mercredi 13 octobre 2021

Usito à l’épreuve d’un roman

 


 

Je viens de terminer la lecture du dernier livre de l’ancien journaliste Daniel Lessard, Le p’tit docteur de Saint-François-de-Beauce (Rosemère, Éditions Pierre Tisseyre, 2021). Le texte est précédé d’un lexique de deux pages destiné à la compréhension des régionalismes. À la lecture du roman, je me suis rendu compte que plusieurs québécismes, qui auraient mérité une explication au moins pour les lecteurs plus jeunes ou non québécois de souche, étaient absents de ce lexique. Je les ai relevés (j’ai dû en oublier plusieurs) pour voir s’ils faisaient partie de la nomenclature du dictionnaire en ligne Usito, censé rendre compte de l’usage du français au Québec. J’en ai relevé 36 dont 22 sont absents d’Usito : 61 % de ces québécismes sont donc absents d’Usito (cf. tableau infra). Pas fort. Pourtant, certains sont très courants : bines (< beans), bâdrer (< to bother), tombe («cercueil»), etc.

 

J’ai relevé quelques coquilles. Pas tellement, compte tenu de la difficulté qu’a dû présenter la relecture d'un texte plein de dialogues où l’auteur tente de rendre compte de la langue parlée. Et même très peu de fautes : bureau de médecin au lieu de cabinet (p. 32), un futur à la place d’un conditionnel (« j’aurai trop peur », p. 36), l’emploi d’un subjonctif à la place d’un indicatif («après que le prêtre ait béni», p. 26). On estime généralement qu’un livre bien édité contient une coquille toutes les vingt pages. Celui-ci se situe au-dessus de la moyenne.

 

Quant à l’intrigue, elle semble un peu mince pour ce qui a l’air d’un roman policier. Mais elle permet d’aborder des thèmes comme la grippe espagnole de 1918 ou encore des sujets tabous dans le Québec d’autrefois, l’inceste et l’infanticide. Dans une interview à la radio, l’auteur a affirmé qu’il avait fait de nombreuses recherches. On n’a pas à le croire sur parole, il fournit une bibliographie où j’ai eu plaisir à trouver les ouvrages d’une de mes anciennes collaboratrices, l’historienne Marie-Aimée Cliche.

 

 

Mot ou locution

(contexte)

Page

Présence ou absence dans Usito

Robétaille

(monter dans le robétaille)

33

Ø

Vailloche

(vailloche de foin)

35

Ø

Sciaux (sic)

(la pluie tombait à sciaux)

47

Québécisme vieilli ou familier

Moppe

(cheveux coupés en moppe)

75

Ø

(le mot moppe est présent mais pas l’expression coupé en moppe)

Dételer

(ma femme a dételé)

99

Ø

(D’après le contexte, le mot signifie «mourir», sens non attesté dans Usito)

Mouver

(au sens de «déménager»)

99

Ø

Corporente

(au sens de «corpulente»)

99

Ø

Feluette

(c’é pas du thé pour les feluettes)

100

Ø

(mais il y a une entrée «fluet»)

Charger

(combien leur chargez-vous?)

104

Anglicisme critiqué

Enuitté

(si j’veux pas m’faire enuitté)

128

Ø

Capine

(la jeune fille enlève sa capine)

131

Québécisme vieilli

S’obstiner

(les médecins s’obstinent… ils ne s’entendent pas)

139

Québécisme : se disputer

Ravalements

(cache [l’argent] dans les ravalements de leur maison)

146

Ø

(le mot est présent mais pas au sens québécois)

Civique

(l’hôpital civique)

149

Ø

Ronner

(c’est ma femme pi y a parsonne qui va m’dire comment la ronner)

174

Ø

Cook

175

Ø

Être en famille

(votre fille était en famille)

175

Québécisme : être enceinte

Bines

(une bonne platée de bines)

179

Ø

(Curieusement, le mot est présent dans l’article thématique « La lexicologie du français québécois »)

Écriancher les épinettes

(y vente à écriancher les épinettes)

222

Ø

Comprenure

(dur de comprenure)

227

Québécisme

Tasserie

227

(Le mot apparaît seulement comme exemple dans une liste de mots formés avec le suffixe –erie)

Pissoute

(y s’est sauvé comme un pissoute)

227

Ø

Badrer

(vous v’nez encore m’badrer)

232

Ø

(Mais le mot apparaît dans le lexique d’acadianismes dans une citation s.v. déconforter!)

Tombe

232

Ø

(Incroyable! Usito n’a pas enregistré le sens québécois de «cercueil»)

Moté

(mettre les deux motés dans la même tombe)

232

Ø

Remettre sur le piton

(y faut vous r’mette sus l’piton)

239

Québécisme familier

Péter au frette

240

Ø

Rince

(quequ’un va y donner une bonne rince)

253

Ø

(Usito a le mot rincée, vieilli pour «râclée»)

Ponce

(une ponce de brandy)

255

Québécisme pour grog

Perdre un bardeau

(a l’a pardu un bardeau)

307

Ø

(Mais Usito a l’expression québécoise «il lui manque un bardeau»)

Dépareillé

(Iphiginie était dépareillée)

307

Québécisme « qui est sans pareil »

Trâlée

340

Québécisme

Frimassé

(les naseaux du cheval sont frimassés)

345

Québécisme

Ravauder

(j’ai ravaudé un peu dans l’canton)

369

Québécisme («aller et venir»)

Sapinage

(dans un bouquet de sapinages)

379

Québécisme

Spotters

(les détestables «spotters», cette police militaire)

394

Ø

 

lundi 4 octobre 2021

Traduire «woke»?

 

 

« Woke, c'est un truc pour faire sauter des nouilles ? »

– Anaïs Bouton, «Z&N», Paris Première, 26 mai 2021

 

Le linguiste Gabriel Martin a publié récemment dans Le Devoir un article sur « Le sens québécois du mot ‘woke’ ». Le 2 octobre, il s’est posé la question : « Peut-on remplacer ‘woke’ et ‘wokisme’ ? ». Sa réponse :

En résumé, les termes « gauchisme radical », « diversitarisme », « minoritarisme » et « identitarisme de gauche » sont des substituts potentiels du syntagme idéologie « woke » et du nom « wokisme ». Les adjectifs correspondants à ces termes peuvent aussi être mis à profit. Ainsi, plutôt que de parler d’une gauche woke, il serait dans certains contextes possible de parler d’une gauche radicale, diversitaire, minoritariste ou encore identitaire.

 

Sur le site Internet du Devoir, ces textes ont suscité des commentaires souvent très intéressants. J’en retiens deux propositions : « taliban de gauche » et « vertuisme ».

 

Personnellement, je crois qu’il ne faut pas remplacer le mot woke. Lui donner un équivalent français, ce serait déjà un premier pas vers l’acclimatation et la normalisation de cette idéologie.

 

Je viens d’entendre sur une radio française que paraît ces jours-ci en France un livre de Brice Couturier portant justement sur le wokisme :

 


Le livre n’est pas encore en vente au Québec mais on peut en lire quelques pages en cliquant ici.

 

lundi 20 septembre 2021

Le masculin générique là où on l’attendrait le moins

En 1984, quand il y a eu en France une première tentative de féminiser les noms de métier et les titres de fonction, l’Académie française a manifesté son opposition, faisant valoir que le masculin devait être considéré comme le genre non marqué. Encore aujourd’hui Hélène Carrère d’Encausse insiste pour qu’on la désigne comme le secrétaire perpétuel de l’Académie.

En anglais, le mouvement d’affirmation féministe a depuis longtemps relégué aux oubliettes un mot comme chairman. On lui a préféré chairperson (ou chair, tout court). Le président Obama parlait de humankind plutôt que de mankind. Toutefois la morphologie de cette langue fait que la question de la féminisation y a beaucoup moins d’importance.

Mais il y a des cas (au moins deux) où le masculin générique résiste en anglais.

J’ai été étonné d’apprendre que la première femme élue au poste de Master (président) de Jesus College (Cambridge), mon collège, se faisait appeler Master. Pourtant, le collège de jeunes filles Girton de Cambridge est dirigé depuis sa fondation en 1869 par une Mistress. Le secrétaire perpétuel a donc une émule outre-Manche.

Dans le dernier rapport annuel de Jesus College, je lis qu’un ancien élève a été « consort » de sa femme pendant l’année qu’elle a été Lord Mayor de Cardiff. L’anglais connaît le mot mayoress («a woman who is elected or chosen to lead the group who governs a town or city», Cambridge Dictionary). Mais l’appellation Lady Mayoress ne désigne que la femme d’un Lord Mayor. L’Australie avait déjà connu en 1987 une femme qui avait été Lord Mayor : «We will have to get used to the gender bending novelty of a lord mayor who is a woman and a lady mayoress who is a man» (Herald de Melbourne, 11 août 1987).

 

mardi 7 septembre 2021

Un dictionnaire confusionnaire

Je viens de jeter un coup d’œil sur la liste des avis d’officialisation retirés de l’Office québécois de la langue française (mise à jour du 5 février 2021). Il y aurait bien des commentaires à faire. Je me contenterai aujourd’hui de commenter un seul terme désofficialisé, limonade. La liste renvoie à la fiche « boisson gazeuse au citron » du Grand Dictionnaire terminologique (GDT). En voici un extrait :

 


 

On voit donc que, pour le GDT, soda au citron est synonyme de limonade. Cela ne correspond pas aux sens de ces mots en français standard ni aux définitions normalisées par l’Office le 26 mai 1979.

 

Une image valant mille mots, voici de quoi a l’air un soda au citron :


 

 

En français contemporain standard, la limonade est une boisson gazéifiée transparente parfumée à l'essence de citron. Sur le marché québécois, les exemples les plus connus sont le Seven-Up et le Sprite.

 

Pareille confusion ne doit plus surprendre de la part du GDT. Depuis plusieurs années, sa fiche « chaussure de sport » donne les mots espadrilles, baskets et tennis comme synonymes ! Comme je l’ai écrit en 2012, on se demande à quoi peut bien servir ce dictionnaire terminologique.

 

Sur ce sujet, on peut lire aussi le billet « Chaussure à son pied ».