mardi 8 janvier 2013

En deçà des promesses / 12 : bilan de mon analyse



Depuis octobre 2012, j’ai publié une bonne quinzaine de billets sur le Franqus, Dictionnaire de la langue française, le français vu du Québec, actuellement en accès libre sur Internet. Le moment est venu de produire une synthèse de mes remarques.


J’ai précédemment donné beaucoup d’exemples qui appuient les conclusions qui vont suivre. Je m’en tiendrai donc à des commentaires généraux et je ne rappellerai pas tous les exemples déjà traités car je suis persuadé que les responsables du Franqus (contrairement à d’autres…) ne feront pas preuve d’entêtement et qu’ils apporteront, si ce n’est déjà fait, les correctifs nécessaires.



Remarque importante : mes commentaires portent sur la version du Dictionnaire de la langue française, le français vu du Québec telle qu’elle était en ligne en novembre et en décembre 2012.



1 Qu’il soit clair que, dans mon jugement du Franqus, je n’entends pas me lancer dans la polémique sur la norme linguistique. Je me contente d’étudier le contenu de ce dictionnaire.


Mais, évidemment, quoi qu’on dise, la question de l’établissement d’une norme endogène (le français québécois standard) par rapport à une norme considérée comme extérieure (le français standard) est centrale à l’entreprise Franqus. Une des caractéristiques de ce dictionnaire en effet est de faire précéder les usages québécois de la marque UQ (usage québécois) et de présenter leurs équivalents en français de France en les faisant précéder de la marque UF (usage de France), et vice-versa : par exemple, UQ bleuet avec renvoi à myrtille ou UF myrtille avec renvoi à bleuet. Mais le Franqus recourt aussi souvent à des commentaires plus explicites pour signaler les équivalences. Ainsi, on indique que le terme carte grise est propre à la France et qu’« au Québec, on emploie certificat d’immatriculation. »


C’est exactement la méthode qu’utilise Lionel Meney dans son Dictionnaire québécois-français. Pourtant, on n’a pas hésité en 2008 à faire venir d’Europe aux frais du contribuable québécois un linguiste pour décrier l’ouvrage de Meney en le décrivant comme un OLNI, « objet lexicographique non identifié » – ce qui a bien fait rigoler la mouvance endogéniste largement représentée dans l’auditoire (j’en ai été témoin).


Dans le Franqus, il y a des incohérences dans la présentation des usages français. Un exemple, le mot pervenche dont le troisième sens est : « Surnom donné aux préposées aux contraventions de la police parisienne, autrefois vêtues d’un uniforme bleu pervenche ». On notera qu’il n’y a pas la marque UF. En revanche, la définition suivante du moot aubergine est précédée de la marque UF : « Surnom donné aux auxiliaires féminines de la police de Paris, chargées du contrôle du stationnement réglementé (notamment au début des années 1970, alors qu’elles portaient un uniforme de cette couleur). rem. Par extension, ce surnom est parfois utilisé pour désigner les agents de stationnement de la ville de Montréal. » On notera l’absence de renvoi synonymique entre aubergine et pervenche. Si l’on ne s’en tient qu’au Franqus, il est impossible de savoir que ces deux mots sont synonymes et il faut chercher ailleurs : « Longtemps ces agents auxiliaires de police ont été appelées par la couleur de leurs uniformes (les aubergines et plus tard les pervenches) » (Wiktionnaire, s.v. contractuelle). Non seulement il y a ici incohérence dans l’utilisation de la marque UF mais il y a une lacune dans le traitement de la synonymie.


2 J’ai noté, et je ne suis pas le premier, « l’absence systématique d’une foule de mots d’usage populaire ». J’en ai fourni déjà plusieurs exemples.


3 Des mots appartenant en principe au français québécois standard n’apparaissent pas dans le dictionnaire. Je parle ici de mots qui n’appartiennent pas au registre familier ou populaire ou vulgaire. Ou alors quand ces mots sont présents, on n’indique pas leur statut linguistique (comptoir de cuisine et comptoir de salle de bain auraient dû être signalés comme calques de l’anglais; miroir « rétroviseur », qu’on entend régulièrement dans une publicité télévisée ces jours-ci, est carrément absent). Quand il s’agit de calques et d’emprunts sémantiques, on peut se demander s’il s’agit de simples oublis ou d’une manœuvre délibérée pour ne pas trop maganer l’image du « français standard en usage au Québec » – bref, pour ne pas donner l’impression d’un joual de parade. Mais il y a d’autres usages qui ne sont pas des calques ou des emprunts sémantiques et qui ne figurent pas non plus dans le dictionnaire (p.ex. problématique au sens de « problème », l’emploi intransitif de quitter, etc.) : ces mots relèvent du registre neutre et je ne vois pas pourquoi on les aurait exclus sciemment.


4 J’ai trouvé des définitions incomplètes, voire tronquées.


5 Sur certains plans le Franqus, qui n’est pas encore publié en version papier, décrit un état de langue déjà dépassé. J’ai donné des exemples du domaine religieux où les définitions décrivent une situation antérieure au concile Vatican ii – qui a eu lieu il y a un demi-siècle…


6 Contrairement à ses prétentions de rendre compte des réalités « d’ici », il arrive que le Franqus, dans ses définitions, rende compte de la réalité française plutôt que de la réalité québécoise. J’en ai donné un exemple frappant avec prie-Dieu défini comme « chaise basse », ce qui a tout à voir avec la réalité française et rien à voir avec la réalité québécoise. Je rappellerai encore l’absence d’un trait caractéristique du paysage de la vallée du Saint-Laurent, le cran (cran rocheux). Sur ce plan, je ne peux dire mieux que l’une des responsables du dictionnaire : « Dans les dictionnaires provenant de France, la mise en contexte est européenne. La littérature québécoise est absente, tout comme les mots spécifiquement utilisés chez nous […]. C'est acculturant ».


7 Les auteurs du Franqus n’ont pas réussi à se dégager du modèle impérialiste parisien qu’ils décrient. Ils ne mettent pas en relation les usages québécois entre eux mais avec les usages de France : habitant « personne qui manque de goût, de raffinement, d’éducation » renvoie à frustre et à rustre mais pas à colon ; colon « personne qui ignore les bonnes manières, manque d’éducation, de savoir-vivre » renvoie à rustre mais pas à habitant. « C'est acculturant », n’est-ce pas ?


8 Les indications de prononciation posent aussi problème. Aux exemples que j’ai donnés il y a quelques jours j’ajoute celui de peseta dont on nous dit que la prononciation est [pəzətɑ] – mais dont l’orthographe rectifiée est péséta.


9 Il est faux d’affirmer que « toutes les définitions et le contenu sont de nous. On est parti de zéro» (Le Devoir, 29 mars 2008) ; ou encore que « toutes les définitions sont de notre cru, nous n’avons rien emprunté aux autres dictionnaires » (Le Devoir, 29 septembre 2012). Plusieurs définitions sont au contraire reprises telles quelles du Trésor de la langue française de Nancy ou du Grand Dictionnaire terminologique de l’Office québécois de la langue française : d’ailleurs, le Franqus a l’habitude de le signaler en faisant suivre les définitions concernées des sigles TLFi ou GDT. Alors pourquoi affirmer le contraire dans les médias ?


Bref, pour les auteurs du Franqus, il y a encore du pain sur la planche. Et ce n’est pas demain que l’on verra dans les librairies la version papier du dictionnaire.


dimanche 6 janvier 2013

En deçà des promesses / 11



Sans doute le dernier billet avant que je mette en ligne les conclusions que je tire de mon examen du Franqus, Dictionnaire de la langue française, le français vu du Québec.


Se peinturer dans le coin

Dès le lendemain de l’élection, elle s’est peinturée dans le coin en réitérant que la taxe santé serait abolie coûte que coûte.
Michel David, « La boussole perdue », Le Devoir, 8 décembre 2012

En fermant la porte, au lieu de laisser les militants péquistes en débattre librement, la chef péquiste se peinture dans le coin et en fait encore une fois une question de leadership.
Michel David, « Notre ami Mitt », Le Devoir, 17 janvier 2012


L’expression se peinturer dans le coin (< to paint oneself in a corner) est absente du Franqus, svv. peinturer et coin. L’oubli est-il involontaire ou a-t-on tout simplement hésité à introduire dans le dictionnaire un autre calque caractéristique du français québécois standard « tel qu’il est écrit par l’élite québécoise, qui possède un français de qualité tout en incluant dans leur [sic] discours des mots, des expressions, des références, des sens différents du français de France » (voir le billet « En deçà des promesses / 9 ») ?


À sa face même

Outre qu'il se devait de faire un retour aux sources, il aurait pu douter de sa déclaration à sa face même.
Michel Paillé, « En 35 ans, la loi 101 n'a jamais conduit au moindre diktat touchant la vie privée », Huffington Post Québec, 11 décembre 2012


À sa face même vient de l’expression latine prima facie utilisée en anglais :

Ce terme connaît deux usages dont le premier, courant, se limite au sens littéral de « à première vue » et le second, juridique, évoque un aspect important du fondement de la preuve en Common law. Nous pouvons résumer sommairement et sans nuances cette procédure en matière de preuve ainsi : une preuve prima facie suffit tant qu'elle n'est pas défaite par une preuve contraire. »


La citation qui précède est extraite d’un ouvrage publié par le Conseil de la langue française en 1981.


Prima facie est absent de la liste des locutions latines du Franqus.


À sa face même n’est pas une expression rare : Google livre 146 000 résultats pour les pages Internet canadiennes rédigées en français (6 janvier 2013).


Ultra vires

De plus, outre que cette façon d'intervenir se serait avérée concrètement inapplicable, les tribunaux auraient tôt fait de la déclarer ultra vires.
Michel Paillé, « En 35 ans, la loi 101 n'a jamais conduit au moindre diktat touchant la vie privée », Huffington Post Québec, 11 décembre 2012


L’expression, absente des locutions latines du Franqus, est commentée ainsi dans l’ouvrage du Conseil de la langue française Les locutions latines et le droit positif québécois :

Expression rencontrée dans tous les secteurs du droit pour désigner l'acte qui outrepasse une compétence légale. De par son utilisation fréquente en droit constitutionnel pour signaler le caractère inconstitutionnel d'une disposition, on arrive à confondre les termes : « ultra vires » et inconstitutionnel, ou du moins à les prendre pour des synonymes, ce qui est abusif.


J’ajoute que l’expression est présente dans 581 000 pages canadiennes rédigées en français sur Internet (résultats Google, 6 janvier 2013).


Codinde

Il ne s’est pas écoulé 24 heures depuis la découverte des corps. On ne sait rien. Sinon qu’un père pleure ses enfants. Et vous ? Vous lui courez après comme des codindes possédés.
David Desjardins, « L’horreur des autres », Le Devoir, 13 décembre 2012


Codinde vient probablement de coq d’Inde. Le Franqus a coq d’Inde « dindon » (s.v. coq) mais il n’a pas codinde pour désigner un simple d’esprit, une personne peu intelligente. En passant, je ne suis pas le premier à avoir noté cette absence (cf. « Le mot du jour : codindes »).


S’accoter

Le Franqus dit de s’accoter que c’est un « v. pron. souvent péj. ». Il passe sous silence l’emploi passif être accoté, « vivre en concubinage ». Pourtant, il donne comme premier exemple un emploi passif, « ils sont accotés depuis deux ans », alors que le verbe vient d’être présenté comme pronominal… Encore une incohérence.


À suivre


samedi 5 janvier 2013

En deçà des promesses / 10


Aujourd’hui voyons le traitement que réserve à quelques anglicismes le Franqus, Dictionnaire de la langue française, le français vu du Québec.


Business

« Il avait une approche très contemporaine de la business en diversifiant ses opérations » (propos rapporté)
« John Molson », Le Devoir, 5 janvier 2013, p. A8


De business, le Franqus indique simplement qu’il s’agit d’un « anglicisme critiqué » et qu’il est féminin ou masculin (le féminin venant en premier). Sans plus. N’aurait-on pu ajouter fam., par exemple ? Après tout, l’objectif avoué du dictionnaire n’est-il pas de procéder à la hiérarchisation des usages québécois ?


On aurait pu au moins indiquer que le féminin est propre à l’UQ (= usage québécois, dans le système de marquage du dictionnaire).


Le Trésor de la langue française informatisé (TLFi) offre un traitement beaucoup plus complet de ce mot. Court extrait :

BUSINESS, BISNESS, subst. masc.
Fam. Travail, occupation, métier. Parler business
Région. (Canada), subst. fém. Besogne. Tu fais ta petite business tranquille (ROY, Bonheur d'occasion, 1945, p. 380).


Comptoir de cuisine, comptoir de salle de bain

Voilà deux termes pour lesquels le Franqus est aussi lousse que le Grand Dictionnaire terminologique de l’Office québécois de la langue française : voir mes billets « Parler anglais en français » et « Banderilles / 1 ».


Le Franqus fait à « UQ comptoir de cuisine » un renvoi à plan de travail. Mais à « UQ comptoir de salle de bain », aucune mention de plan de toilette (le terme n’apparaît pas non plus s.v. toilette). On n'indique pas qu'il s'agit de calques.


Lousse, (se) lâcher lousse

Lousse est absent du Franqus ; on ne le trouve pas non plus s.v. lâcher. La première attestation de ce mot dans le Trésor de la langue française au Québec est de 1912.


Lousse est un anglicisme qui n’est pas moins critiqué que business qui, lui, apparaît pourtant dans le Franqus. On se perd en conjectures sur les critères qui ont pu être utilisés pour introduire les anglicismes dans ce dictionnaire. À partir du moment où on avait la catégorie « anglicisme critiqué », on pouvait bien mettre dans le dictionnaire tous les anglicismes du Québec.


Changement de venue

J’ai déjà traité de ce calque propre à la langue de la justice au Québec et au Canada, qui signifie « changement de district judiciaire » et qui est absent du Franqus. L’équivalent en français standard est dépaysement (ce sens est absent du Franqus s.v. dépaysement).


L’expression changement de venue figurait pourtant dans Le parler populaire des Canadiens français de Narcisse–Eutrope Dionne en 1909.


À suivre

vendredi 4 janvier 2013

En deçà des promesses / 9


Continuons l’exploration du Franqus, Dictionnaire de la langue française, le français vu du Québec.


Moron

Dans mon dernier billet j’ai utilisé comme exemple le gentilé Moronais (habitant de Moroni aux Comores). Ce qui, après coup, m’a donné l’idée de vérifier quel traitement le Franqus avait réservé au mot moron, mot on ne peut plus québécois, venant de l’anglais moron (« a term once used in psychology to denote mild mental retardation » selon Wikipédia). Le mot est attesté en français québécois depuis environ 1935 s’il faut en croire le Trésor de la langue française au Québec.


Comme bien d’autres mots de la langue populaire, moron est absent du Franqus.


Nique

Sous le mot nique, le Franqus n’offre que la locution verbale faire la nique à qqn, sans aucune marque. L’expression ne semble pas très courante au Québec puisque le Trésor de la langue française au Québec n’en offre qu’une seule attestation (de 1992).


Le Franqus n’a pas nique au sens de « nid », plus fréquent et attesté depuis 1899 selon le TLFQ (17 attestations). Comme pour icitte (traité comme acadianisme), il doit s’agir d’un cas d’autocensure. À partir du moment où on a proclamé dans je ne sais plus combien de colloques que l’on a la solution magique pour traiter le vocabulaire québécois dans son ensemble (la fameuse hiérarchisation des usages !), il y a de quoi s’étonner de voir que les bottines ne suivent pas les babines (expression absente s.vv. bottine et babine). Il est vrai que ces mots ne font sans doute pas partie du français québécois standard « tel qu’il est écrit par l’élite québécoise, qui possède un français de qualité tout en incluant dans leur [sic] discours des mots, des expressions, des références, des sens différents du français de France[1] ». Bon, en ne cachant pas que j’ai trouvé cette citation dans le livre de Meney, je le sais, je me cale (l’usage pronominal du verbe caler n’a pas été enregistré non plus par le Franqus).


Le Franqus, qui a pourtant « UF vulg. se branler », n’a pas retenu l’UF arg. et pop. niquer défini ainsi par le TLFi : posséder (quelqu'un) charnellement ; ce sens est aussi donné par le Larousse en ligne.


Calleur, câleur

En vérifiant le traitement réservé au verbe caler, j’ai vu tout de suite après lui le nom câleur (« personne qui appelle les figures qu’exécuteront les danseurs, lors d’une danse traditionnelle »). Mais il n’y a pas de verbe câler (câler une danse, mais aussi câler un orignal). Il y a là une incohérence.


Bruschetta

Très curieuse, la prononciation de ce mot donnée par le Franqus : [bRutʃɛtɑ]. Elle ne correspond pas à la prononciation d’origine [brus’ket:ta] ni à la prononciation que j’entends couramment dans les épiceries de Québec [bRuʃɛtɑ].


Venir

« […] moi, je venais sur les nerfs en ti-Jésus » (tiré des propos d’un député – et sociologue – en entrevue)
Jessica Nadeau, « Sylvain Roy : un ‘agent de développement’ à Québec, Le Devoir, 4 janvier 2013


Ce sens du verbe venir est absent du Franqus. Mais on le trouve dans… le lexique des helvétismes, où on peut lire : « cet usage […] est en revanche très courant […] en français québécois ». Encore une incohérence.


Le sens « jouir » du verbe venir n’est pas signalé non plus dans le Franqus.



À suivre




[1] Cité d’après Lionel Meney, Main basse sur la langue, Montréal, Liber, 2010, p. 298.

jeudi 3 janvier 2013

En deçà des promesses / 8


Pour le patrimoine québécois, vous pourrez toujours repasser

Nouveau chapitre dans mon exploration du Franqus, Dictionnaire de la langue française, le français vu du Québec.


Dans la page d’accueil du site Franqus, on reproche aux dictionnaires usuels disponibles au Québec de rendre compte « de réalités sociales, historiques, géographiques, administratives et culturelles avant tout françaises et européennes » et de n’accueillir qu’« avec parcimonie les spécificités linguistiques et culturelles d’ici ». Dans ce billet, je vous propose de découvrir comment le Franqus rend compte de certaines réalités historiques, géographiques et culturelles du Québec et en particulier d’une de ses régions.


Castor

Sous ce mot, le Franqus ne mentionne pas un fait de l’histoire politique du Québec, le Parti castor :

Mercier n'eût pas proposé cette réforme deux ans plus tôt, alors que l'alliance ultramontaine lui était nécessaire. Cherchait-il à secouer la tutelle de  ces alliés despotiques ? On sait que les ultramontains voyaient dans le contrôle d'État le spectre de la laïcisation. La Patrie, cherchant à séparer les libéraux des castors, prit un malin plaisir à entretenir ces craintes.
Rumilly, Histoire de la province de Québec, VI Les Nationaux


Dans l’ouvrage de Rumilly, il est question à plusieurs endroits du Parti Castor. Dans l’ouvrage La Société du parler français au Canada… le Parti castor apparaît aussi dans un exemple donné par les auteurs Thomas Lavoie, Claude Verreault et Louis Mercier (p. 89).


Yvan Lamonde écrit dans Combats libéraux au tournant du xxe siècle (Montréal, Fides, 1995, p. 125) :

[…] le terme [= castor] a connu une fortune certaine au xixe siècle, ainsi qu’en attestent les « parti castor », « feuille castor », « castorisme », « castérien » et « demi-castor » […].


Cran

La mer grise, fouettée par le vent du nord, se ruait en hurlant sur les sombres crans de la côte.
Joseph Marmette, Le chevalier de Mornac, 1873 (source : TLFQ)

De Saint-Germain à Saint-André, la présence de crans rocheux et de cabourons étonnent par leurs formes et leurs escarpements.

Quatrième de la série des carnets publiés par Les Heures bleues sur le patrimoine, ces Carnets de Kamouraska dévoilent une autre région incontournable du paysage québécois. Au fil de 17 villages et autant de paysages bucoliques, Anne Michaud, à l’aquarelle, et Paul-Louis Martin brossent un portrait en mots et en images de ce coin de pays façonné par les aboiteaux créés de la main de l’homme, les crans rocheux et les hauts plateaux.
Isabelle Paré, « Livre – Carnets de Kamouraska, Paul-Louis Martin », Le Devoir, 8 décembre 2012

Après trois ans de moratoire sur tout développement dans le secteur appelé « des crans », la Ville de Lévis a levé le voile hier sur sa vision du quadrilatère compris grosso modo entre la rivière Chaudière à l'ouest, la rivière Etchemin à l'est, le chemin du Sault au nord et la voie ferrée et la gare de triage Joffre au sud.
Stéphane Martin, « Secteur ‘des crans’ à St-Romuald : l'environnement passe avant le développement », Le Soleil, 29 novembre 2011


Le Franqus n’a pas ce sens du mot cran dont il y a pourtant 62 attestations relevées par l’équipe du Trésor de la langue française au Québec. Mais il a l’UF (usage de France) être à cran ! Il porte bien son sous-titre : le français vu du Québec. Ce n’est pas le français vu au Québec. Encore une fois, l’hexagonal Trésor de la langue française informatisé est plus utile : « GÉOL. Roche stratifiée. Des crans de tuf ».


Cabourons et monadnocks

[…] l'enfilade des monadnocks ou cabourons, ces petites montagnes dressées çà et là entre le fleuve et les Appalaches […]


Les cabourons sont des « collines arrondies de hauteurs variables qui parsèment les basses terres du Kamouraska, entre Sainte-Anne-de-la-Pocatière et Saint-André » (Tourisme patrimonial du Bas-Saint-Laurent, page Lexique).

Cabouron et monadnock sont absents du Franqus.


Aboiteaux

Pour le Franqus, ce mot désignant un système de drainage des marais (digues de polders) est surtout propre à l’Acadie. C’est pourtant un mot courant de la Côte-du-Sud depuis un siècle et demi (voir Gaétan Gourde, Les aboiteaux). On aurait pu l’indiquer.


Les auteurs de la Côte-du-Sud dans le Franqus

Plusieurs auteurs originaires de la Côte-du-Sud sont absents des citations faites dans le Franqus (ou du moins n’apparaissent pas dans la bibliographie) : Philippe Aubert de Gaspé père (dernier seigneur de Saint-Jean-Port-Joli et auteur des Anciens Canadiens et de Mémoires), l’abbé Henri-Raymond Casgrain (qui s’était autoproclamé père de la littérature canadienne), les trois Chapais, … non plus que Olivier-Arthur Cassegrain, auteur de l’immortelle Grande Tronciade[1] (1866), qui aurait pu au moins servir à illustrer l’usage québécois du verbe tanner :

Puis, si je suis trop long, je crains que je ne tanne :
J'en viens donc tout de suite à parler de Sainte-Anne.
Sainte Anne !... certe ici, c'est un besoin du cœur,
Parler de ces beaux lieux, c'est pour moi du bonheur ...
Car, si ce fut L'Islet qui me donna naissance
Sainte-Anne a fait autant pour mon intelligence !
C'est là que je goûtai les plaisirs de l'esprit,
Qu'au désir de savoir mon jeune cœur s'ouvrit....
Là, j'appris la parole et j'appris la pensée.
En un mot ma jeunesse en ce lieu s'est passée ...


Bref, d’auteur né dans la Côte-du-Sud, je n’ai guère trouvé dans la bibliographie du Franqus que Madeleine Ouellette-Michalska.


Les gentilés de la Côte-du-Sud

Le Franqus est d’habitude très fort sur les gentilés (« dénomination des habitants par rapport au lieu qu’ils habitent »). On y trouvera Miamien (habitant de Miami), Kinois (habitant de Kinshasa), Kiticien et Nivicien (habitant de Saint-Christophe-et-Niévès), Valettain (La Vallette, capitale de Malte), Montheysan (Monthey, 15 000 habitants, en Suisse), Moronais (Moroni aux Comores), etc. On découvre aussi que les habitants de Sainte-Lucie sont des Saint-Luciens sans qu’on parvienne à savoir comment pourraient bien s’appeler les habitants de Saint-Lucien (le mot Luciennois donné par le Commission de toponymie est absent)… Mais vous ne saurez pas non plus comment nommer les habitants des îles Mouk-Mouk (expression typiquement québécoise et pourtant absente du Franqus) ni ceux des îles Cocos (les Cocotiers ?).


Dans le Franqus, il n’y a pas de Rivelois (habitants de Rivière-Ouelle), de Saint-Onésimiens (Saint-Onésime-d'Ixworth), de Pacômois (Saint-Pacôme, village pourtant célèbre pour son festival du roman policier) ni d’Aulnois (habitants de Saint-Roch-des-Aulnaies : les responsables du Franqus ne se sont pas avisés que l’ancienne ministre Christine St-Pierre, qui les a financés, est originaire de cette localité). Il n’y a pas non plus de Louisiens (Sainte-Louise) même s’il y a des Saint-Louisiens (Saint-Louis au Missouri). Heureusement il y a les Capignaciens (Cap-Saint-Ignace) et les Pocatois (La Pocatière).


Pour sortir de la Côte-du-Sud, ce n’est pas en consultant le Franqus que vous apprendrez comment s’appelle un habitant de la réserve indienne de Maliotenam près de Sept-îles (Apituamissiulnu selon la Commission de toponymie)… Pourtant il aurait suffi de recopier la base de données de la Commission de toponymie. Je sais bien que le nombre des gentilés et des adjectifs dérivés de noms propres est tout bonnement pléthorique dans le Franqus mais tant que le dictionnaire n’existe pas en version papier cela ne devrait pas constituer un problème.


*   *   *


L’un des responsables du Franqus a participé au Dictionnaire de fréquence des mots du français parlé au Québec, ouvrage dans lequel l’Estrie est surreprésentée. Ce déséquilibre a été naïvement justifié ainsi (on croit rêver) : « L’Estrie méritait bien cet honneur d’avoir une pondération plus forte.[2] » Des mots propres au patrimoine de la Côte-du-Sud sont absents du Franqus : est-ce à dire que la Côte-du-Sud mérite le déshonneur d’être sous-représentée ?


À suivre



[1] Mot dérivé de Grand Tronc, Compagnie de chemin de fer du Grand Tronc du Canada, en anglais Grand Trunk Railway Company of Canada. Les fidèles de Downton Abbey se rappelleront peut-être que lord Grantham a perdu la fortune de sa femme dans l’aventure du Grand Tronc (troisième série, premier épisode). Cet usage québécois du mot tronc dérive de l’anglais : trunk line, « a transportation system (as an airline, railroad, or highway) handling long-distance through traffic » selon le Webster en ligne.
[2] Cité d’après Lionel Meney, Main basse sur la langue, Montréal, Liber, 2010, p. 307.