p. 280). J’ai battu en brèche ces deux prétendus critères dans des billets précédents, je me contenterai donc de remarques sommaires.


La légitimité sociolinguistique des emprunts. Comment la déterminer ? Fera-t-on un sondage sur chaque anglicisme que les rédacteurs du GDT voudront intégrer à la nomenclature ? On peut raisonnablement penser que l’on continuera la pratique actuelle, on jugera au pif selon l’humeur du terminologue ou bien, pour déterminer cette légitimité, on tiendra compte du traitement que réservent à l’anglicisme d’autres ouvrages lexicographiques. Cette dernière solution n’est qu’un cercle vicieux comme l’a très bien vu Nadine Vincent (Université de Sherbrooke) :

[…] la nouvelle politique de l’emprunt de l’OQLF étonne. Elle prétend qu’elle opte maintenant pour une « stratégie d’intervention réaliste », qu’elle va tenir compte de la « légitimité » des usages et de leur traitement dans des « ouvrages normatifs ». Or, sur qui se basent les ouvrages normatifs pour accepter ou critiquer un emploi : bien souvent sur l’OQLF ! (Le Devoir, 29 septembre 2017).

L’intégrabilité au système du français. Un critère qui ne tient pas la route. À qui peut-on faire croire que hockey sur étang et selfie, mot utilisé tous les jours par des millions de francophones, ne sont pas intégrables au système linguistique du français? C’est pourtant ce qu’affirme l’Office dans sa Politique de l’emprunt linguistique. Encore une fois, je citerai la sociolinguiste Shana Poplack (Université d’Ottawa):

… presque chaque fois, l’emprunt est francisé immédiatement sur le plan grammatical et syntaxique. On dira : « J’ai “dealé”», « Une grosse beach », « Payer les bills » (sans prononciation du s). Ce processus se fait spontanément chez tous les locuteurs, peu importe leur niveau d’instruction (Le Devoir, 30 avril 2018).




[1] Les citations sont tirées de : Les anglicismes : des emprunts à intérêt variable ? Recueil des actes, OQLF, 2017.

samedi 28 juillet 2018

Réponse de la Macédoine à ma seconde (ou deuxième ?) philippique


Comme dans le cas de ma première lettre concernant la politique de l’Office québécois de la langue française (OQLF) sur les emprunts linguistiques, j’ai reçu un accusé de réception du bureau du premier ministre à ma seconde (deuxième ?) lettre. Le cabinet du premier ministre me dit transmettre mes questions à la ministre responsable qui a dû les retransmettre au Secrétariat à la politique linguistique qui a dû, à son tour, les envoyer à l’OQLF. Toujours est-il que j’ai reçu une réponse non pas cette fois-ci de la secrétaire générale de l’Office mais du président lui-même.


Voici les deux demandes que je formulais avec la réponse reçue et les commentaires qu’elle appelle.


1. Me transmettre la liste des événements où la Politique de l’emprunt linguistique a été présentée, lue et approuvée par les participants.

Dans sa lettre du 12 juin, la secrétaire générale de l’OQLF affirmait en effet que la politique de l’OQLF sur les anglicismes avait reçu un accueil favorable lors d’« événements regroupant des spécialistes provenant […] autant du Québec que de l’étranger ».


Dans la lettre du président de l’Office, il s’avère que ces événements sont au nombre de… deux : « La politique a d’abord fait l’objet d’une présentation dans le cadre du réseau des Organismes francophones de politique et d’aménagement linguistique. » Ce que je savais déjà : deux représentants de l’Office l’ont présentée le mardi 18 octobre 2016 lors d’une séance qui a duré de 16 h 30 à 17 h 30 et qui comprenait deux présentations, celle de l’Office et celle d'Étienne Quillot, chargé de mission à la Délégation générale à la langue française et aux langues de France. Selon les pratiques habituelles dans les colloques, la présentation d’une vingtaine de minutes a dû être suivie d’une période de questions d’une dizaine de minutes. Le texte publié ne parle que d’« un projet de politique en cours »[1]. Et maintenant que les actes du colloque ont été publiés, on sait qu’aucune question n’a été posée sur la politique de l’Office, toutes les questions ayant porté sur la communication d’Étienne Quillot même s’il y a eu deux interventions de représentantes de l’Office mais ne portant pas directement sur la politique des emprunts (cf. pp. 316-319 des actes).


Je veux bien croire que l’accueil a pu être favorable, après tout on a l’habitude d’être poli dans ces réunions d’organismes officiels, mais à la lecture du compte rendu des discussions il est loin qu’on puisse en déduire que la politique a été approuvée par les participants. Il n’y a même pas eu une seule question portant sur cette politique.


La seconde présentation est plus récente, mai 2018 : « la politique a fait l’objet d’une évaluation et d’une présentation par Mme Aline Francoeur, professeure agrégée au département de langues, linguistique et traduction de l’Université Laval lors d’un colloque intitulé ‘A-t-on encore peur des anglicismes ?’, qui s’est tenu à l’Université de Sherbrooke les 24 et 25 mai 2018. Dans sa présentation intitulée La nouvelle politique de l’emprunt linguistique de l’Office québécois de la langue française au banc d’essai[2], Mme Francoeur a démontré devant plusieurs experts de la linguistique à l’échelle internationale que, contrairement à ce que d’aucuns avaient déclaré dans la presse écrite à l’automne 2017, la politique n’ouvrait pas toute grande la porte aux anglicismes. Pour arriver à cette conclusion, elle a effectué une analyse détaillée de fiches du Grand dictionnaire terminologique comportant au moins un emprunt et ayant été modifiées en vertu des nouveaux critères de traitement. »


On constatera que le président ne dit pas si la politique de l’Office a été présentée, lue et approuvée par les participants à ce colloque, ce qui était pourtant l’objet de ma demande.


Je conclus pour ma part que les appuis à la nouvelle politique de l’OQLF sur les emprunts linguistiques paraissent bien peu nombreux.


Je rappelle que mes critiques de cette politique ne portent par uniquement sur l’ouverture qui serait maintenant plus grande envers les anglicismes. La veille du colloque de mai 2018, je l’avais d’ailleurs mentionné dans un courriel que j’avais envoyé à plusieurs participants et dont voici l’essentiel :

Madame, Monsieur,
Le colloque « A-t-on encore peur des anglicismes ? » consacrera demain une séance à l’étude de la nouvelle politique sur les emprunts linguistiques de l’Office québécois de la langue française. J’espère qu’on n’écartera pas du revers de la main les critiques lues ou entendues sur le sujet en les traitant tout simplement de puristes. Car l’énoncé de politique soulève des problèmes théoriques :
• Comment peut-on affirmer que l’expression hockey sur étang (< pond hockey) ne s’intègre pas au système linguistique du français ?
• Comment peut-on définir la langue standard comme un simple « ensemble de faits linguistiques » ?
• Peut-on vraiment définir la norme sociolinguistique (au singulier) comme « la norme qui, dans une langue donnée, fait la promotion d’un ensemble d’usages considérés comme légitimes et qui sont valorisés, au détriment d’autres usages » ?


Passons maintenant à ma seconde demande :

2. Me transmettre la liste des professeurs d’université et des linguistes qui sont d’accord avec l’Office pour dire que selfie et hockey sur étang sont des termes non intégrables dans le système linguistique du français.


Évidemment, le président de l’Office ne me donne le nom d’aucun linguiste, québécois ou étranger, prêt à affirmer que le mot selfie ne s’intègre pas au système linguistique du français. Aucun linguiste normalement constitué n’oserait effectivement faire pareille affirmation. Rappelons au sujet de l’intégration des emprunts l’opinion de la sociolinguiste Shana Poplack (Université d’Ottawa) dans Le Devoir du 30 avril 2018 :

… presque chaque fois, l’emprunt est francisé immédiatement sur le plan grammatical et syntaxique. On dira : « J’ai “dealé”», « Une grosse beach », « Payer les bills » (sans prononciation du s). Ce processus se fait spontanément chez tous les locuteurs, peu importe leur niveau d’instruction.


Le président de l’OQLF se contente donc de dire : « nous prenons bonne note de votre question au sujet de la non-intégrabilité des termes selfie et hockey sur étang. […] Il se peut qu’un emprunt soit tout à fait intégrable d’un point de vue orthographique ou morphologique sans pour autant être acceptable.» Il poursuit : « À la suite de votre questionnement, nous allons néanmoins réviser les fiches terminologiques en question et envisager de bonifier les notes qui accompagnent les emprunts qui y sont présentés, afin d’apporter des précisions. »


Conclusion : deux questions, deux réponses évasives.





[1] Les anglicismes : des emprunts à intérêt variable ? Recueil des actes, OQLF, 2017, p. 280. La présentation de la politique de l’OQLF fait 20 pages à la typographie bien tassée. Elle a donc dû être fortement résumée pour tenir dans une vingtaine de minutes.
[2] Notez cet usage curieux de l’italique pour citer le titre d’une communication.

mardi 24 juillet 2018

Le français québécois standard illustré par l’exemple /21



Il y a plus d’un an que je n’ai rédigé de chronique portant sur ce thème. Le Devoir du week-end dernier (21 et 22 juillet) m’offre deux exemples à ajouter à ma liste.


Dans l’article de Stéphane Baillargeon « Bruits du pouvoir, pouvoir des bruits. Batailles sonores et symboliques en Nouvelle-France », on lit la phrase suivante : « Ce texte pionnier demeure le seul disponible sur le très original sujet ». Le très original sujet. L’antéposition de l’adjectif, utilisée pour produire un effet comique dans Astérix chez les Bretons (« une romaine patrouille »), est relativement fréquente au Québec (« le Royal 22e régiment »), j’en ai déjà traité à quelques reprises dans ce blog.


Je ne donnerai pas le nom de l’auteur du second exemple puisqu’il ne s’agit pas d’un journaliste professionnel. Mais il est fort préoccupant qu’un enseignant de cégep ait pu écrire la phrase suivante, que la rédaction du Devoir n’a même pas eu l’idée de corriger : « Ironiquement, Vladimir Poutine s’est piégé en rendant impuissant un président dont il a contribué à faire élire ». Espérons qu’il s’agit simplement d’une faute commise par inattention (j'ai connu un enseignant de cégep qui lui aussi se trompait régulièrement dans l'emploi des pronoms relatifs). Il est déplorable que cette faute n’ait pas été corrigée.


mardi 19 juin 2018

Seconde (deuxième?) philippique


Québec, le 19 juin 2018

Monsieur Philippe Couillard, premier ministre
835, boulevard René-Lévesque Est, 3e étage
Québec (Québec)
G1A 1B4

Objet : Politique de l’OQLF sur les anglicismes

Monsieur le Premier Ministre,

Je vous ai écrit le 14 mai au sujet de la politique sur les emprunts linguistiques de l’Office québécois de la langue française. Vous avez transmis mon courrier à la ministre responsable qui l’a transmis à son tour à l’OQLF qui m’a répondu par l’entremise de sa secrétaire générale. Cette dernière ne répond à aucune des critiques et remarques que je formulais dans ma lettre de dix pages, ce que je considère comme une fin de non-recevoir. Elle se contente de mentionner que la politique de l’OQLF « a reçu un accueil favorable lors d’événements regroupant des spécialistes provenant de divers horizons (professeures et professeurs d’université, linguistes, ainsi que des professionnelles et professionnels de la langue), autant du Québec que de l’étranger ».

Puis-je vous demander d’user de votre autorité pour demander à l’OQLF :
1. de me transmettre la liste des événements où la Politique de l’emprunt linguistique a été présentée, lue et approuvée par les participants;
2. de me transmettre la liste des professeurs d’université et des linguistes qui sont d’accord avec l’Office pour dire que selfie et hockey sur étang sont des termes non intégrables dans le système linguistique du français.

Veuillez croire, Monsieur le Premier Ministre, à l’expression de ma haute considération.


vendredi 15 juin 2018

Réponse de la Macédoine à ma philippique


Il y a quelques jours, j’ai reçu un accusé de réception du bureau du premier ministre à la lettre que je lui avais envoyée concernant la politique de l’Office québécois de la langue française (OQLF) sur les emprunts linguistiques. Le cabinet du premier ministre transmettait mes commentaires à la ministre responsable qui a dû les retransmettre au Secrétariat à la politique linguistique qui a dû, à son tour, les envoyer à l’OQLF. Toujours est-il que j’ai reçu une réponse de la part de la secrétaire générale de l’Office : rappel des grandes orientations de cette politique, son approbation par le Comité d’officialisation linguistique et accueil favorable lors d’« événements regroupant des spécialistes provenant […] autant du Québec que de l’étranger ».


Je compte écrire à l’OQLF pour demander quels sont les spécialistes qui ont approuvé cette macédoine où l’on affirme que selfie et hockey sur étang sont des termes qui ne s’intègrent pas au système linguistique du français.


mercredi 23 mai 2018

Philippique

Québec, le 14 mai 2018

Monsieur Philippe Couillard, premier ministre
835, boulevard René-Lévesque Est, 3e étage
Québec (Québec)
G1A 1B4

Objet : Politique de l’OQLF sur les anglicismes

Monsieur le Premier Ministre,

La langue française a toujours été au cœur de l’identité québécoise et c’est un gouvernement de votre parti qui a jugé essentiel en 1961 de créer l’Office de la langue française pour assurer le statut du français comme langue commune et en garantir la qualité. L’Office s’est fort bien acquitté de cette tâche dans les premières décennies de son existence. Malheureusement, il vient d’adopter une politique relative aux emprunts linguistiques (en pratique, cela désigne surtout les anglicismes) qui ne peut que ternir sa réputation et susciter des doutes quant à la volonté de votre gouvernement de promouvoir la langue française.

Dans le document Politique de l’emprunt linguistique du 31 janvier 2017, l’Office annonce que, dorénavant, il acceptera les anglicismes non récents (de plus de 15 ans), généralisés et légitimés.

On peut penser ce que l’on veut des emprunts et en particulier des anglicismes. Il est même légitime d’affirmer qu’ils enrichissent les langues emprunteuses. Mon propos n’est donc pas de vous demander que l’Office procède à une chasse aux anglicismes. Je veux plutôt attirer votre attention sur les nombreuses faiblesses, les insuffisances, les erreurs théoriques et les maladresses d’un document produit à même les fonds publics.

Mes commentaires sont assez théoriques. J’essaierai de les simplifier dans la mesure du possible.

1.- L’Office québécois de la langue française propose d’accepter les anglicismes non récents, c’est-à-dire de plus de 15 ans : pourquoi pas 7, 16 ou 25 ? L’Office ne donne aucune justification de ce choix qui n’est donc qu’arbitraire.
Par conséquent, un anglicisme sera accepté s’il est « non récent », en usage depuis plus d’une quinzaine d’années. C’est le cas de la quasi-totalité des anglicismes répertoriés dans le Dictionnaire des anglicismes de Colpron ou dans le Multidictionnaire.

2. L’un des critères d’acceptation des anglicismes est l’intégrabilité au système linguistique du français (p. 8). Beaucoup de nos emprunts anciens (de plus de 15 ans) sont très bien intégrés au système linguistique du français : les verbes tchéquer, souigner, matcher, flusher, etc., peuvent se conjuguer à tous les modes et à tous les temps (ex. : il faudrait que vous tchéquassiez ce que font les fonctionnaires de l’OQLF). L’édition 1997 du Bescherelle (retirée du commerce) précisait que ouatcher, dérincher et clutcher se conjuguent comme aimer. Peut-on soutenir qu’ils ne sont pas intégrés au système linguistique du français ?
Du point de vue phonétique, nos ancêtres ont francisé bien des emprunts : bumper (prononcé bommepeur), ouâguine, slaquer, toffe, etc. Ils sont donc intégrés au système linguistique.
Comment l’Office peut-il affirmer que le mot selfie (p. 14), utilisé quotidiennement par des millions de francophones, ne s’intègre pas au système linguistique du français ? En quoi milléniaux, présent dans 196 000 pages Internet, est-il moins intégrable que la proposition de l’Office millénariaux (5 040 pages Internet) ? D’ailleurs, dans son document, l’Office écrit le mot millénial en lui mettant un accent aigu (p. 14), ce qui est déjà un indice d’intégration au système linguistique du français. Et on voit très bien dans les nombreuses pages d’Internet où le mot est présent qu’il forme tout normalement son pluriel en –aux comme la quasi-totalité des mots français se terminant en –al.
On citait récemment dans Le Devoir (30 avril 2018) la sociolinguiste Shana Poplack (Université d’Ottawa) :
… presque chaque fois, l’emprunt est francisé immédiatement sur le plan grammatical et syntaxique. On dira : « J’ai “dealé”», « Une grosse beach », « Payer les bills » (sans prononciation du s). Ce processus se fait spontanément chez tous les locuteurs, peu importe leur niveau d’instruction.
Les auteurs de la Politique de l’emprunt linguistique n’ont pas vu que le critère d’intégrabilité au système linguistique du français est une arme à double tranchant. Et que l’utilisation ou non de ce critère ne peut être que discrétionnaire.

3. Mais ce qui est encore plus impardonnable, c’est que les auteurs de la Politique de l’emprunt linguistique n’ont pas compris ce qu’est vraiment le critère d’intégrabilité au système linguistique du français. Ainsi ils évoquent pour refuser l’expression hockey sur étang (pond hockey) sa non-intégration au système linguistique. Ils lui préfèrent hockey sur glace naturelle. Pourtant hockey sur étang est tout aussi intégré que l’équivalent proposé. S’il y a un problème, le système linguistique n’est pas en cause. Et problème il y a mais il se situe ailleurs : ce sport ne se joue pas que sur des étangs, il peut se jouer sur d’autres étendues d’eau glacée. C’est donc un problème de référent, pour utiliser un terme technique : le référent est l’objet (réel ou imaginaire) désigné par un mot. Il n’a aucun rapport direct au système linguistique. C’est pourquoi des mots différents peuvent désigner un même référent selon les langues : on a table en français et en anglais, mais Tisch en allemand, asztal en hongrois, mesa en espagnol, tavola en italien, etc. Par conséquent, préférer l’expression hockey sur glace naturelle à hockey sur étang n’a rien à voir avec le système linguistique, contrairement à ce qu’affirme l’Office.
Dans la Politique de l’emprunt linguistique, la plupart des exemples de non-intégration au système linguistique du français sont discutables et même faux. La non-intégration est décrétée de façon arbitraire.

4. Les auteurs de la Politique de l’emprunt linguistique montrent qu’ils n’ont rien compris non plus à l’intégrabilité au système linguistique quand ils affirment qu’« un calque en usage en français au Québec est accepté […] s’il est non récent, généralisé, implanté et légitimé, et qu’il est intégrable au système linguistique du français […]. » Or, le calque est par définition intégré, ce que nos auteurs n’ont pas vu. Car le calque est justement le moyen d’intégrer un emprunt : le français n’utilise pas l’emprunt intégral sky scraper mais le calque gratte-ciel. Dès sa première apparition en français, gratte-ciel était intégré au système linguistique ! Faire de l’intégrabilité au système linguistique un critère d’acceptation d’un calque est une absurdité.

5. L’énoncé de politique précise que l’emprunt doit aussi être « légitimé ». Qu’est-ce à dire ? À la page 25, on nous apprend qu’un emprunt légitimé est un « emprunt linguistique reçu dans la norme sociolinguistique d’une langue, accepté par la majorité des locutrices et des locuteurs d’une collectivité donnée. » La majorité des Québécois utilisent des anglicismes comme joke, à date, coconut, céduler, set de vaisselle, etc. : ils sont « généralisés » et « implantés » (sic, c’est une tautologie) ainsi qu’utilisés par la grande majorité des Québécois depuis bien plus de 15 ans. Et si les mots ont un sens, les anglicismes qui figurent depuis des décennies dans des textes de loi et dans des textes normatifs (pensons aux conventions collectives) doivent donc être aussi considérés comme légitimés.
À quelques reprises, la Politique de l’emprunt linguistique parle d’emprunts rejetés parce qu’ils sont « non légitimés » (p.ex. p. 16), sans plus d’explication. On ne sait pas qui décide de cette non-légitimation. Toutefois, l’ancienne présidente du Comité d’officialisation de l’Office a levé une partie du voile sur le processus de légitimation : « Seuls sont finalement admis les emprunts qui sont d’usage standard, couramment acceptés, voire valorisés dans les meilleurs écrits qui servent de référence au Québec et qu’on peut retrouver dans des ouvrages tels que le Multidictionnaire de la langue française et Usito » (Le Devoir, 27 septembre 2017). Or demande Nadine Vincent, professeur à l’Université de Sherbrooke, « sur qui se basent les ouvrages normatifs pour accepter ou critiquer un emploi : bien souvent sur l’OQLF ! » (Le Devoir, 29 septembre 2017). Le parfait cercle vicieux ! Admettons que tout cela ne fait pas très sérieux.

6. Le document de l’Office est loin d’être exempt de confusions. Ainsi, l’emprunt lexical est défini (p. 25) comme une « unité lexicale empruntée intégralement (forme et sens) ou partiellement (forme ou sens seulement) à une autre langue ». Essayons d’être le plus clair possible. Un emprunt lexical, c’est l’emprunt d’un mot. Quand on emprunte un mot, on emprunte à la fois non seulement sa forme sonore et graphique mais aussi son sens : par exemple, le mot iceberg en français a la même forme et le même sens qu’en anglais. Comment peut-on emprunter la forme seulement, sans le sens ? Pour ce faire, il faudrait, par exemple, que j’emprunte le mot anglais crumble et que je lui donne un sens qu’il n’a pas dans sa langue d’origine : au lieu de « croustade », je décide qu’il signifiera « pâté chinois ». Quelle absurdité, n’est-ce pas ? Les auteurs de la Politique pensaient peut-être à des mots comme footing ou pressing : mais ces mots n’existent pas dans ce sens en anglais, ce sont de faux emprunts, de faux anglicismes.

7. L’OQLF pose comme critère d’acceptation des anglicismes leur réception dans « la » norme sociolinguistique du français au Québec (p. 7). On parle de cette norme au singulier. Norme sociolinguistique unique, définie par on ne sait qui, en référence à on ne sait quel groupe. Cela est une absurdité. Car le Québec, comme toute société, n’est pas homogène. Les sociolinguistes savent bien qu’il existe plus d’une norme dans une société. Selon sa classe sociale, sa région, son groupe ethnique, son âge, etc., on a tendance à adopter des variétés non standard comme emblèmes de solidarité. À cela s’opposent des normes sociales qui agissent dans l’ensemble de la communauté et qui tendent à valoriser les usages considérés comme standard. Dans les faits, la plupart des personnes alternent, à des degrés divers, entre formes standard et formes non standard selon les situations de communication.

8. Les auteurs de la Politique de l’emprunt linguistique donnent de « la » norme sociolinguistique une définition discriminante : « Norme qui, dans une langue donnée, fait la promotion d’un ensemble d’usages considérés comme légitimes et qui sont valorisés, au détriment d’autres usages. » (p. 27) Cette définition est très réductrice et ouvre la voie à l’exclusion sociale. À ce sujet, je me permettrai de vous citer les paroles d’un ancien député de votre parti, M. Pierre-Étienne Laporte, ancien président de la Commission de protection de la langue française, puis de l’Office de la langue française, puis du Conseil de la langue française (Commission permanente de la culture de l’Assemblée nationale, séance du 5 septembre 1996) :

[…] il faut faire preuve, en particulier dans le domaine pédagogique, pour qu'une fois qu'une variété linguistique est reconnue comme la variété légitime on évite de créer de l'exclusion sociale.
[…] entre nous et vous, il y a, disons, un désaccord qui tient au besoin que nous ressentons d'être d'autant plus prudents qu'ayant réussi à nous libérer de certaines exclusions que d'autres avaient voulues pour nous, nous ne nous retrouvions pas à nous exclure nous-mêmes ou à exclure par nous-mêmes certains de nos concitoyens qui ne se placent pas seulement à différents niveaux d'une échelle de niveaux de langue, mais qui parlent un français québécois populaire, comme certains de nos amis français ont bien mis en évidence qu'en France il se parle – s'écrit, c'est autre chose – un français populaire.
Lacordaire disait qu’« entre le fort et le faible, entre le riche et le pauvre, entre le maître et le serviteur, c’est la liberté qui opprime, et la loi qui affranchit ». Il en va un peu de même en matière de langue : c’est la connaissance de la langue standard, c’est son enseignement à tous qui peuvent permettre de réduire, même de surmonter, la discrimination sociale.

9. La Politique de l’emprunt linguistique n’est pas à l’abri de la tautologie. C’est ainsi qu’on y affirme qu’« un emprunt en usage en français au Québec est accepté […] s’il est non récent, généralisé, implanté et qu’il est légitimé ». Si un emprunt est généralisé, c’est qu’il est implanté ; et s’il est implanté, on peut croire qu’il est généralisé. On comprend mal le subtil distinguo par lequel on nous invite « à ne pas confondre emprunt généralisé et emprunt implanté » (p. 25).

10. Parmi les problèmes conceptuels que contient le document, je mentionnerai aussi cette contradiction : on définit un emprunt généralisé comme « employé par une grande proportion, voire la majorité des locutrices et des locuteurs d’une collectivité » (p. 25) mais au paragraphe suivant on écrit qu’un emprunt peut être « généralisé dans le corpus documentaire consulté », ce qui réduit considérablement le spectre de la généralisation. Cette contradiction met en lumière toute l’ambigüité de la démarche de l’Office : l’Office devrait s’occuper en priorité des vocabulaires techniques, pas de la langue de tous les jours (le gouvernement québécois a justement subventionné à coups de millions un dictionnaire, Usito,  basé à Sherbrooke, pour rendre compte de la langue générale). Et il est alors normal qu’un emprunt spécialisé n’apparaisse que dans un corpus documentaire technique (langue écrite) et qu’il ne soit pas employé « par une grande proportion, voire la majorité des locuteurs » (langue parlée).

11. Le document donne indistinctement comme exemples des mots québécois empruntés surtout à l’anglais, quelques fois à des langues autochtones, mais aussi des mots admis depuis longtemps dans les dictionnaires généraux du français. Ils y ont été admis avant même que l’Office existe. On n’a par conséquent jamais demandé à l’Office de se prononcer sur les mots slalom (attesté en français depuis 1905), manitou (1627), toundra (1876), etc., et on se demande ce qu’ils viennent faire dans un énoncé de politique consacré aux emprunts en français québécois.

12. La Politique de l’emprunt linguistique définit la langue standard comme l’« ensemble des faits linguistiques qui, etc. ». C’est comme si on définissait la médecine comme un ensemble de symptômes ou le droit comme un ensemble de jugements. Un siècle après le Cours de linguistique générale de Ferdinand de Saussure, après les travaux du Cercle linguistique de Prague sur la langue standard dans les années 1930, il est pitoyable de voir que l’Office se contente de définir la langue standard comme un ensemble de faits. Une langue standard, c’est une variété linguistique, un dialecte, qui est utilisée dans l’enseignement et comme langue de l’État. C’est un dialecte qui a réussi. Ou, comme on le dit souvent dans les cours d’introduction à la linguistique, c’est un dialecte doté d’une armée et d’une marine de guerre. Ce n’est pas un simple amoncellement de faits linguistiques.

J’espère que ces commentaires inciteront votre gouvernement à demander à l’Office québécois de la langue française de revoir son document Politique de l’emprunt linguistique.


Veuillez croire, Monsieur le Premier Ministre, à l’expression de ma haute considération.

Jacques Maurais

lundi 21 mai 2018

Rien à déclarer !


À la suite d’une intervention récente de M. Robert Auclair, président-fondateur de l’Asulf (Association pour le soutien et l’usage de la langue française) en faveur de la formulation déclaration de revenus plutôt que déclaration d’impôt(s) ou rapport d’impôts, j’ai voulu vérifier ce qu’en disait le Grand Dictionnaire terminologique (GDT) de l’Office québécois de la langue française (OQLF). Comme plus rien ne m’étonne en ce qui concerne le GDT, c’est sans surprise que j’ai découvert que déclaration d’impôt(s) fait partie des « termes privilégiés » par l’OQLF. C’est un exemple de plus du virage lexicographique du GDT aux dépens d’une orientation proprement terminologique : c’est ce qui a été dénoncé par d’anciens terminologues de l’OQLF dans le manifeste Au-delà des mots, les termes. Le GDT enregistre un usage critiqué même si, dans ce cas-ci, il va à l’encontre des pratiques administratives et du terme utilisé dans la loi. Le rôle de l’OQLF est de guider l’usage administratif, pas de semer la confusion. Et un dictionnaire comme Usito peut, lui, enregistrer à bon droit cet usage (rappelons qu’Usito a pour habitude de signaler tout ce qui, un jour ou l’autre, a été critiqué). D'ailleurs d'autres dictionnaires généraux, à commencer par le Trésor de la langue française informatisé, enregistrent l'expression déclaration d'impôt. La question demeure: le GDT est-il un dictionnaire terminologique ou un dictionnaire général?


La fiche du GDT ajoute : « certains lexicographes jugent que déclaration d'impôt (ou d'impôts) est un emploi abusif, bien que courant. » Ce serait aussi aux terminologues, ce serait même surtout aux terminologues d’affirmer que le terme constitue un emploi abusif.


Un autre membre de l’Asulf, M. André Breton, m’a transmis la fiche de la banque Termium (Bureau de la traduction, Ottawa) qui, ce n’est pas la première fois, contredit la position de l’OQLF : « déclaration d'impôt sur le revenu; déclaration d'impôt : ces termes ne doivent plus être utilisés ». On ajoute que l'Agence du revenu du Canada a uniformisé le terme déclaration de revenus.