vendredi 14 janvier 2022

Durs à cuir

 

Cuir Fig. et fam. Faute de langage consistant à lier les mots de façon vicieuse. Prononcer « quatre mille-z-étudiants », « il va-t-à Paris », c'est faire un cuir .

—Académie, 9e éd.

 

C’est ce matin la troisième fois en deux jours que j’entends, de la bouche de trois personnes différentes, la liaison « d’un commun-t-accord ». Et cela à la radio publique, par des journalistes ou des chroniqueurs.

Hier j’ai entendu « cinq-z-enfants ». Et un animateur fait régulièrement la liaison après selon (« selon n-eux »).

On se demande ce que peut bien faire le conseiller linguistique de Radio-Canada. Déjà qu’il n’a pas à s’occuper de la télévision ! Son mandat est en effet réduit à la langue de la radio.

Il y a, me semble-t-il, de plus en plus d’insécurité en ce qui concerne la liaison. On n’a qu’à regarder, ou plutôt à écouter, du côté de la France. À la radio et à la télévision, depuis l’arrivée de l’euro, on évite systématiquement la liaison : deux cents heuros (comme s’il y avait un h aspiré). J’ai même entendu de nombreux universitaires ne pas faire la liaison. Pourtant, il fut une époque en France où le snobisme de certains politiques et universitaires les amenait à pratiquer la liaison sans enchaînement (« j’avaize/ envie »).

 


vendredi 7 janvier 2022

La variation linguistique au temps des variants

Au début de la pandémie actuelle, on a hésité sur le genre du mot Covid en français. Dès qu’elle a été connue en mars 2020, les médias québécois ont suivi la recommandation de l’Organisation mondiale de la santé de considérer le mot comme féminin. Pour leur part, les médias français ont continué de le considérer comme un mot masculin. Le féminin est peu à peu apparu, sans s’imposer, quand l’Académie française a fait connaître sa préférence pour le féminin. Au Québec, le féminin domine largement dans les médias mais il arrive, rarement, qu’on entende le masculin, essentiellement dans la bouche de personnes interviewées, pas dans celle des présentateurs, des journalistes ou des chroniqueurs. La variation de genre est plus grande en France sur les plateaux télé mais le masculin me semble quand même beaucoup plus fréquent.

 

On trouve la même uniformité au Québec en ce qui concerne la prononciation d’Omicron. La prononciation [ɔmikʀɔ̃] est la seule qu’on entend sur nos ondes. C’est d’ailleurs celle que donne le dictionnaire en ligne Usito. En France, la prononciation n’est pas uniforme. Bien sûr, [ɔmikʀɔn] omicronne domine sur les plateaux télé mais me semble de plus en plus concurrencé par omicron [ɔmikʀɔ̃]. Cette dernière prononciation s’entend aussi bien à l’extrême droite (Jean Messiha) qu’à l’extrême gauche (Jean-Luc Mélanchon). L’autre jour, le chef d’antenne Pascal Praud, vraisemblablement influencé par son interlocuteur, a utilisé les deux prononciations dans la même séquence.

 

Dernier exemple de variation : troisième dose, dose de rappel, rappel, booste(u)r. Mon impression est qu’il n’y a pas vraiment variation au Québec : on emploie presque uniquement troisième dose. En France, booster me semble très populaire, en tout cas plus fréquent que rappel ; j’ai même entendu l’expression « donner un coup de boost » (dans la bouche du premier ministre Jean Castex si ma mémoire est bonne).

 

Ces données impressionnistes, qui devraient être complétées par une enquête statistique, m’amènent à conclure que, dans les trois exemples cités, il y a pas ou peu de variation au Québec.


 

mercredi 29 décembre 2021

Sutor, ne supra crepidam

 

Cette citation de Pline l’Ancien (« cordonnier, pas au-dessus de ta sandale ! ») explique l’origine du mot de l’année choisi par les Belges, ultracrépidarianisme. C'est la réponse qu'avait faite le peintre Apelle de Cos à un cordonnier qui critiquait son œuvre. On notera le remplacement de supra par le préfixe ultra‑. Le mot désigne le « comportement qui consiste à donner son avis sur des sujets à propos desquels on n’a pas de compétences » (Le Soir, 28 décembre 2021). Il s’applique bien aux discussions de Café du Commerce engendrées par la pandémie.

 


mercredi 22 décembre 2021

Les anglicismes à la mode/ 2

J’ajoute aujourd’hui deux mots que j’avais notés mais que j’ai oublié de citer dans mon billet précédent.

 

J’ai entendu l’abréviation anglaise XXL (extra extra large) plusieurs fois ces derniers temps sur les chaînes d’infos françaises. Je la croyais nouvelle mais elle figurait déjà dans le Petit Larousse 2009 pour désigner une très grande taille de vêtement et, aussi, au sens de « colossal » : un auteur au talent XXL.

 

Second mot : cash comme dans « Éric Zemmour parle cash ». On connaissait l’expression « payer cash », dont la première attestation en français se trouve dans Maria Chapdelaine, selon le Trésor de la langue française informatisé. Le Wiktionnaire donne un exemple de 2011 de l'emploi figuré de ce mot anglais (« de manière directe, franche, abrupte »). Le fait que le sens d’un mot emprunté puisse évoluer de la sorte est une preuve d’intégration dans la langue emprunteuse. C’est l’occasion pour moi de faire remarquer que la Politique de l’emprunt linguistique de l’Office québécois de la langue française (OQLF) est étrangement silencieuse sur les modes d’intégration des emprunts. Cela n’est pas pour étonner quand on lit dans ce document qu’un mot comme selfie, employé quotidiennement par des millions de francophones, ne s’intègre pas au système linguistique du français.

 

lundi 13 décembre 2021

Les anglicismes à la mode

 

J’ai lu l’autre jour le billet d’un grogniqueur qui me reprochait de parler des anglicismes sur le ton de la condamnation. Il visait en particulier mon billet sur « frapper un mur ». Or, il se trouve que mon texte était uniquement descriptif, sans même de proposition pour remplacer le calque. Ce qu’a d’ailleurs fort bien compris un lecteur pour me le reprocher. Était aussi visé un article de Lionel Meney sur le même sujet. Il se terminait pourtant par ces mots qui sont loin d’être une condamnation ferme du calque :

 

Dans la publicité québécoise, la jeune femme ne « frappe pas un mur », elle « se heurte à un mur », ce qui l'empêche de rejoindre le jeune homme. La seconde formulation est linguistiquement plus correcte mais, en contexte québécois, la première est expressivement bien plus forte…

 

Aujourd’hui encore, je vais parler d’anglicismes sur le mode descriptif.

 

J’ai noté depuis plusieurs semaines qu’à la télévision et à la radio publiques on utilisait couramment l’expression « bris de service » (dans les hôpitaux). Le journaliste du Devoir Michel David me semble à peu près seul à lui préférer « rupture de service ». Nos médias parlent aussi beaucoup de « plan de contingence » (contingency plan).

 

Une lectrice m’a communiqué qu’elle avait entendu Olivier Véran, ministre de la Santé et des Solidarités de France, dire « à date ». J’avais déjà noté l'apparition de cette expression en France depuis quelques mois. Je l’ai entendue dans la bouche du premier ministre Jean Castex et dans celle du président Macron. Pas étonnant, au fond, de la part de celui qui se veut le président de la Start-Up Nation. Je crois que l'origine doit en être cherchée dans la langue des bureaucrates de Bruxelles (voir mon billet du 28 juillet 2016).

 

J’ai entendu la semaine dernière Jean Castex employer le verbe « booster ». Il a aussi parlé des citoyens « éligibles » à la vaccination. Ce dernier adjectif est devenu tout à fait courant en France, le ministère de la Santé l’utilise même dans ses publicités.

 

Et le professeur Raoult (IHU Marseille) parle couramment d’« évidences » (preuves) scientifiques.

 

Il y a plusieurs années, en lisant Le français et les siècles (1987), j’avais constaté que plusieurs des anglicismes que Claude Hagège signalait comme récents en France étaient depuis longtemps bien connus au Québec. Les Français continuent d’emprunter les mêmes mots anglais que nous, mais avec quelques décennies de retard.

 

jeudi 9 décembre 2021

C'est du grec!

On sait que l’expression « c’est du grec » signifie : je n’y comprends rien, c’est du charabia. On trouve un bel exemple de charabia dans la note suivante de la fiche « acousticophonie » du Grand Dictionnaire terminologique (GDT) de l’Office québécois de la langue française (OQLF) :

 

Puisque le terme désignant le concept d'« acousticophobie » est une adaptation de l'alphabet grec, il existe plusieurs graphies pour ce terme. La graphie acousticophobie est celle qui correspond le mieux au système linguistique du français.

 

Notons d’abord le caractère amphigourique de la formulation « le terme désignant le concept d’acousticophobie ». Il eût été tellement plus simple d’écrire : le terme acousticophobie.

 

Le reste de la phrase nous apprend que le terme en question est une adaptation de l’alphabet grec ! Il eût été tellement plus simple d’écrire que le terme est un emprunt au grec. Trop simple, évidemment.

 

Tout ça pour dire qu’on a préféré la lettre c au k pour rendre la lettre grecque kappa.

 

Et la dernière phrase devrait être corrigée : la graphie acousticophobie n’est pas celle qui correspond le mieux au système linguistique du français (!), mais celle qui correspond le plus à son système orthographique.