mardi 11 décembre 2012

En-deçà des promesses / 1


Le français québécois est maintenant une variété du français complète et hiérarchisée et non plus démembrée et écartelée entre un modèle situé à Paris et un usage pratiqué au Québec. Le français québécois forme un tout, ayant comme niveau central un modèle valorisé de bon usage et possédant aussi d’autres usages, les uns plus soutenus, comme les niveaux littéraires et poétiques, et les autres plus relâchés, comme les niveaux familier, très familier (que certains peuvent appeler joual), vulgaire, etc. Il importe donc maintenant de décrire l’ensemble de ces usages, de les hiérarchiser entre eux et d’expliciter un modèle, le modèle standard propre aux Québécois, qu’ils doivent s’efforcer de maîtriser. […]
Le français québécois standard est présent dans les textes valorisés et dans des textes de qualité.
Le français au Québec, 400 ans d’histoire et de vie, Montréal, Fides, 2003, pp. 381 et 383


Je ne commenterai pas outre mesure cet exergue. Je me suis exprimé dans un autre billet sur la proposition étonnante de procéder à une hiérarchisation des usages linguistiques québécois plutôt que de les décrire. D’autres points de ce court extrait sont même susceptibles de causer l’ivresse des profondeurs. Ainsi en est-il du démembrement et de l’écartèlement du français québécois (syndrome post-Rocco Magnota, « le démembreur de Montréal » ?) ou de l’affirmation que « le français québécois standard est présent dans les textes valorisés et dans des textes de qualité » : textes valorisés par qui ? Qualité légitimée par qui ?


L’objet de la série de billets que je commence aujourd’hui est de voir, à la lumière d’un certain nombre d’exemples, si le Franqus – Dictionnaire de la langue française, le français vu du Québec – rend bien compte des usages linguistiques québécois comme l’ont annoncé ses promoteurs. J’aurais pu multiplier les exemples mais je m’en abstiens puisque je n’ai pas l’intention d’améliorer bénévolement un ouvrage déjà largement subventionné par les pouvoirs publics. Mes commentaires m’ont pour la plupart été inspirés par l’actualité. Mon point de départ est souvent des mots lus dans les journaux, principalement Le Devoir, ou des mots entendus à la radio ou à la télévision à partir desquels « à sauts et gambades » (Montaigne) j’ai effectué des vérifications dans le Franqus.



Remarque préliminaire : mes commentaires portent sur la version du Dictionnaire de la langue française, le français vu du Québec telle qu’elle était en ligne en novembre et en décembre 2012.





Les sacres

Quand on sait à quel point le traitement des sacres dans le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui (le « Robert québécois ») a été critiqué, on comprend la prudence du Franqus sur cette question. Généralement, il se contente d’un simple renvoi : « Voir l’article thématique Les sacres en français québécois ».


Le hasard de mes lectures m’a fait récemment tomber sur plusieurs attestations des mots cristi et sacristi dans des œuvres de Maupassant. Or, cristi et sacristi, pourtant très courants au Québec, sont tous deux absents du Franqus. Au mot sacristie, le Franqus n’a même pas le renvoi « Voir l’article thématique Les sacres en français québécois ». Pourtant l’hexagonal Trésor de la langue française informatisé (TLFi) a une entrée sacristi avec une citation des frères Goncourt et une autre de Maupassant.


Les lacunes du dictionnaire qui prétend rendre compte des niveaux même « plus relâchés, comme les niveaux familier, très familier (que certains peuvent appeler joual), vulgaire » sont encore plus évidentes dans le traitement du vocabulaire sexuel.


Guidoune, guidounage

Voilà donc la flamboyante Ti-Lou, qui, sur un autre coup de tête, abandonne sa suite réservée à l’étage « international » du Château Laurier à Ottawa et délaisse ses clients pour partir, ses économies d’une vie de guidounage sous le bras, et refaire sa vie à Montréal avant que la vieillesse n’égrène ce qui lui reste, à 50 ans passés, de beauté.
Catherine Lalonde, « Michel Tremblay : les lignes de chance de Ti-Lou », Le Devoir, 10 novembre 2012


Comment un souverainiste convaincu peut-il se reconnaître dans un parti qui affirme haut et fort que la question nationale est obsolète ?
Et comment un défenseur de la droite peut-il porter avec fierté et conviction le flambeau de la « gauche efficace » ?
Si ce n’est pas du guidounage, ça, c’est quoi ?
Richard Martineau, Franc-parler (blog), Journal de Montréal, 11 janvier 2012


Selon le Trésor de la langue française au Québec, le mot guidoune est attesté depuis 1935, notamment dans une lettre de Saint-Denys-Garneau. Pas suffisant, semble-t-il, pour qu’on l’introduise dans le Dictionnaire de la langue française, le français vu du Québec.


Escorte

C’est la Commission Charbonneau qui m’a amené à vérifier si le Franqus avait bien enregistré le sens de prostituée donné à ce mot en français québécois – la réponse est non :

En plus des billets de hockey, repas au restaurant et bouteilles de vin, l'ingénieur superviseur Gilles Vézina, employé par la Ville de Montréal, s'est fait offrir les services d'une escorte par deux entrepreneurs en construction, des offres qu'il a toutefois repoussées.
Le Devoir, édition électronique, 13 novembre 2012


La plus ancienne attestation de ce sens d’escorte dans le Trésor de la langue française au Québec est de 2007. Mentionnons que le français européen utilise plutôt escort-girl, qui peut être simplifié en escort(e).


Le mot call-girl, lui aussi absent du Franqus, est attesté dans un « texte valorisé » et peut-être aussi « de qualité » pour reprendre les expressions du texte cité en exergue :

Jacques habite au douzième étage d'une maison appartement qui domine la ville depuis la montagne. C'est très chic, l'entrée, plein de fougères géantes, qui mène à l'ascenseur. Une maison de scripteurs, de commentateurs, de call-girls, tous des gens de spectacle. (Jacques Godbout, Salut Galarneau !, 1967)


En attendant la suite de mes commentaires, je vous propose de regarder cet extrait de l’émission On n’est pas couché où Jonathan Lambert tient le rôle d'une escort-girl :



À suivre

lundi 3 décembre 2012

Le vaudeville du boulevard




La semaine dernière Le Soleil de Québec nous apprenait que l’Office québécois de la langue française cherche un nouveau nom pour le « vélo boulevard » de cette ville. La journaliste résumait ainsi le problème :

« Vélo boulevard » est une traduction littérale de l'expression bicycle boulevard (ou bike boulevard) popularisée aux États-Unis. Celle-ci désigne une rue où la vitesse est réduite et qui a été aménagée pour faciliter les déplacements à bicyclette. Or, un boulevard est une voie de circulation d'au moins quatre voies. Problème de langue, donc, et de définition. (Le Soleil, 29 novembre 2012)


Notons au passage que l’Office est prisonnier de la définition restrictive qu’il a lui-même normalisée du mot boulevard (artère de circulation d’au moins quatre voies) car le mot est défini autrement dans le Larousse et dans Wikipédia :

 

► Larousse :
« Large voie de communication urbaine plantée d’arbres. »


► Wikipédia :
« Le mot vient du néerlandais bolwerk signifiant « bastion », « rempart ». À l'origine, c'est donc une voie de communication reposant sur d'anciens remparts. Il permet ainsi de contourner une ville de l'extérieur (comme le fait une ceinture périphérique).
[…]
Actuellement le terme boulevard (comme le reste des termes spécifiques d'urbanisme) a été élargi et peut aussi bien désigner un axe de circulation important et de largeur considérable qu'une petite rue à chaussée non-séparée en plein centre-ville et aucune obligation n'est notée quant aux suivi du tracé d'anciens murs. Toutefois, on pourra remarquer que c'est une voirie qui se doit de comporter au moins sur ses bords des allées plantées pour mériter son appellation, exception faite de plusieurs villes du sud de la France telles que Marseille ou Toulon, où de nombreuses voies portant le titre de boulevard ne sont en réalité que d'étroites rues sans plantations. »


Notons aussi que, pour l’Office, la formation vélo boulevard pose problème à un autre titre :

Les calques de l'anglais vélo boulevard et boulevard vélo (de bicycle boulevard) sont à déconseiller. Vélo boulevard ne respecte pas le mode de composition en français où, généralement, c'est le nom qui suit qui détermine le nom qui précède. (Grand Dictionnaire terminologique, fiche de 2011)


La journaliste ajoutait ce commentaire d’un conseiller municipal :

« J'admets que "vélo boulevard", ce n'est peut-être pas français, mais tout le monde comprend c'est quoi et c'était facile à utiliser», soupire le conseiller François Picard, responsable du dossier, qui «ne souhaite pas compliquer les affaires ». Pour l'instant, lui-même parle du bike boulevard: « Au moins, j'utilise un vrai terme anglais au lieu de parler à la française avec des termes anglais », dit-il en rigolant.


Le conseiller municipal tient le même discours que moi. À plusieurs reprises j’ai dénoncé dans ce blog ceux qui parlent anglais avec des mots français (la dernière fois dans le billet « De Kupwar à Montréal sur les traces de la langue standard »; voir aussi « Parler anglais en français »).


La journaliste du Soleil nous apprend aussi que l’Office fera connaître le résultat de ses réflexions sur vélo boulevard dans le Grand Dictionnaire terminologique.


Attendons donc le prochain acte de ce…  boulevard.

jeudi 15 novembre 2012

Créer de la variation in vitro


Le mot astreinte est aussi employé […] pour désigner les heures de travail que les personnels occupant certaines professions, par exemple le personnel des hôpitaux, doivent assurer hors de l'horaire normal ou durant les jours fériés ou chômés. […] Constitue au contraire une astreinte la période pendant laquelle le salarié, sans être à la disposition permanente et immédiate de l'employeur, a l'obligation de demeurer à son domicile ou à proximité afin d'être en mesure d'intervenir pour effectuer un travail au service de l'entreprise.
Serge Braudo, Dictionnaire du droit privé français


La fiche astreinte du Grand Dictionnaire terminologique de l’Office québécois de la langue française a la note suivante :

L'usage du terme astreinte est plus répandu en France qu'au Canada. Si on souhaite employer une autre désignation, le terme obligation de disponibilité pourrait être une solution de rechange acceptable, puisqu'il fait référence à la contrainte qui découle de l'astreinte. Cependant, le terme astreinte a l'avantage d'être compris dans toute la francophonie et il permet la formation de nombreux syntagmes : être d'astreinte, heure d'astreinte, période d'astreinte, indemnité d'astreinte, salarié en astreinte, etc.)


Il existe déjà un terme en français et le GDT en propose un autre de son cru, au cas où… Veut-on créer un vocabulaire spécialisé qui différencie le Québec du reste de la Francophonie ? Doit-on rappeler que, selon une enquête du même Office québécois de la langue française, 87 % des Québécois interrogés en 2004 étaient d’accord avec l’affirmation que « pour les termes techniques spécialisés, les Français et les Québécois devraient utiliser les mêmes mots » ?


Comme j’ai déjà critiqué à quelques reprises cette habitude de créer inutilement de la variation linguistique, je me contenterai cette fois-ci de citer un linguiste tchèque : « La synonymie — chère aux stylistes auxquels elle fournit une richesse d'expressions et la possibilité du choix — représente dans la terminologie un inconvénient plus ou moins grave, car elle peut occasionner différentes confusions et malentendus[1]. »



[1] Otto Ducháček: « Synonymie en terminologie », SBORNÍK PRACÍ FILOZOFICKÉ FAKULTY BRNĚNSKÉ UNIVERZITY, STUDIA MINORA FACULTATIS PHILOSOPHICAE UNIVERSITATIS BRUNENSIS, L 1 (1979) — ERB 10.

mercredi 14 novembre 2012

De Kupwar à Montréal sur les traces de la langue standard



Dans un article souvent cité, le linguiste américain John Gumperz a décrit la situation linguistique d’un village de l’Inde appelé Kupwar. On y parle deux langues indo-européennes, l’ourdou et le marathe, et deux langues dravidiennes, le kannada et le télougou. Après plusieurs siècles de contact les structures grammaticales de ces langues (surtout le marathe, l’ourdou et le kannada) ont convergé en une structure unique mais pas le vocabulaire. La rigidité du système des castes a été invoquée pour expliquer le maintien des distinctions lexicales, c’est-à-dire l’absence d’emprunts de mots d’une langue à l’autre. Bref, les locuteurs partagent la même grammaire mais parlent des langues différentes parce qu'ils utilisent des mots différents :

Because of this prolonged contact, the Kupwar varieties of these four languages have developed identical constituent structures and grammatical categories, and, as a result, one language can be translated from another with extraordinary ease. All one needs to do is to convert a sentence from any one of these languages to one of the others by simply substituting the appropriate morphs in one to one fashion[1].

John Gumperz en Inde en 1955


Lors d’un colloque à Ottawa en 1995 un linguiste indien a dit à peu près ceci : l’un des pires cadeaux que vous, Occidentaux, nous ayez faits est celui de la notion de langue standard. Et il se citait en exemple : quand il discutait de politique avec son frère, il le faisait en anglais; quand il prenait le taxi pour aller à l’aéroport, il s’adressait au chauffeur en telle langue et en telle autre lorsqu’il allait au marché. Les frontières entre les langues en Inde, notait-il, sont floues et fluides.


En Occident, il est vrai, les frontières linguistiques sont plus tranchées, des dictionnaires et des grammaires, des ouvrages de stylistique comparée, délimitent ce qui est du français et de l’anglais, de l’espagnol et du catalan, du norvégien et du danois, etc. Car parmi les fonctions d’une langue standard, il y a celle que Paul Garvin et Mervin Alleyne[2] ont appelé la fonction de séparation : c'est-à-dire la séparation identitaire.


Mais cela n’est vrai qu’en théorie. Sur le terrain apparaissent des dialectes hybrides résultant du contact entre langues, joual au Québec, chiac en Acadie, trasianka (трасянка) en Biélorussie, etc.

 

La fonction de séparation identitaire peut être instrumentalisée par la politique.


Il y a un siècle, le grand linguiste française Antoine Meillet faisait remarquer que la langue slovène était une création de l’administration autrichienne pour diviser les Slaves du Sud – ceux qui formeront ensuite la Yougoslavie. Dans cette même région, on peut voir la fonction de séparation à l’œuvre encore de nos jours. Tant que la Yougoslavie a duré le serbo-croate s’est maintenu comme langue standard même s’il pouvait s’écrire selon deux alphabets différents, le romain et le cyrillique. Après l’éclatement de la fédération, on a commencé à codifier de nouvelles langues standard pour remplacer le serbo-croate : non seulement le serbe et le croate mais aussi le bosniaque.


Loin de la pureté irréelle des codifications, la recherche sociolinguistique montre que, sur le terrain, les frontières entre langues et variétés de langue sont floues et fluctuantes. Dans un environnement comme celui de Montréal, caractérisé non seulement par le bilinguisme français-anglais mais aussi par la présence de nombreuses langues tierces (les principales en ordre décroissant : arabe, italien, espagnol), il peut arriver que les frontières entre langues soient plus ou moins poreuses. Les linguistes parlent alors d’alternance codique (code switching) et de mélange de langues (code mixing) dans leurs descriptions de ces situations. Il n’y a pas à porter de jugement de valeur quant à l’existence de pareilles situations; mais on constate la tendance répétée à porter des condamnations morales, comme s’il s’agissait de péchés.


Certains locuteurs vont se contenter de prendre acte de la situation et utiliseront en français les mots parking et green (au golf) et même, dans un contexte fortement bilingue comme celui de Montréal, des mots comme tire (pneu), washer (rondelle), ils iront jusqu’à dire tinquer son char (faire le plein). Bref, ils ne se préoccuperont pas des interférences entre langues.


D’autres vont essayer de lutter contre ces phénomènes de manière, en définitive, artisanale en bricolant des solutions de rechange : au golf, plutôt que de dire le green on dira le vert; au tennis, plutôt que d’utiliser les mots anglais tye break on dira bris d’égalité et cela pourra même recevoir l’aval des autorités normatives. C’est souvent, en effet, la position adoptée par le Grand Dictionnaire terminologique de l’Office québécois de la langue français. C’est la solution Kupwar : parler anglais avec des mots français. Par exemple, cet extrait d’une fiche du GDT : « Bris d'égalité est un calque morphologique acceptable du terme anglais tie-break, qui s'intègre bien au système morphosémantique du français ». Sur cet exemple précis, rappelons ce que le sociolinguiste français Louis-Jean Calvet a écrit :

Début mai, étant à Québec pour un colloque, j'avais noté un usage proprement québécois dans le vocabulaire du tennis consistant à utiliser bris d'égalité à la place de l'anglais tie break pour désigner ce qu'on appelle en français hexagonal jeu décisif. Je me rends compte aujourd'hui que l'expression est généralisée : balle de bris pour balle de break, briser le service du rival, avoir une chance de bris, etc. Ce qui est frappant, ou du moins ce qui me frappe dans cette volonté québécoise de "désaméricaniser" le lexique, c'est que pour comprendre des formes que nous n'employons pas en France il suffit le plus souvent de se demander à quoi elles correspondent en anglais. […] En d'autres termes, les Québécois ont tendance, lorsqu'ils suivent les instructions officielles, à parler anglais en français. C'est-à-dire que la néologie se ramènerait souvent pour eux à la traduction, ou plutôt à ce qu'on appelle en termes techniques le calque. Le visage de la langue en est bien sûr transformé. Mais, surtout, cette tendance me semble conforter au plus au point la domination de l'anglais. S'il suffisait, dans les différentes langues du monde, de traduire le verbe to break pour former une expression tennistique "locale", alors tout le monde parlerait anglais dans sa langue. (Calvet, 24 juillet 2008)




[1] Basanti Devi, Multilanguage and Multicultural Issues Pertinent to Speech and Language Pathology, Language in India 2/8 (novembre 2002).
[2] ALLEYNE, Mervyn C. et Paul L. GARVIN (1981), « Les langues créoles à la lumière de la théorie des langues standard », Études créoles, 3 : 5-68.

mardi 6 novembre 2012

La chaise-Dieu


J’ai poursuivi mon analyse du dictionnaire Franqus en procédant à un sondage destiné à vérifier l’importance des usages québécois dans cet ouvrage. J’ai passé en revue 10 pages de la lettre P, soit au total quelque 250 mots.


Dans les pages étudiées, la marque UQ (usage québécois) apparaît 10 fois ; dans la moitié des cas, elle s’accompagne de l’indication « Emploi critiqué ». La marque UF (usage en France) apparaît 5 fois.


Peut-on extrapoler et dire que les usages québécois recensés dans le Franqus sont pour la moitié critiqués ? Si on enlève du total des usages québécois les statalismes qui ne posent aucun problème pour personne (du type sous-ministre, caquiste ou cégépien), tous ces emplois dont le Franqus indique qu’ils sont critiqués même s’ils sont très fréquents dans la langue de l’élite (brocher des papiers, etc.) et tous les « anglicismes critiqués » courants même dans les circonstances les plus officielles[1], on pourrait en arriver à conclure que ce qui reste est le « français standard en usage au Québec » et qu’il est plutôt assez proche de celui des dictionnaires de France. Mais peut-on définir une langue standard par soustraction ?


Quoi qu’il en soit, il faut aussi tenir compte des lacunes du Franqus dans la consignation des usages québécois, ce dont je parlerai sans doute dans un prochain post (« anglicisme critiqué »).


Mon étude de ces 10 pages de la lettre P m’a fait découvrir quelques bizarreries, toutes relatives au vocabulaire religieux (c’est décidément un domaine fort mal couvert par le Franqus).




D’abord, la définition de prie-Dieu : « chaise basse sur laquelle on s’agenouille pour prier et dont le dossier se termine en accoudoir ». C’est tout juste si on n’ajoute pas : avec un fond en osier. La définition correspond aux réalités européennes, pas à la réalité québécoise. Le Franqus, Dictionnaire de la langue française, porte bien son sous-titre : Le français vu du Québec. La définition donne à voir aux Québécois le prie-Dieu des églises françaises, pas celui des églises québécoises. Comme le déclarait en 2008 avec un à-propos, ou une inconscience, prémonitoire l’une des responsables du groupe Franqus, « Dans les dictionnaires provenant de France, la mise en contexte est européenne. La littérature québécoise est absente, tout comme les mots spécifiquement utilisés chez nous […]. C'est acculturant » (La Croix, 5 juillet 2008). On sera moins acculturé par la définition suivante, pourtant tirée de l'hexagonal Trésor de la langue française informatisé (TLFi), car elle est plus proche de ce que l’on peut voir dans les églises québécoises : « Meuble en bois, parfois capitonné, fait d'une partie basse horizontale sur laquelle on s'agenouille pour prier, et surmonté d'un accoudoir. »

Prince de l'Église à son prie-Dieu


Ensuite, la définition donnée à l’expression princes de l’Église (s.v. prince) : « les cardinaux et les évêques ». Comme l’indique le TLFi, prince de l’Église est plutôt un « titre protocolaire des cardinaux qui, formant la Cour pontificale, sont assimilés aux princes du sang». Ce n’est que par extension que l’expression s’applique aux cardinaux, archevêques et évêques. Il est regrettable que le Franqus ne consigne pas le sens premier, largement attesté dans l’usage québécois comme en témoignent les archives de Radio-Canada (cliquer ici et ici).


Enfin, au mot primat on lit la définition : « titre honorifique attaché par tradition à un siège épiscopal». La définition s’accompagne de l’exemple : « Le primat de l’Église canadienne », sans qu’on précise à quel siège épiscopal ce titre est attaché : Québec pour l’Église catholique, Toronto pour l’Église anglicane. En outre, la mention d’Église canadienne est curieuse puisque le Canada ne connaît pas de religion officielle. L’exemple manifeste un point de vue sectaire. Il aurait plutôt fallu écrire : le primat de l’Église catholique au Canada est l’archevêque de Québec.

Festival de La Chaise-Dieu en Auvergne 


[1] Ainsi mettre l’emphase sur, utilisé à plusieurs reprises par la première ministre Pauline Marois dans son récent discours d’ouverture (discours de politique générale) à l’Assemblée nationale.

lundi 5 novembre 2012

Le discours expert


J’ai dû entendre pour la première fois l’expression discours expert en 2007 ou en 2008. Elle m’avait sur le coup frappé comme curieuse.


Le discours expert est d’abord et avant tout une façon de s’autolégitimer.


Le discours expert est aussi une façon de se protéger de l’opinion publique. Le discours expert se fonde sur une logique technocratique au détriment d’une logique démocratique. Car le discours expert délégitimise les autres discours. Vous n’êtes pas ingénieur ? Qu’avez-vous à vous prononcer sur les contrats de travaux publics de la ville de Montréal ? Vous n’êtes-pas architecte ou comptable ? Qu’avez-vous à donner votre opinion sur la vente à perte de l’ancien couvent des sœurs des Saints-Noms-de-Jésus-et-de-Marie par l’université de Montréal ?


Vous n’êtes pas linguiste ? Votre opinion sur la langue est nulle et non avenue. C’est du moins ainsi que raisonne l’auteur de ce commentaire publié sur le site Internet du Devoir le 2 novembre 2012 :


BRAVO, M. LÉGER
Enfin, un Acadien qui ose dénoncer les propos que Christian Rioux a tenus dans sa chronique du 26 octobre dernier […] et qui réussit à se faire publier, ce qui est déjà tout un exploit. Bravo, M. Léger.

Comme bien d'autres intellectuels ignorants des rudiments de la linguistique (voir aussi l'éditorial d'Antoine Robitaille, dans Le Devoir du 30 octobre […]), le "journaliste" Rioux erre souvent quand il parle de langue. Sa réflexion repose la plupart du temps sur des idées reçues et sur des préjugés qu'il contribue malheureusement à entretenir et qui le confortent dans ses opinions. La réponse pour le mois [sic] cavalière qu'il adresse aujourd'hui à Rémi Léger n'en est qu'une autre illustration.


On notera dans le texte les guillemets qui accompagnent le mot journaliste, façon de soulever des doutes sur la compétence professionnelle de Christian Rioux. Et chacun pourra juger sur pièce si la réponse de Christian Rioux est vraiment « pour le mois [sic] cavalière » car la voici :


Si je « martyrise » les Acadiens en critiquant Radio Radio, je les adule donc en faisant l’éloge d’Antonine Maillet dans la même chronique. En réalité, je ne fais ni l’un ni l’autre. Les artistes sont libres de leurs choix esthétiques et nous sommes, heureusement, encore libres de critiquer leur œuvre sans que cette critique n’incrimine tout un peuple. L’auteure de la Sagouine a donné au français parlé en Acadie ses lettres de noblesse. Radio Radio a plutôt choisi de se vautrer, comme certains chanteurs québécois et français d’ailleurs, dans une langue médiocre sans issue à terme autre que l’anglais. Si ce créole est si extraordinaire, au fait, pourquoi ne l’utilisez-vous pas ? Quant à l’« acadianisation », le terme peut sembler choquant, il décrit simplement la bilinguisation en cours au Québec. Processus évidemment plus avancé chez les francophones hors Québec. Mais peut-être pas pour longtemps.


*   *   *


En 1997, un groupe de linguistes avait servi la même médecine à Georges Dor coupable, selon eux, d’avoir présenté ses « états d’âme » dans trois ouvrages sur le français parlé au Québec (Anna braillé ène shot, Ta mè tu là ?, Les qui et les que ou le français torturé à la télé).


Rappelons que les représentations linguistiques et les opinions épilinguistiques (sur la langue) constituent un champ d’études. On n’a pas à les rejeter du revers de la main, il faut plutôt les étudier.

jeudi 18 octobre 2012

Les hauts et les bas de l’anglais à Montréal


Le 2 octobre (« Publier en temps de crise »), j’annonçais mon intention de commenter les études lancées par l’Office québécois de la langue française le 1er juin. Évidemment, en pleine crise étudiante, ces études n’ont guère retenu l’attention des médias. Quand l’actualité est aussi chargée, on se contente de lire les communiqués de presse, à la rigueur on parcourt rapidement les résumés mais on n’a pas le temps d’aller plus loin et de lire les études elles-mêmes. L’actualité se charge ensuite de plonger dans l’ombre des études apparues fugitivement sur le radar de l’opinion publique.


Aujourd’hui, je ferai quelques brèves remarques sur le rapport La langue de l’affichage commercial sur l’île de Montréal en 2010. On y lit à la page 10 : « La présence de l’anglais sur la devanture des commerces montréalais (nom d’entreprise et autres messages) est demeurée stable entre 1997 et 2010 (entre 43 % et 41 %), malgré un rebond temporaire en 1999 (49 %). » Ce que présente le tableau de la page 39 du rapport :





De 1997 à 1999, on passe de 43 % à 49 % de commerces ayant de l’anglais dans leur affichage. Mais cette augmentation n’est pas significative du point de vue statistique.


De 1999 à 2010, on passe de 49 % à 41 % des commerces ayant de l’anglais dans leur affichage et cette baisse est statistiquement significative.


Le Parti québécois a été au pouvoir de 1994 à 2003. Pendant cette période, les données de l’enquête indiquent que la présence de l’anglais est demeurée stable dans l’affichage commercial à Montréal (puisque la hausse apparente de 43 % à 49 % n’est pas statistiquement significative).


Le Parti libéral a été au pouvoir de 2003 à 2012. En 2010, la présence de l’anglais dans l’affichage commercial avait baissé de 49 % à 41 % et la différence est statistiquement significative.


Les données de l’enquête ayant été publiées en période pré-électorale, il fallait s’attendre à ce que les libéraux n’insistent pas sur le recul de l’anglais dans l’affichage commercial, car cela pouvait les desservir auprès de l’électorat anglophone qui leur est traditionnellement acquis. Les péquistes non plus n’avaient pas intérêt à attirer l’attention sur des données qui pouvaient laisser croire qu’au moins sur un point de la politique linguistique les libéraux avaient fait mieux qu’eux.


Quant à l’Office québécois de la langue française, il est pour le moins curieux qu’il n’ait pas mis davantage en lumière des données qui pouvaient servir à montrer l’efficacité de son travail. Il est vrai que le recul de l’anglais constaté dans l’affichage commercial venait en contradiction avec les résultats d’autres études publiées simultanément et qui, elles, montraient plutôt un recul du français (y compris un léger recul dans l'affichage, cf. tableau plus haut).