mardi 8 novembre 2011

Cum grano arenae



À lire avec un grain de… sable.


Mon billet sur le papier de verre / papier d’émeri / papier sablé m’a amené à consulter la fiche poncer du Grand Dictionnaire terminologique de l’Office québécois de la langue française. J’y ai découvert que le verbe sabler était synonyme de poncer. La note explicative dit : « Le verbe sabler, souvent présenté dans ce sens comme un calque de l'anglais à éviter, est un québécisme tout à fait conforme au système du français sur le plan sémantique, puisque, tout comme poncer, il fait référence à l'action de décaper, à l'utilisation d'une matière abrasive. » Le mot sabler n’est pas accompagné de la marque [Québec] ou [langue courante], ce qui tranche avec la pratique du GDT de ces dernières années dans des cas similaires.


Il y a toutefois un problème que le rédacteur de la fiche n’a pas vu. Si poncer et sabler sont des synonymes, les dérivés ponçage et sablage devraient l’être aussi. Ce qui n’est toutefois pas le cas d’après le GDT lui-même : dans le premier cas, on cherche à produire une surface lisse ou douce, dans le second on cherche à obtenir un aspect usagé.

Terme
Définition
Date de la fiche
(domaine : Industrie du bois)
poncer
« Effectuer, à la main ou à la machine, une opération dont le but est de décaper une surface ou de la polir en réduisant ou en éliminant ses aspérités à l'aide d'une matière abrasive. »
2008
ponçage
« Opération ayant pour objet de donner au subjectile l'aspect d'une surface parfaitement lisse, dépourvue d'ondulations, d'aspérités et de grains, par frottement à l'aide d'abrasifs. »
1986

« Opération d'usinage par abrasion destinée à enlever une certaine quantité de matière sur une pièce afin d'obtenir une forme et un état de surface déterminés. »
1982

« Action de produire une surface douce au toucher sur le bois, ou sur des panneaux, soit à la main, soit avec une machine, à l'aide de substances abrasives sur feuilles, rubans, tambours, etc. »
1982
sablage
« Opération destinée à donner à un subjectile un aspect de bois usagé, par la projection d'un jet d'air et de sable qui use plus rapidement une partie de la veinure en laissant en relief les parties non touchées. »
1986

((Opération)) destinée à donner au meuble un aspect de bois usagé, ((et effectuée)), sur des bois hétérogènes (Chêne, Sapin, Frêne), en projetant un jet d'air et de sable qui use plus rapidement les veines tendres et laisse les parties dures en relief.
1982



Si la synonymie entre poncer et sabler est « tout à fait conforme au système du français sur le plan sémantique », à quel système les différences sémantiques entre ponçage et sablage sont-elles tout à fait conformes ?

 

lundi 7 novembre 2011

Un dictionnaire peut-il être bouché à l’émeri ?


Le vent et le soleil avaient donné à son visage farouche la couleur et la texture du papier d’émeri […].
Boris Akounine, Le Faucon et l’Hirondelle, p. 156


La lecture de ce passage du dernier roman de Boris Akounine m’a amené à aller voir comment le Grand Dictionnaire terminologique de l’Office québécois de la langue française avait bien pu traiter papier d’émeri / papier sablé. Je dois ajouter une fois de plus que je me contente de jeter un regard simplement descriptif sur les pratiques du GDT. Je ne tiens pas à imposer une norme, qu’elle soit exogène ou endogène. Il est beaucoup plus amusant de se contenter de souligner les contradictions et les omissions du GDT, je vous assure !


(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)
Papier sablé est-il un anglicisme ? Le GDT élude la question : « Le terme papier sablé, critiqué à tort, dont l'emploi est généralisé au Québec, apparaît tout à fait acceptable puisqu'il est construit selon un modèle syntaxique et sémantique parfaitement conforme au système du français. » « Critiqué à tort ? » D’abord, pourquoi est-il critiqué ? On ne nous le dit pas. Et on aimerait connaître les raisons pour lesquelles cette critique n’est pas recevable. Ce que la fiche ne dit pas, c’est que depuis plus d’un siècle (au moins depuis le Dictionnaire de nos fautes contre la langue française de Raoul Rinfret, 1896, mais qui se base sur des sources plus anciennes) le terme papier sablé est considéré comme un anglicisme. Peut-être à tort, mais il faudrait le démontrer clairement. La fiche donne un début d’explication mais sans dire que ce serait pour réfuter l’opinion voulant que papier sablé soit un anglicisme (d’ailleurs considéré comme tel dans un autre document de l’Office, voir note 1) : « En toute logique, le second élément d'un terme composé désignant un type de papier abrasif devrait correspondre à la matière abrasive qui recouvre ce papier (sable, émeri, etc.). » Mais alors, pour être tout à fait logique, il faudrait aussi proposer papier de sable, sur le modèle de papier de verre et de papier d’émeri (dans l’ensemble des pages d’Internet rédigées en français, papier de sable, que la fiche ne mentionne pas, est plus attesté que papier sablé).


Dans sa Méthodologie du travail terminologique (chapitre 3.6.3), le Bureau de la traduction à Ottawa qui, dans sa base Termium, accepte pourtant le terme papier sablé, pose la question « Lesquels des termes suivants sont calqués sur l’anglais? » et donne la réponse suivante pour papier sablé :


Un document de l’Office traduit la même ambivalence puisque papier sablé y est considéré comme un anglicisme(1), ce que ne relève pas explicitement la fiche du GDT – pourquoi braquer les projecteurs sur un terme que l’on a décidé d’accepter ? Comme l’a écrit une personne dont j’ai critiqué le mémoire de maîtrise, ce qui m’a valu la visite d’un alguazil, mais avec laquelle je me trouve pour une fois et par hasard en accord : « […] quand un anglicisme est accepté [par l’ancien Office de la langue française, le texte a été écrit en 1990], on passe sous silence le fait qu’il s’agit d’un anglicisme […]. Il semble qu’on ne puisse pas avouer ouvertement qu’on accepte, souvent parce qu’inévitable, un emploi d’origine anglaise. En revanche, les anglicismes (ou les mots perçus comme tels) qui sont rejetés sont bien identifiés et leur origine est souvent invoquée comme raison principale du rejet […]. »



J’ai voulu vérifier, en me servant de Google, la fréquence d’utilisation des différents termes mentionnés dans la fiche du GDT. Une évidence m’est apparue dès le début de mes recherches : le GDT avait oublié deux termes, papier de sable et papier à sabler, qui se sont révélés assez usités dans les pages Web :
Termes
Tout google,
langue : français
%
Langue :
français;
domaine :
.ca
%
Langue :
français;
domaine :
.fr
%
Papier abrasif
378 000
17,4
26 600
11,8
161 000
7,6
Papier sablé
99 500
4,6
30 300
13,4
8 960
0,4
Papier de sable
119 000
5,5
8
0,0
1 660
0,1
Papier émeri
52 500
2,4
555
0,2
14 600
0,7
Papier d’émeri
50 200
2,3
14 300
6,3
1 800
0,1
Papier de verre
1 130 000
52,0
125 000
55,4
1 770 000
84,0
Papier verre
174 000
8,0
1 500
0,7
90 200
4,3
Papier à poncer
111 000
5,1
8 810
3,9
57 800
2,7
Papier verré
3 600
0,2
9
0,0
342
0,0
Papier à sabler
54 000
2,5
18 500
8,2
66
0,0
Total
2 171 800
100,0
225 582
100,0
2 106 428
100,0

Résultats Google, 6 et 7 novembre 2011. La fiche du GDT dit que « dans l'usage, on ne fait pas [la] distinction, et les termes papier de verre, papier verré, papier sablé, papier émeri et papier d'émeri sont employés indifféremment » ; c’est pourquoi j’ai mis les différents termes dans le même tableau.

 

Mais le fait le plus criant que révèle ce tableau, et qui m’étonne moi-même, je ne me gêne pas pour l’avouer : papier de verre est le terme le plus courant tant au Québec (52 %) qu’en France (84 %). Je me serais attendu à ce que papier sablé figurât en premier au Québec. Comme quoi on a tort de se fier à ses propres impressions pour décrire l’usage du français au Québec (je vous renvoie à mon billet « La terminologie au gré des vents »).


Papier à sabler vient en quatrième lieu dans les pages Internet canadiennes. Comme on le voit par l’illustration suivante, il sert comme traduction de sand paper au même titre que papier sablé :

Source : Ugarit.ca



Un mot encore en rapport avec papier à sabler. Il est intéressant de lire ce que dit du verbe sabler la fiche poncer : « Le verbe sabler, souvent présenté dans ce sens comme un calque de l'anglais à éviter, est un québécisme tout à fait conforme au système du français sur le plan sémantique, puisque, tout comme poncer, il fait référence à l'action de décaper, à l'utilisation d'une matière abrasive. » Oh là ! Sabler ne s’applique pas à une matière abrasive quelconque, à une façon de décaper en général mais uniquement à la technique qui utilise le sable sous forme de jet : « Décaper, dépolir à l'aide d'un jet de sable » (Trésor de la langue française informatisé) – pas en frottant avec un papier. Mais il y a longtemps que nous avons constaté que le GDT ne s’enfarge pas dans les nuances sémantiques.


Notons aussi une incohérence par rapport à la pratique habituelle du GDT, que nous avons d’ailleurs déjà critiquée : car, pour une fois, on ne trouve pas les marques [Québec] ou [langue courante]. Pourtant, on nous dit que le mot « papier sablé, critiqué à tort, […] est généralisé au Québec. » Le GDT n’est pas logique avec lui-même.


Quand on est bouché à l’émeri, il faut prendre un médicament. Les Anciens auraient sans doute recommandé l’ellébore d’Anticyre. Pareil remède, ou son équivalent moderne, devrait permettre de fournir les conditions idéales pour disserter sur la [langue] courante.
__________________
(1) « Cette orientation pourrait également conduire à l’exclusion de québécismes d’emprunt (fin de semaine, aréna, centre-jardin, papier sablé, changement d’huile, dépôt direct, etc.), pour la seule raison qu’ils ne sont pas utilisés en français d’Europe » (Christiane Loubier, De l’usage de l’emprunt linguistique, Office québécois de la langue française, 2011, p. 28). « L’emprunt est accepté : […] S’il s’agit d’un québécisme d’emprunt implanté dans l’usage et adapté aux normes sociolinguistiques québécoises. L’emprunt est accepté s’il répond au critère 2. Exemples : centre jardin, aréna, changement d’huile, papier sablé » (p. 56).

mercredi 2 novembre 2011

La synonymie dans le GDT

On a déjà écrit sur le traitement des synonymes dans le Grand Dictionnaire terminologique de l’Office québécois de la langue française. Dans Main basse sur la langue, Lionel Meney y consacre quelques pages. Il constate : « Dans l’attribution des marques Synonyme ou Quasi-synonyme, le dictionnaire présente plein de contradictions » (p. 427).


Je n’aborderai qu’une partie des problèmes que pose le traitement de la synonymie dans le GDT en me contentant de faire un bref commentaire sur la fiche poêle à frire. Car elle est exemplaire de l’utilisation que l’on fait de la notion de synonyme dans les fiches récentes du GDT et qui est des plus curieuses.



La fiche porte comme terme principal poêle à frire, ce qui est normal dans un dictionnaire terminologique. Dans un dictionnaire courant, on trouverait plutôt le terme à l’entrée poêle, tout court. Ce qui, en revanche, est tout à fait inhabituel est de voir que le mot poêle est présenté comme synonyme de poêle à frire. Lorsque l’on parle ou lorsque l’on écrit, et lorsque le contexte permet de lever toute ambigüité, il est normal que l’on réduise un terme complexe à une forme plus simple. « En contexte » comme se plaît à écrire le GDT, « en discours » comme disent les vrais linguistes, poêle à frire devient tout simplement poêle en vertu du principe d’économie linguistique voulant que l’on a tendance à éliminer les éléments redondants. Il n’y a pas de synonymie là-dedans, il n’y a que l’utilisation normale que fait du langage tout sujet parlant.


Par l’usage particulier qu’ils font de la distinction entre synonyme et quasi-synonyme, nos terminologues montrent qu’ils n’ont pas compris la distinction langue / parole (ou langue / discours), qui est le b.a-ba de la linguistique depuis Saussure. Dans la langue au sens saussurien (et dans le dictionnaire), il y a le terme poêle à frire ; dans son actualisation par le sujet parlant (c'est la parole ou le discours au sens saussurien), le terme poêle à frire est fréquemment réduit à poêle.


Dans les fiches plus anciennes, la synonymie est traitée de façon traditionnelle :

mardi 1 novembre 2011

La courante



Depuis que j’écris des billets sur le Grand Dictionnaire terminologique de l’Office québécois de la langue française, j’ai à plusieurs reprises mentionné l’introduction curieuse, dans un dictionnaire en principe spécialisé, de l’étiquette [langue courante] que l’on accole à des mots qui figurent dans les entrées. En voici quelques exemples :




J’ai déjà fait remarquer que l’on ne savait pas au juste à quoi fait référence l’étiquette [langue courante] : à des mots familiers du français général, donc qui seraient aussi d’usage courant dans d’autres pays francophones, ou à des mots couramment utilisés au Québec seulement ? Or, voilà que la fiche canneberge vient faire la preuve que cette étiquette est vraiment un fourre-tout :


quasi-synonyme(s)
   mocauque n. f. [langue courante]
   atoca n. m. [langue courante]
   ataca n. m. [langue courante]
   gros atoca n. m. [langue courante]
   pomme de pré n. f. [langue courante]


Cinq entrées [langue courante], c’est sans doute un record ; en tout cas, je n’ai pas encore trouvé mieux. Mais le plus intéressant, c’est tout de même la note qui les accompagne : « Les termes atoca (variante ataca) et gros atoca sont davantage employés au Québec, alors que pomme de pré et mocauque sont particuliers au français acadien. » Donc, le GDT utilise l’étiquette [langue courante] lorsqu’il met en entrée les acadianismes. Et, du coup, l’Office québécois prend sous son aile le français acadien.


Et si la marque [langue courante] n’avait rien à faire dans un dictionnaire terminologique ?


Puisque nous sommes dans les courantes, profitons-en pour en écouter une dans l'interprétation de Mstislav Rostropovitch :



Je n’y résiste pas et j’ajoute une photo du gala de réouverture du Bolchoï de vendredi dernier où l’on voit Mme Rostropovitch (la grande soprano Galina Pavlovna Vichnevskaïa) en compagnie du patriarche de toutes les Russies. Oui, il y a des pays où ce sont les hommes qui portent le voile dans l'espace public !