dimanche 24 décembre 2023

Jaunisme

 

[…] cette propension des masses à abandonner toute retenue — au nom du bien — pour lyncher celui qui, coupable ou pas, a été désigné à la vindicte.

La triste séquence qui vient de se dérouler concernant Gérard Depardieu nous en aura offert un nouvel exemple. Le procédé ne varie pas beaucoup. Ici, une émission connue pour son jaunisme et spécialisée dans les règlements de compte étale à profusion les propos vulgaires et provocants du comédien.

— Christian Rioux, « La meute », Le Devoir, 22 décembre 2023

 

Le québécisme jaunisme vient de l’anglais américain (yellow journalism, « featuring sensational or scandalous items or ordinary news sensationally distorted » selon le Webster) et n’est attesté qu’une seule fois dans le fichier lexical du Trésor de la langue française au Québec (dans un texte humoristique du Goglu du 28 mars 1930). Il est absent d’Usito.

Le Grand Dictionnaire terminologique (GDT) de l’Office québécois de la langue française (OQLF) a une fiche de 2022 « presse à sensation » où l’on peut lire cette remarque :

L'adjectif jaune, dans presse jaune et journalisme jaune, viendrait du fait que le papier utilisé pour éditer ce type de presse était de piètre qualité et jaunissait rapidement. Une autre hypothèse veut que l'association à cette couleur provienne de la récurrence d'un personnage de caricatures du New York World, appelé The Yellow Kid, qui est vêtu d'une longue chemise jaune et qui symbolise la presse à sensation de la fin du XIXsiècle. En outre, la couleur jaune était souvent utilisée dans ce type de journaux, notamment imprimés à Montréal jusque dans les années 1970.

 

jeudi 30 novembre 2023

C’est fort de liqueur!


Dans un billet précédent, j’ai cité l’avis de normalisation publié à la Gazette officielle par l’Office de la langue française le 26 mai 1979 et désofficialisé le 15 février 2014. L’avis précisait que le terme liqueur « doit être réservé au produit alcoolisé » et ne pas être utilisé pour désigner des sodas. Le Grand Dictionnaire terminologique (GDT) réhabilite, dans la fiche « boissons gazeuses », l’usage du mot liqueur pour désigner un soda « dans certains contextes » (lesquels ???).

Les tâcherons du GDT n’hésitent pas à recourir à l’argument d’autorité de l’Académie française pour revamper nos archaïsmes (on l’a vu aussi dans le cas de vidanges, « ordures ménagères ») :

Les termes liqueur et liqueur douce sont employés en langue courante et dans des situations de discours familier au Québec. Le terme liqueur y est d'usage très fréquent; il découle, par extension, du sens de « boisson rafraîchissante non alcoolisée » qui a eu cours en français jusqu'au XIXe siècle et qui est notamment attesté dans l'édition de 1835 du Dictionnaire de l'Académie française.

Il y a toutefois un petit problème. Voyons ce que dit précisément l’Académie dans la sixième édition de son dictionnaire (le GDT aurait pu tout aussi bien citer la quatrième édition, celle de 1762) :

Liqueurs fraîches, Boissons rafraîchissantes, telles que la limonade, l’eau de groseille, de grenade, etc.

Le mot liqueur n’est pas employé seul mais dans une expression.

Dans ce cas précis, à trop vouloir récupérer, le GDT commet une erreur d’interprétation.

Au fait, invoquer des usages qui datent d’il y a deux siècles, ne serait-ce pas faire preuve de purisme ? Qui sont les vrais puristes ? Les promoteurs d’une norme contemporaine ou les terminologues nostalgiques de l’Ancien Régime ?

 

mercredi 29 novembre 2023

Partagez mes pronoms!


Je suis abonné à une liste de diffusion d’un groupe de sociolinguistes. Je viens de recevoir l’appel à communications pour un colloque portant sur les variétés de français. Sous la signature de l’expéditrice, je lis cette indication mystérieuse : « Pronouns: she/her/hers ».

Je trouve cette explication sur Internet :

If a person notes their pronouns in their bio, then those are the pronouns you should use for them. Their mention of it means that they are giving you the information needed to refer to them in the third person. While it used to be a less common practice, sharing one's pronouns has become very commonplace in recent years.

On ajoute plus loin : « If you want to know someone's pronouns, just ask. The best way to do that is by saying, "What are your pronouns?" or "What pronouns do you use?" »

Cela se passe de commentaire.

 

lundi 13 novembre 2023

Imbuvable!


Comme je l’ai déjà dit dans ce blog, faire et défaire c’est toujours travailler. Voici un nouvel exemple de l’application de cette maxime dans le Grand Dictionnaire terminologique (GDT) de l’Office québécois de la langue française (OQLF).

Je viens de tomber sur une page de la Gazette officielle du Québec du 26 mai 1979. On y trouve un avis de normalisation de l’Office (pas encore québécois) de la langue française sur la terminologie des boissons gazeuses. J’en retiens cette définition du terme nectar : « boisson résultant d'une addition d'eau et de sucre à un jus de fruit pratiquement non consommable à l'état pur comme boisson en raison de son caractère naturellement trop pulpeux ou trop acide. » On trouve exactement la même définition dans le Trésor de la langue française informatisé (TLFi) à un mot près : « produit résultant d'une addition d'eau et de sucre à un jus de fruit pratiquement non consommable à l'état pur comme boisson en raison de son caractère trop pulpeux ou trop acide ». Le TLFi a tiré cette définition du Dictionnaire des industries alimentaires de J.M. Clément (Paris, Masson, 1978). Une fiche du GDT qui a échappé à l’attention des révisionnistes précise que « les fruits pouvant produire un nectar appartiennent aux espèces suivantes : abricot, pêche, prune, quetsche, goyave, groseille, baies sauvages, grenadille, cerise aigre, cassis et framboise. »

L’OQLF a été saisi dans la décennie 2010 d’une frénésie de désofficialisation. C’est ainsi que le terme nectar a non seulement été désofficialisé le 15 février 2014 mais qu’on a aussi changé sa définition : « boisson non gazéifiée à base de jus concentré ou de purée de fruits, auxquels on ajoute de l'eau et du sucre ». Selon cette définition, les jus reconstitués (jus concentrés additionnés d’eau) qu’on trouve couramment dans le commerce pourraient s’appeler nectars.

La banque terminologique Termium du gouvernement fédéral canadien a plus ou moins avalisé ce nouveau sens. Si le nectar d’abricot y est défini comme résultant de l’« addition d'eau et de sucre à un jus de fruit très concentré et pulpeux » (on omet « non consommable à l’état pur »), le nectar de pomme y est présenté comme une « boisson à base de jus ou de purée de fruits, d'eau et de sucre ».

Comme le GDT, Termium a conservé une trace de l’ancienne définition. Le nectar de cachiman épineux (envie d’en boire ?) a la note suivante : « l'appellation ‘nectar’ est réservée au produit résultant d'une addition d'eau et de sucre à un jus de fruit pratiquement non consommable à l'état pur comme boisson en raison de son caractère naturellement trop pulpeux ou trop acide ».

Le plus curieux dans toute cette histoire, c’est la note de la fiche du GDT : « Si le nectar est composé d'une seule sorte de fruit, on écrira un nectar de fruit. S'il est composé de plusieurs sortes de fruits, on écrira plutôt un nectar de fruits. » S’il n’y a qu’un seul fruit, pourquoi ne pas indiquer lequel ? En fait, la note est mal rédigée. Il fallait écrire : on écrira le nom du fruit au singulier.

 

mercredi 1 novembre 2023

À vos marques!


Dans mon billet d’hier, au sujet de la phrase d’Emmanuel Macron « le masculin fait le neutre », j’ai rappelé que l’idée qu’en français le masculin joue aussi le rôle d’un neutre provient d’une mauvaise vulgarisation des thèses des linguistes du Cercle de Prague. J’ai mis en ligne dans mon blogue anglais un document que j’ai produit il y a bien longtemps et qui explique les notions de terme marqué (comme le féminin en français) et de terme non marqué (le masculin) : cliquer ici.

 

mardi 31 octobre 2023

« Le masculin fait le neutre » (sic)


Lundi dernier, à l’occasion de l’inauguration de la Cité internationale de la langue française, le président Emmanuel Macron a déclaré qu’en français « le masculin fait le neutre. » On se demande qui est le scribouilleur qui a pu lui faire dire une telle absurdité. En français, le neutre n’existe qu’à l’état résiduel (par exemple « ça »).

 

L’idée que le masculin est un neutre est apparue à l’époque où l’Académie française s’est servi des expressions terme marqué (le féminin) et terme non marqué (le masculin) du Cercle linguistique de Prague pour justifier son opposition à la féminisation des titres de fonction. Malheureusement elle a très mal vulgarisé ces notions. On trouvera des explications plus complètes à la fin de mon billet du 8 novembre 2017 en cliquant ici.

Pour des explications plus détaillées (en anglais), cliquer ici.

lundi 23 octobre 2023

À mer haute


Dans la page Facebook « Français de nos régions », je vois cette carte présentant les diverses façons de dire « porter un pantalon trop court » :

 


 

Au Québec, il y a une expression que j’ai entendue dans mon enfance mais dont je n’ai trouvé que deux exemples sur Internet : avoir les culottes à mer haute. Les voici (sans correction) :

 

Rien de plus drôle que de voir circuler cette gente d’acheteurs qui portent généralement des blouses qui ont déjà attrapées plusieurs coups de soleil, de grands chapeaux mous qui sont de grande mode chez les Boers, la culotte à mer haute, et des bottes sauvages faites à la babiche, montées jusqu’aux genoux. (Le Canard, journal humoristique, dimanche 2 mai 1937, p. 10)

 

On n’était pas riche, mais les mères avaient à cœur que leurs enfants ne soient pas «habillés comme la chienne à Jacques». Il demeure que les petits garçons qui grandissaient trop vite se retrouvaient bientôt avec «les culottes à mer haute». On leur demandait en riant : «Y a t-y de l’eau dans la cave chez vous?» (Blog Le grain de sel de Mado [Madeleine Genest Bouillé], 15 mars 2015)

 

Selon les commentaires qui ont été laissés sur la page Facebook « Français de nos régions » par des Québécois, l’expression serait typique de la Côte-du-Sud (d’où je viens), du Bas-Saint-Laurent et de la Gaspésie. 

 

On trouve une expression similaire en allemand : meine Hose hat Hochwasser, que le Larousse allemand-français traduit par une autre image: j’ai un feu de plancher (hochwasser haben: être en crue). 

 

mercredi 18 octobre 2023

Comment traduire «there is such a thing as»


À au moins trois reprises dans ce blogue j’ai attiré l’attention sur la tournure « il existe une telle chose que », calque de « there is such a thing as » : cliquer ici, ici et ici.

 

Quand on ne pense pas en anglais tout en essayant de parler français, on dit, comme Éric Naulleau ce matin : il y a un truc qui s’appelle. Voilà un équivalent idiomatique.

 

mercredi 4 octobre 2023

L’anglicisme comme tic de langage

 

 

S’adressant à l’alors président haïtien, Michel Martelly, présent, [François] Hollande rappela ce que personne, etc.

Jean-François Lisée, « L’étran-glement français d’Haïti », Le Devoir, 4 octobre 2023.

 

Ce n’est pas la première fois que je note cet anglicisme syntaxique sous la plume de Jean-François Lisée : l’alors président, the then president. J’avais déjà signalé cet usage en 2021 (cliquer ici). Pour l’instant J.-F. Lisée me semble le seul à utiliser cette formulation.

 

mercredi 27 septembre 2023

Noir c'est noir (Johnny Halliday)

 

Le Devoir, 27 septembre 2023, p. B7

 

Ce titre d’article du Devoir de ce jour, où on lit noir dans une phrase et black dans l’autre, me fournit l’occasion de rappeler le billet que j’ai écrit sur « L’évolution d’un tabou linguistique » :cliquer ici pour le lire.

 

lundi 11 septembre 2023

Le GDT se contre-fiche des fiches qui se contredisent


Depuis 2005, le Grand Dictionnaire terminologique (GDT) de l’Office québécois de la langue française donne la préférence au calque changement d’huile sur le terme vidange et décrète que « le terme est parfaitement conforme au système du français ». Dans son revirement d’opinion le GDT a oublié de corriger deux fiches antérieures, l’une de 1963, l’autre de 1998, où il privilégiait vidange :

 


Pour sa part, Usito accepte changement d’huile comme québécisme mais ajoute la note qu’il « est parfois critiqué comme synonyme non standard de vidange d'huile ».

Dans sa dernière édition, le Multidictionnaire de la langue française continue de considérer ce calque comme une forme fautive.

 

dimanche 10 septembre 2023

Le grec du GDT/ 6


Le Grand Dictionnaire terminologique (GDT) de l’Office québécois de la langue française (OQLF) met en vedette ce mois-ci la fiche « biophonie ». Elle contient la note suivante : « Le terme biophonie est formé des éléments bio‑ et ‑phonie, du grec bios et ‑phônia, qui signifient ‘ vie ‘ et ‘ son ‘ ». On trouve la même explication dans la fiche « ambiophonie ». Presque à chaque fois que le GDT se lance dans des étymologies grecques il commet des erreurs. On trouve dans ces deux mots le même processus de composition que dans téléphonie. On s’accorde pour dire que ce dernier provient de φωνή, non de φωνία (cf. Trésor de la langue française informatisé : « Dér. De téléphone* ou formé sur le gr. τλε ‘loin, au loin’ et φωνή ‘son’ »).

Si le mot φωνία existe en grec, c’est uniquement comme nominatif-accusatif pluriel neutre du diminutif φωνίον « petit son » (cf. le dictionnaire de Bailly). Il n’a jamais été invoqué pour expliquer l’étymologie de téléphonie. On ne voit pas comment il pourrait l'être dans le cas de biophonie qui s’inspire clairement du modèle de téléphonie.

 

vendredi 25 août 2023

Les relations de la France et du Québec d’après le vocabulaire


Le titre de mon billet s’inspire de celui des deux livres de Fraser Mackenzie, Les relations de la France et de l’Angleterre d’après le vocabulaire (Paris, Droz, 1939). Des linguistes, plus ou moins jeunes, s’étonnent de découvrir que des mots anglais récemment empruntés par le français sont en réalité de vieux mots français. Ce va-et-vient a pourtant été analysé en détail il y a près d’un siècle. On redécouvre sans cesse l’Amérique. Cela me rappelle un incident survenu lors d’un colloque en Finlande. Un jeune universitaire de la Floride (incontestablement pas dans la Ivy League), faussement anobli par l’addition d’un chiffre romain à son nom comme on le voit à l’occasion en Amérique, avait présenté dans une communication ce qu’il croyait être une nouveauté. Quelques auditeurs s’étaient alors exclamés : mais nous connaissons cela en Europe depuis les travaux du Cercle linguistique de Prague !

 

Mon ami Robert Chaudenson a commenté, dans son blog, la façon dont a été reçu en France le mot courriel pour remplacer e-mail :

 

La sotte prétention des Français à tout régenter, seuls et de façon exclusive, dans la langue française, pour le présent comme pour le futur, est illustrée de la façon la plus caricaturale par l'affaire de la création d'un équivalent français de l'anglo-américain e-mail.

 

Je vous invite à lire le texte complet de Chaudenson en cliquant ici.

 

Dans un autre billet, Robert Chaudenson s’en prend au vocabulaire du golf préparé par les soins de la Commission ministérielle de terminologie du Ministère de la jeunesse et des sports : « tout donne à penser que les membres de cette Commission sont, hélas, meilleurs golfeurs que terminologues ! Dans ce dernier domaine, leur ‘ handicap ‘ apparaît en effet très lourd. » Il reproche à la Commission de proposer « des traductions littérales absurdes des mots anglais qu’on prétend éviter. On impose ainsi ‘ aigle ‘ pour ‘ eagle ‘ ou ‘ oiselet ‘ pour ‘ birdie ‘, etc. L’innovation proprement terminologique est donc nulle. » Ce que Chaudenson ne savait pas, c’est que ces traductions proviennent d’un ouvrage de l’Office (québécois) de la langue française, Vocabulaire technique du golf (1971). Malgré ce plagiat, Chaudenson a pu dénoncer « l’évitement systématique des termes proposés par les Québécois » :

 

Pourquoi proposer, par exemple, de dire en français « chien de fusil » pour l’anglicisme « dog leg » (« trou dont le tracé dessine un coude très accentué »), tout en signalant que « les termes allée coudée et trou coudé sont également utilisés au Canada ») (1994 : 37). Les termes québécois sont bien meilleurs que le terme proposé qui, en français moderne, est désuet, hors de l’expression « dormir en chien de fusil ». Qui sait, de nos jours, ce qu’est un « chien de fusil » ? J’ajoute que dire "au Canada " et non "au Québec, me paraît une mesquinerie inutile ou, plus grave encore, une ignorance de la sensibilité des Québécois à l’égard d’une telle formulation. On trouve mieux encore avec l’article « par » : « par n.m., Domaine Sport/golf. Définition « Nombre de coups considéré comme la référence sur [sic; je dirais plutôt « pour », que « sur » mais enfin…] un trou. Note : le terme utilisé au Canada [même remarque que plus haut] pour le par est « la normale ». Anglais : "par". On voit qu’on déroge au principe, réputé fondateur, d’éviter l’emprunt anglais pour la seule satisfaction de ne pas user du terme (québécois) de « normale » qui semble pourtant excellent.

 

On peut lire ce billet de Robert Chaudenson en cliquant ici.

 

mercredi 23 août 2023

Les vieux croûtons


[…] il faut dire qu’au Québec le purisme langagier est aujourd’hui un phénomène du troisième âge. C’est malheureux de le dire et je ne veux pas faire de l’âgisme mais quand on voit qui sont ceux qui ont du temps à perdre pour chialer contre le changement linguistique, force est de constater qu’il s’agit de vieilles personnes parlant de vieilles choses. […] Quand on sait que Jacques Maurais a été terminologue à l’Office québécois de la langue française de 1973 à 1980, que Robert Auclair est un ancien juge retraité depuis 1996 et que Robert Dubuc est entré au service de Radio-Canada en 1956 comme traducteur-terminologue, on peut avoir une idée de l’âge vénérable de ces trois commentateurs.

— Blogueur anonyme, 10 octobre 2018

 

Il me semble vivre un cauchemar à la Samuel Butler, où l’âge serait un péché (le seul impardonnable, d’ailleurs) et l’assassinat des aînés un acte hautement moral.

— Pastiche de Julien Green par Jean-Louis Curtis, La Chine m’inquiète, Paris, Grasset, 1972

 

En 2018, le Blogueur anonyme annonçait mon imminente décrépitude. Il est vrai que je ne suis plus jeune. Je fais partie de la dernière cohorte des collèges classiques. Je l’avouerai, je suis bien fier d’avoir fait des études classiques à l’époque de la Grande Noirceur et, si Méphistophélès m’offrait de rajeunir, je refuserais tout de go à cause de ce qu’est devenue l’école québécoise.

Au primaire, chaque journée commençait par une leçon de catéchisme. C’était la Grande Noirceur. Aujourd’hui on enseigne aux élèves le tri sélectif. C’est le Progrès.

Pendant les premières années du cours classique, on traduisait César, Cicéron, Virgile, Platon, Xénophon. C’était la Grande Noirceur. Les élèves montaient des pièces de théâtre, Meurtre dans la cathédrale de T.S. Eliot, Athalie, La Cantatrice Chauve et La Leçon d’Ionesco. C’était la Grande Noirceur. À l’étude, un de mes voisins lisait Crime et châtiment, un autre Shakespeare. C’était la Grande Noirceur. Nous avions des concerts où on jouait Ravel, Debussy, Bartók et un prêtre nous apprenait comment prononcer le nom du compositeur Kodály, alors presque inconnu du grand public. C’était la Grande Noirceur. Des filles de « Belles-Lettres spéciales » venaient assister avec les garçons au cours de biologie (où nous disséquions des grenouilles et des rats, quelle horreur !) et à celui d’histoire de l’art. C’était la Grande Noirceur. En classe de chimie, nous manipulions éprouvettes, pipettes, béchers, becs Bunsen. C’était la Grande Noirceur.

Plus tard, un Belge venu de Louvain nous faisait découvrir Rutebeuf, Villon, Ronsard, Nerval, Hugo. C’était la Grande Noirceur. Le professeur d’histoire, fils d’un pasteur de Toronto, nous faisait lire le Manifeste du parti communiste. C’était la Grande Noirceur. Un autre Belge nous introduisait à Durkheim. C’était la Grande Noirceur. En cours de littérature française, un prêtre nous faisait lire Madame Bovary, Gide, Mauriac, La Condition humaine, La Peste, Bonjour tristesse. C’était la Grande Noirceur.

À Cambridge, j’étais dans un collège où on devait porter la toge au dîner (« Formal Hall »). Old Times. Le dîner commençait par une prière en latin. Old Times. Le repas se terminait parfois par de retentissants rots sous la voûte sonore du réfectoire, car il n’y avait pas encore de girls. Old Times. Aujourd’hui le collège accepte des « people with wombs ». Brave New World. À mon époque, les étudiants manifestaient contre l’apartheid en Afrique du Sud. Old Times. Aujourd’hui, le collège vient de construire un centre multiconfessionnel avec « two entries for segregated prayers » et un « shoe rack » (sans doute pour remiser les savates des catholiques, presbytériens, juifs et autres non-conformists) et la salle peut être divisée « by a curtain for segregated prayers ». Brave New World.

Non, je ne regrette rien.

 

mardi 22 août 2023

Tinquer en hongrois

 

Je découvre le verbe hongrois tankolni « faire le plein d’essence ». Je soupçonne un emprunt à l’anglais et, n’ayant pas de dictionnaire étymologique hongrois sous la main, je me rabats sur Internet (Wiktionary). J’apprends que le mot hongrois tank, dont dérive le verbe tankolni, viendrait du néerlandais, ultimement d’un mot sanskrit :

Unadapted borrowing from Dutch tank, from English tank, from Portuguese tanque (“tank, liquid container”), originally from Indian vernacular for a large artificial water reservoir, cistern, pool, etc., for example, Gujarati ટાંકી (ṭā̃kī) or Marathi टाकी (ṭākī), from Sanskrit तडग (taḍaga, “pond”).

L’explication fournie par le Trésor informatisé de la langue française n’exclut pas une origine indienne :

Empr. d'abord au port.tanque att. dep. la fin du xves. (Dalg. t. 2; Mach.3) puis à l'angl. tank att. dep. le déb. du xviies. (NED) et dont les 1res formes laissent supposer une infl. du port. L'orig. du terme port. n'est pas clairement établie, le lien avec estancar corresp. au fr. étancher* n'étant pas certain. L'hyp. d'une orig. indienne n'est pas à exclure. Dans ce cas, les formes corresp. relevées en Inde (v. NED et Dalg.t. 2) seraient autochtones et le terme angl. aurait été directement empr. à une lang. de l'Inde après avoir d'abord été introduit dans l'usage par l'intermédiaire du portugais.

Dans le cas hongrois, le mot serait venu par l’intermédiaire du néerlandais, dans le cas français par l’intermédiaire du portugais. Les deux explications se complètent. Les Portugais avaient jusqu’au milieu du XXe siècle des comptoirs en Inde et les Hollandais administraient les Indes orientales, aujourd’hui l’Indonésie (le mot existe en malais : tank, tang, teng et viendrait du néerlandais).

Le verbe québécois tinquer « faire le plein » (< tank) ne figure pas dans Usito. Les deux sens du substantif tank y sont accompagnés d’une mise en garde : « l'emploi de tank est parfois critiqué comme synonyme non standard de citerne », « ce mot, parfois critiqué, est passé dans l’usage standard ». Les articles d’Usito regorgent de telles mises en garde. 

Le traitement de tank pour désigner une citerne est particulièrement cocasse. Alors qu’au Québec on dit une tinque, Usito présente le mot comme masculin et nous dit qu’il se prononce [tɑ̃k] ! Elle est où, la description du français québécois revendiquée par les promoteurs du dictionnaire ?

Usito, qui enregistre le sens familier franco-français de gazer (« ça gaze »), n’a pas le sens québécois de ce verbe dans mâ aller gâzer « je vais aller faire le plein ».

Je suis sans doute le premier à le dire — et je revendique cette priorité : Usito est plus puriste que le dictionnaire de l’Académie. Bien des mots courants au Québec y sont absents, sans doute parce qu’on les considère comme des verrues. Diane Lamonde n’avait pas tout faux quand elle parlait d’un « joual de parade ».

 

mardi 15 août 2023

Désœuvrés actifs


En France les grèves s’appellent des mouvements sociaux. En Angleterre, dans les mêmes circonstances, on parle d’industrial action. France et Angleterre se rejoignent pour dire que, quand on ne fait rien, ça brasse.

 

lundi 14 août 2023

Faire la fête

 

J’ai lu récemment dans le blog d’un linguiste par ailleurs inconnu au bataillon (et pour cause, puisqu’il est anonyme) une remise en question du statut du suffixe ‑fest comme anglicisme. Ce en quoi il a bien raison mais son explication est erronée. Il se réfère à la Banque de dépannage linguistique (BDL) de l’Office québécois de la langue française (OQLF) qui affirme : « L’emploi de l’élément anglais fest, au sens de ‘ festival , est déconseillé en français ». Loin d’être un mot provenant de l’anglais, le suffixe ‑fest est un germanisme, comme le confirment l’Oxford English Dictionary et le Wiktionary. Le succès de l’Oktoberfest de Münich n’est certainement pas étranger à l’autonomisation de sa finale en anglais et, je dirais même, en français. Le mot allemand a été récupéré par l’anglais et sa fréquence dans cette langue a sûrement eu des répercussions au Québec. Mais quand on fait de l’étymologie, on sort par définition du cadre synchronique et si l’on veut adopter un autre point de vue que le bout de son nez, il faut bien admettre que le suffixe tire son origine de l’allemand.

 

Par ailleurs, le mot de l’ancien français feste, emprunté par l’anglais, est encore bien présent en anglais contemporain mais sous la forme fete (souvent sans accent circonflexe). Lors de mes études en Angleterre, j’ai pu constater que dans les fêtes villageoises on voyait souvent une banderole « FETE ».

 

J’ai écrit à quelques reprises dans ce blog que la BDL me paraissait souvent plus sérieuse que le Grand Dictionnaire terminologique (GDT). Mais je ne puis m’empêcher de constater que dans sa fiche « L’emprunt déconseillé fest » elle affirme à tort:

 

Dans les noms Reggae Fest et Cinéma Fest, par exemple, on constate que l’élément fest est précédé d’un nom qui exprime le thème ou l’objet de la manifestation, ce qui constitue une construction typique de l’anglais. En français, la syntaxe commande plutôt le contraire, le nom précisant la nature de la manifestation devant suivre l’élément à valeur générique (festi ou le nom festival): Festisport, Festival reggae, Festival du cinéma.

 

Beaucoup de termes français à base de racines grecques (géographie) ou latines (multicolore) ou d’un mélange des deux langues (télévision) ont cette structure. Elle n’est donc pas typique de l’anglais.

 

dimanche 13 août 2023

La Maire Ubu

 

On apprenait récemment que le groupe Métro Média, qui comprend le journal Métro et une vingtaine d’hebdomadaires locaux à Montréal et à Québec, suspendait immédiatement l’ensemble de ses activités. La décision de la ville de Montréal de mettre fin à la distribution du Publisac en est pour bonne partie la cause. Le président de Métro Média a affirmé au Devoir qu’à cause de cette décision « près de 75 à 80 % » des revenus du groupe allaient disparaître « d’un coup ».

 

L’idéologie écologiste à la base de la décision de la ville de bannir le plastique a totalement mis de côté le fait que les hebdomadaires distribués gratuitement dans les Publisacs sont souvent la seule lecture en français des immigrants non francophones. Comme le notait l’Office québécois de la langue française (OQLF) dans son Rapport sur l’évolution de la situation linguistique (2008), « le comportement des personnes de langues tierces a connu une évolution importante au fil des ans, qui représente en fait un renversement de tendance. En 1995, dans la RMR de Montréal, 53,8 % d’entre elles lisaient des quotidiens en anglais seulement. En 2005, 51,8 % lisaient des quotidiens en français seulement (graphique 5.5). Ce phénomène s’explique probablement en partie par l’arrivée sur le marché de nouveaux quotidiens gratuits en français, dont Métro et 24 heures » (le gras est de moi). Le graphique qui accompagne cette constatation est on ne peut plus éloquent :

 

Cliquer sur le graphique pour l'agrandir

 

Je n’ai trouvé aucune mise à jour de ces données dans le rapport produit par l’Office en avril 2019. Oubli ? Censure ? Je n’ose rien suggérer d’autre.

 

Un ancien président de la Société Saint-Jean Baptiste de Montréal, Gilles Rhéaume, avait suggéré que les décisions politiques à Montréal fassent l’objet d’une analyse de leurs répercussions sur la situation linguistique. Les écologistes imposent des études d’impact sur toutes sortes de plantes et de bestioles. On aurait pu penser à évaluer la répercussion sur la francisation des immigrants de l’abandon de la distribution gratuite de journaux locaux qui étaient souvent la seule lecture française de ces personnes.

 

jeudi 10 août 2023

Le cercle des anglicismes disparus /2

 

M. Gaston Bernier, secrétaire général de l’Asulf (Association pour l’usage et le soutien de la langue française), a commenté mon premier billet sur les anglicismes disparus et propose, entre autres, d’ajouter à ma liste flat (crevaison), tyre (pneu), bumpers (pare-chocs). Son intervention m’amène à compléter mon billet précédent par des considérations sociolinguistiques.

 

Ces trois exemples sont effectivement presque disparus de la langue écrite. Mais pas de la langue parlée. C’est ainsi que, dans mon enquête de 2006 sur le vocabulaire des Québécois, 6,9 % ont déclaré utiliser plus souvent tyre que pneu. Cette autodéclaration de l’usage ne reflète certainement pas la réalité puisque les enquêtés étaient placés dans une situation où, implicitement, ils ont dû croire qu’ils devaient donner « la bonne réponse », celle que l’on attendait d’eux. En effet, on leur présentait des illustrations et on leur demandait : « comment nommez-vous habituellement cet objet ? » Il n’en demeure pas moins que, dans cet exemple, plus de 80 % ont donné le mot standard.

 

Quand on a présenté l’illustration d’un pneu, on a posé une deuxième question : « existe-t-il un autre mot ? ». Plus de deux enquêtés sur cinq ont répondu par l’anglicisme.

 

On a aussi demandé quel mot, pneu ou tyre, les enquêtés utilisaient le plus souvent : 76,7 % ont répondu pneu.

 

Pour l’ensemble des illustrations relatives à l’automobile (il y en avait dix), 46,5 % ont répondu en donnant le mot standard, 41,7 % le terme non standard[1].

 

On voit donc très bien la dynamique sociolinguistique entre terme prestigieux ou non connoté et terme populaire. Comme me l’a fait remarquer un jour Jean-Claude Corbeil[2], quand on paie des dizaines de milliers de dollars pour s’acheter une voiture, on ne l’appelle pas un char.

 

J’ai mené une autre enquête, cette fois uniquement sur le vocabulaire de l’automobile. La population cible : les vendeurs, commis aux pièces, commis à la clientèle, mécaniciens chez les concessionnaires de voitures automobiles et les élèves de l’enseignement technique. Les vendeurs et les commis à la clientèle ont été plus nombreux à déclarer utiliser plus les termes standard pour nommer des pièces ou des composantes de l’automobile que les commis aux pièces, les mécaniciens ou les élèves. Les travailleurs du secteur de l’automobile qui sont directement en contact avec la clientèle portent donc une attention particulière aux termes qu’ils emploient. En d’autres termes, les répondants se répartissent en deux groupes bien typés : les commerciaux ou cols blancs, plus en contact avec le public et déclarant utiliser dans une forte proportion les termes standard, et les ouvriers ou cols bleus, qui conservent dans une plus forte proportion l’utilisation d’un vocabulaire non standard comprenant plusieurs termes anglais. Les réponses des élèves s’inscrivent dans cette dernière tendance.

 

Les cas des élèves est intéressant. Ils devraient utiliser les mots standard puisqu’on les leur enseigne. Mais avant même leur arrivée sur le marché du travail, ils déclarent un comportement linguistique analogue à celui des commis aux pièces et des mécaniciens, mais à un niveau plus ou moins sensiblement inférieur. Ce n’est pas parce que les jeunes ne connaissent pas les mots standard mais ils déclarent préférer utiliser les anglicismes (environ 26 points d’écart). La pression des pairs doit en bonne partie expliquer cette situation. Du point de vue proprement linguistique, on pourrait faire intervenir la notion de connotation : dans le domaine de l’automobile, les anglicismes ont probablement une connotation de virilité.

 

On parle peu de la connotation des anglicismes. Citons une anecdote. Lors de l’inauguration du REM (Réseau express métropolitain), alors que toutes les autres personnalités avaient commencé leur intervention par un « bonjour ! », la mairesse de Montréal y est allée d’un « bon matin ! ». Comment expliquer l’utilisation de cette formule décriée comme anglicisme depuis des années ? Je n’exclus pas l’ignorance. Ou l’insouciance de la part d’une personne qui a reçu en 2019 le Prix Citron d’Impératif français pour avoir prononcé à Montréal un discours uniquement en anglais. Mais on peut aussi penser que, pour la mairesse, l’expression contestée a une connotation de familiarité, de proximité — et pour certains auditeurs une connotation de populisme.

 

Encore un mot sur la connotation. Quand on fait un emprunt, on n’emprunte en fait que le mot avec sa dénotation (son sens littéral) sans sa connotation (élément qui s’ajoute au sens littéral : connotation familière, vulgaire, péjorative, poétique, etc.). La connotation n’est pas empruntée, elle peut venir par après dans la langue emprunteuse et différer de celle que le mot pouvait avoir à l’origine dans la langue prêteuse.

 

Les emprunts à l’arabe sont intéressants à cet égard. De l’époque où la civilisation arabe surpassait la civilisation occidentale datent des emprunts comme goudron et jupe. Avec la colonisation française en Algérie sont apparus de nouveaux emprunts comme caoua ou bled. Ces mots signifient simplement « café » et « terrain, pays » en arabe. Ils n’y ont pas de valeur familière ou péjorative. C’est le français qui leur a par la suite donné ces valeurs. On voit par ces exemples que la connotation acquise par les emprunts peut être liée au statut culturel et politique de la langue prêteuse (ou plutôt de ses locuteurs).

 

L’anglais contemporain conserve des traces d’une ancienne hiérarchisation dans des doublets comme beef/ ox ou mutton/ sheep. L’aristocratie anglo-normande voyait la viande sur sa table (beef, mutton), les paysans anglais l’animal dans le pré (ox, sheep).

 



[1] L’addition des deux pourcentages ne donne pas 100 % parce qu’il y a eu des réponses non pertinentes.

[2] Ancien directeur de l’Office de la langue française.

mardi 1 août 2023

Le cercle des anglicismes disparus

 

Je viens de lire quelques billets du blog d’un anonyme (il ne donne pas son nom complet) qui se présente comme professeur de linguistique spécialisé en lexicologie. Pour lui, les campagnes contre les anglicismes ne contribuent qu’à les diffuser. Je veux aujourd’hui donner quelques exemples d’anglicismes disparus de la parlure québécoise. Je m’attends, bien évidemment, à ce qu’il me rétorque qu’en seulement les mentionnant je contribue à leur donner une nouvelle vie.

 

Le professeur Gaston Dulong, dans son cours de « langue franco-canadienne » à l’Université Laval, citait comme anglicisme disparu le mot papier-nouvelles, traduction littérale de newspaper faite au XIXe siècle. Il mentionnait aussi l’utilisation, au même siècle, du mot membre au sens de « député ». Et il ajoutait, sur un ton égrillard, que Damase Potvin avait écrit en 1916 un roman intitulé Le membre.

 

Jusque dans la seconde moitié du XXe siècle dans la langue parlementaire, tant à Québec qu’à Ottawa, on disait Orateur, Monsieur l’Orateur (Mister Speaker) plutôt que Président (de l’Assemblée nationale, de la Chambre des Communes). Et on votait dans des polls plutôt que dans des bureaux de scrutin (quoique poll ne semble pas encore complètement disparu, du moins à Radio-Canada si je me fie à ma mémoire des dernières élections).

 

Quant à la ronne de lait (milk run), elle a disparu avec les laitiers.

 

Voilà quelques exemples d’anglicismes disparus que j’ai trouvés sans trop chercher. Je suis persuadé qu’on pourrait en trouver quelques dizaines d’autres si l’on s’en donnait la peine.

 

lundi 31 juillet 2023

Jamais l’usage du français au travail n’a atteint 95 % au Québec

 

Le 13 juillet j’ai publié un billet (« Idée fausse sur l’exode des anglophones ») où je critiquais un point d’un article de la journaliste Sarah R. Champagne du Devoir. Mais, n’étant pas démographe, une erreur de taille m’avait échappé :

 

Ce sont près de 94 % des Québécois qui déclarent être capables de soutenir une conversation en français […]

[…]

« …mais les données sur les populations de travailleurs qui utilisent le français au travail correspondent aussi à environ 95 %. » [Cette phrase est de Jean-Pierre Corbeil, anciennement de Statistique Canada et ancien membre du Comité de suivi de la situation linguistique de l’Office québécois de la langue française].

 

 

Ce que je ne pouvais pas savoir, c’est que les deux pourcentages ne sont pas calculés sur les mêmes dénominateurs. La comparaison est donc erronée.

 

 

En fait, il y a plutôt 67,5 % des gens qui utilisent le français au travail. Quasiment 30 points de moins : une bagatelle, quoi !

 

 

Mon ancien collègue Michel Paillé vient de faire à ce sujet une mise au point (que l’on peut lire en cliquant ici) : « ces deux proportions quasi identiques ne se comparent tout simplement pas, car elles sont de nature différente. Alors que les 94 % touchant la connaissance du français renvoient à un total de 100 %, les 95 % qui suivent se rapportent à un total atteignant presque 140 %. »

 

jeudi 13 juillet 2023

Idée fausse sur l’exode des anglophones


La proportion d’unilingues anglophones a diminué

La proportion des Québécois qui déclarent avoir l’anglais comme langue maternelle a diminué depuis 1971, se chiffrant à 7,6 % dans le plus récent recensement. Quant à la connaissance de l’anglais seulement, ce sont 5,3 % des répondants qui ont coché cette case. Malgré un petit bond entre 2016 et 2021, attribuable notamment à la forte croissance des résidents non permanents, dit Jean-Pierre Corbeil, cette statistique n’a jamais retrouvé les niveaux des années 1951 à 1971.

« L’histoire est assez simple. Le phénomène s’explique essentiellement par l’exode important de la population de langue anglaise au Québec, qui est partie vers l’Ontario et d’autres provinces à partir du milieu des années 1960 jusqu’en 1981 », notamment après l’arrivée du Parti québécois au pouvoir.

Sarah R. Champagne, « Le déclin du français, ou quatre faits linguistiques méconnus sur le Québec », Le Devoir, 13 juillet 2023

 

L’émigration des anglophones a commencé bien avant le milieu des années 1960. En 1967, Richard J. Joy (Languages in Conflict : The Canadian Experience) notait que l’exode des Anglo-québécois n’était pas un phénomène nouveau et précisait que « les recensements montrent qu’il existe depuis plus d’un siècle ». Seulement, avant l’adoption de la loi 101, les rangs de la minorité anglophone étaient régulièrement regarnis grâce à l’intégration des immigrants non francophones.

 

lundi 10 juillet 2023

Dépasser les bornes

 

Ce matin j’ai vu ce tweet d’Élisabeth Borne, la première ministre de France, se félicitant dans Le Parisien des progrès accomplis par son gouvernement :

 


 

Heureusement encore qu’elle met (ou que le journaliste met) les guillemets ! Voilà un bel exemple de la langue technocratique des élites françaises.

 

L’Académie lui proposerait sûrement d’écrire plutôt : nous avons tenu parole, nous avons livré la marchandise.

 

En français, le verbe délivrer est transitif. En anglais, to deliver peut être intransitif et signifier « to produce the promised, desired, or expected results ».


P.S.: l'absence d'accord du participe passé est due au journaliste.

 

lundi 26 juin 2023

Les Québécois sont-ils encore obsédés par les anglicismes?

  

Un grogniqueur, qui me fait l’honneur de me lire (et réciproquement), n’a de cesse de récriminer contre « nos grammairiens et puristes grincheux ». Il semble obsédé par la « longue tradition québécoise de chasse aux anglicismes » et par le désir d’y mettre fin. Il est vrai que l’on a peut-être trop accordé d’attention au vocabulaire (et à la terminologie) plutôt qu’aux autres aspects de la maîtrise du français. Les résultats aux examens de français du ministère de l’Éducation sont éloquents à cet égard. Le taux d’échec ne cesse de croître. Comme je l’ai déjà noté, si l’orthographe, qui n’est qu’un « sous-critère » dans la grille de correction du Ministère, était un critère au sens plein, donc avait une valeur éliminatoire, le quart des élèves échouerait à l’épreuve de français du cégep. Mais il y a dans ces résultats un élément curieux que tout le monde passe sous silence : année après année, la note en maîtrise du vocabulaire (un sous-critère) dépasse les 99 %  ce qui contrebalance les notes plus faibles en orthographe et en syntaxe. Pourquoi alors accorder tant d’importance dans le discours public à la critique du vocabulaire (et des anglicismes) ? Serait-ce un faux problème ? Je crois qu’il faut apporter une réponse cynique : le vocabulaire, dans la correction des examens, n’est qu’une variable d’ajustement, il permet de hausser le taux de réussite du seul critère vraiment éliminatoire (maîtrise de la langue) des trois critères de la grille de correction. (Pour comprendre le mécanisme assez complexe de la grille de correction des épreuves ministérielles de français, cliquer  ici.)

 

Il y a eu un changement indéniable dans l’attitude des Québécois envers les anglicismes et, en toute modestie, je précise que j’ai été le premier à en apporter la preuve dans mes enquêtes de 1998 et de 2004. Dans ces sondages, j’ai repris une des questions d’opinion que le Conseil de la langue française avait demandé à Annette Paquot d’ajouter à son enquête sur Les Québécois et leurs mots : étude sémiologique et sociolinguistique des régionalismes lexicaux au Québec (Québec, Presses de l’Université Laval, 1988). Cette dizaine de questions débordaient l’objet de l’enquête d’Annette Paquot et ne sont donc pas traitées dans son rapport. Elles ont été reprises dans mes enquêtes de 1998 et de 2004. L’une portait sur les anglicismes et était ainsi formulée : « Il faudrait éliminer les mots anglais du français d’ici ».

 

Une remarque d’abord sur la formulation. Pour la plupart des gens, les anglicismes sont des mots anglais utilisés tels quels en français et c’est cette définition populaire que reprend la question. Mais pour les spécialistes, les anglicismes comprennent aussi les traductions littérales d’expressions anglaises (calques) et les sens anglais que l’on donne à des mots français (emprunts sémantiques).

 

En 1983, plus des trois quarts des répondants[1] croyaient qu’il fallait éliminer les mots anglais du français québécois :

 


 

Deux décennies plus tard, la popularité de cette opinion a fait une chute de près de 20 points. Ce changement, qui a touché toutes les strates d’âge, est plus important chez les jeunes, dont un peu plus du tiers se disaient encore hostiles aux anglicismes comparativement aux deux tiers chez les plus âgés.

 





[1] En 1983, l’enquête d’Annette Paquot n’avait porté que sur les régions de Québec et de Montréal. Dans les enquêtes de 1998 et de 2004, nous n’avons donc tenu compte que des réponses des régions métropolitaines de recensement de Montréal et de Québec pour que les résultats soient comparables.