Le Devoir a
été victime de son militantisme woke qui lui a fait écrire que le Bescherelle
québécois « « recommande l’invariabilité du participe passé conjugué
avec avoir » (voir mon billet précédent). Il rectifie le tir dans son
édition d’aujourd’hui (près d’une semaine plus tard) :
Dans
l’article « Un accord participant du passé ? », publié en page B 5
de notre édition des 18 et 19 avril 2026, il aurait fallu lire que, en page
159, la nouvelle édition québécoise du Bescherelle mentionne que « la
réforme recommande l’invariabilité du participe passé conjugué avec avoir »,
et non que l’ouvrage lui-même le recommande.
La
toute nouvelle édition du Bescherelle québécois, aux éditions Hurtubise,
présente pour la première fois la réforme des accords du participe passé.
Page 159, l’ouvrage « recommande l’invariabilité du participe passé
conjugué avec avoir ». Une mention « que jamais un étudiant ne va
lire pendant ses devoirs », selon Isabelle Laberge, d’Hurtubise, mais qui
provoque la liesse des spécialistes de la langue du Québec, autant que des
courriels inquiets de lecteurs à la maison d’édition.
—Le Devoir, 18
avril 2026
Eh
oui ! il y a un Bescherelle québécois distinct du Bescherelle français. Mon
Bescherelle, que j’ai acheté en 1997 à Paris, précise que ouatcher,
dérincher et clutcher se conjuguent comme aimer. Cela a fait
jaser par ici et l’édition a été retirée du commerce. Peut-être est-ce la
raison pour laquelle l’éditeur teste maintenant ses innovations sur un segment
limité de son marché.
La journaliste
parle de « la liesse des spécialistes de la langue du Québec » à
cette annonce. Je confesse que je ne l’ai pas perçue (perçuE). L’article
ne donne la parole, en tout et pour tout, qu’à deux enthousiastes de la
réforme, « les spécialistes interviewées », une doctorante et une
chroniqueuse estivale du Devoir (dont j’ai critiqué plusieurs textes ces
deux dernières années). On aimerait connaître l’opinion des traducteurs,
réviseurs et autres langagiers. Sans compter celle du tout-venant
(majoritairement négative à en juger par les commentaires publiés sur le site
du journal).
J’ai
déjà présenté le projet de réforme de l’accord des participes passés dans un
billet en 2014 (cliquer ici).
L’enthousiasme
du Devoir pour ce genre d’innovations s’inscrit dans le virage woke qu’il
a pris depuis quelques années. On en a eu un nouvel exemple aujourd’hui même dans
une critique littéraire du supplément Le D Magazine : « Les
phénomènes psychologiques et les réactions émotives en présence se trouvent si
explicitement déchiffrés que l’ouvrage en devient explicatif, ne laissant qu’unrôle passif
au lectorat. » Je me serais attendu à lire : au lecteur. Cette tournure est conforme aux
recommandations sur l’écriture inclusive. Au moins nous a-t-on épargné la formulation
un rôle passif aux personnes liseuses.
[…] un
acériculteur, à qui il est reproché d’avoir vendu à des épiceries des cannes de sirop d’érable frelaté. […] Les
journalistes ont fait analyser en laboratoire cinq boîtes
de sirop de cet acériculteur, ce qui a permis de démontrer qu’elles
contenaient plus de 50 % de sucre de canne
[…] Il a vendu des cannes de sirop portant
les mentions « sirop d’érable pur » et produit « du
Québec ». […] les consommateurs n’auraient pas acheté ces cannes de sirop d’érable — ou du moins pas au même
prix […] Si l’action reçoit le feu vert du tribunal, elle sera intentée au nom
de tous les Canadiens qui ont acheté une canne de sirop d’érable […].
La journaliste utilise sans
vergogne le mot canne (sans même le mettre entre guillemets ou en
italiques) en alternance avec boîte dans un texte où on trouve aussi canne
dans son sens botanique. Peut-être ne sait-elle-même pas que cet usage est
critiqué.
***
Je me rends compte que,
contrairement à Usito, le Grand Dictionnaire terminologique (GDT) de l’Office
québécois de la langue française (GDT) n’a pas enregistré can(n)ette au
sens de « petite bouteille de bière », considéré comme propre au
français européen. Conformément à son habitude, Usito a malencontreusement
raccourci la définition du Trésor de la langue française : « Petite
bouteille mince et longue employée communément pour la bière et plus rarement
pour les jus de fruits. »
Il est
question dans les médias de Québec ces jours-ci d’une cause qui pourrait être
rejugée dans un autre district judiciaire : et on dit que ce serait un changement
de venue. En français standard, cela s’appelle un dépaysement. Ce
terme technique est rare, ce sens n’est même pas enregistré dans le Trésor de
la langue française.
J’ai
écrit un billet sur le calque changement de venue (« change of
venue ») en 2011 (cliquer ici). Il aura fallu attendre 2019 pour que
le Grand Dictionnaire terminologique (GDT) de l’Office québécois de la langue
française (OQLF) finisse par faire une fiche à partir de tous les éléments que
je lui offrais gracieusement. Le GDT n’a pas pu s’empêcher d’ajouter une note
idiote : « L'emprunt changement de venue est par ailleurs peu
fréquemment employé au Québec ». Et pour cause ! Je le confirme, le
changement de district judiciaire est un événement très rare.
Usito
a le calque changement d’huile (qu’il accepte) mais il n’a pas changement
de venue pourtant attesté en français québécois depuis plus d’un siècle.
J’entends
de temps à autre, tant sur les ondes québécoises que françaises, l’expression à
la fin de la journée pour signifier « en fin de compte, finalement, au
bout du compte, tout compte fait, tout bien pesé, au final, en définitive ».
Comme on le voit, ce ne sont pas les équivalents qui manquent pour rendre l’expression
anglaise « at the end of the day ».
On notera la présence d'un drapeau palestinien et l'absence de drapeau canadien
Le congrès
du NPD pour élire un nouveau chef s’est terminé aujourd’hui dimanche à
Winnipeg. À en juger par le peu que j’en ai vu sur Internet, le parti surpasse
en absurdité (involontaire, car tout ce monde se prend au sérieux) le Parti
Rhinocéros fondé en 1963 par le médecin et écrivain Jacques Ferron.
Le
wokisme était à l’ordre du jour du congrès. J’ai entendu la chaise qui
présidait (en anglais contemporain ce serait un pléonasme de dire qu’une chaise
préside) faire ce rappel à l’ordre : « I’ll again thank delegates not
to call me Madam Chairor Madame la Présidente. I’m a non-binary person. My pronouns are they, them,
and their. Chair is sufficient ». Elle n’a pas précisé s’il
fallait l’appeler Chaise en français.
Je
ne croyais pas que cette mode des pronoms pouvait avoir atteint la langue
parlée. Quelques extraits de la façon dont quelques personn·e·s (sic) se sont
présenté·e·s :
Point of order. R*** A***. He
they.
B*** N*** S***. Pronouns he him.
Hi A*** from Pong. Pronouns she
her.
My name is M*** T***. My pronouns
are she they.
My pronouns are she, her and elle
en français.
Il
est malheureux que ces activistes n’aient pas creusé davantage la notion de
non-binarité en s’inspirant des langues qui connaissent le duel ou le triel. Il y a encore du pain sur la planche pour les chercheurs en tétracapillectomie.
Comme
parti lunatique, le NPD va peut-être surpasser l’Official Monster Raving Loony
Party de Grande-Bretagne :
La Hongrie
a aussi un candidat de taille à présenter dans ce groupe, le Parti hongrois du chien à deux queues (Magyar Kétfarkú Kutya Párt, une de mes anciennes étudiantes en fait partie). Vous n’avez pas besoin de comprendre le hongrois pour suivre
l’interview que le chef de ce parti a donnée à la télévision nationale :
Ces jours
derniers, sur la page Facebook d’un membre de l’Asulf (Association pour l’usage
et le soutien de la langue française), il y a eu quelques échanges sur le
bien-fondé d’appeler dépanneur un commerce de proximité. Rappelons que
dans les années 1970 l’habitude avait commencé à se répandre d’appeler ces
commerces des accommodations (« je vais à l’accommodation acheter
du lait, de la bière »). Dans les premières années de cette décennie, sous la direction
linguistique de Jean-Claude Corbeil, l’Office de la langue française avait
proposé l’appellation dépanneur alimentaire (je me rappelle qu’une
terminologue de l’époque, Thérèse Villa, tenait fermement à l’adjonction de l’adjectif).
La proposition a été bien acceptée mais l’usage l’a immédiatement tronquée pour
ne conserver que dépanneur. C’est sans doute la proposition de l’Office
qui s’est répandue le plus rapidement. Le mot s’est même intégré très tôt non
seulement dans l’anglais parlé à Montréal, où il a été réduit à dep,
mais aussi dans la langue écrite. Dans le Montreal Star du 15 novembre
1973 on pouvait lire : « Business Opportunities... grocery
licenced, butcher, fruit and vegetables. Near Verdun metro. Ideal for
‘depanneur’. » Même le Trésor de la langue française au Québec (TLFQ) n’a
pas d’attestation plus ancienne en français. Dans la McGill Tribune du 28 novembre
2017: « Deps are ubiquitous all over Quebec, especially near McGill’s
Downtown campus. » On peut trouver aussi des attestations dans la presse
anglophone hors Québec.
Dépanneur a
été normalisé par l'Office de la langue française en 1983. Il est entré en 2015
dans l’Oxford English Dictionary sous la forme depanneur :
Canadian.
Esp. in Quebec: a small local shop selling goods such
as groceries, newspapers, cigarettes, beer, and wine; a convenience store.
Also shortened to dep.
Je ne
vois pas ce qu’on peut reprocher à cette proposition de l’Office. Pour une
fois, à l’époque contemporaine, que le Québec exporte un mot dans la langue
majoritaire de l’Amérique du Nord (exception faite, évidemment, des noms
propres : Cirque du Soleil, Céline, etc.).