dimanche 22 mars 2026

Des deps au pays des Kebs

 

Ces jours derniers, sur la page Facebook d’un membre de l’Asulf (Association pour l’usage et le soutien de la langue française), il y a eu quelques échanges sur le bien-fondé d’appeler dépanneur un commerce de proximité. Rappelons que dans les années 1970 l’habitude avait commencé à se répandre d’appeler ces commerces des accommodations (« je vais à l’accommodation acheter du lait, de la bière »). Dans les premières années de cette décennie, sous la direction linguistique de Jean-Claude Corbeil, l’Office de la langue française avait proposé l’appellation dépanneur alimentaire (je me rappelle qu’une terminologue de l’époque, Thérèse Villa, tenait fermement à l’adjonction de l’adjectif). La proposition a été bien acceptée mais l’usage l’a immédiatement tronquée pour ne conserver que dépanneur. C’est sans doute la proposition de l’Office qui s’est répandue le plus rapidement. Le mot s’est même intégré très tôt non seulement dans l’anglais parlé à Montréal, où il a été réduit à dep, mais aussi dans la langue écrite. Dans le Montreal Star du 15 novembre 1973 on pouvait lire : « Business Opportunities... grocery licenced, butcher, fruit and vegetables. Near Verdun metro. Ideal for ‘depanneur’. » Même le Trésor de la langue française au Québec (TLFQ) n’a pas d’attestation plus ancienne en français. Dans la McGill Tribune du 28 novembre 2017: « Deps are ubiquitous all over Quebec, especially near McGill’s Downtown campus. » On peut trouver aussi des attestations dans la presse anglophone hors Québec.

Dépanneur a été normalisé par l'Office de la langue française en 1983. Il est entré en 2015 dans l’Oxford English Dictionary sous la forme depanneur :

Canadian.

Esp. in Quebec: a small local shop selling goods such as groceries, newspapers, cigarettes, beer, and wine; a convenience store.

Also shortened to dep.

Je ne vois pas ce qu’on peut reprocher à cette proposition de l’Office. Pour une fois, à l’époque contemporaine, que le Québec exporte un mot dans la langue majoritaire de l’Amérique du Nord (exception faite, évidemment, des noms propres : Cirque du Soleil, Céline, etc.).

 

 

jeudi 19 mars 2026

C'est gonflé!


L’Organisation internationale de la Francophonie vient de publier, comme elle le fait tous les quatre ans, son rapport sur La langue française dans le monde. Ses chiffres sont basés sur les travaux de l’Observatoire démographique et statistique de l’espace francophone (ODSEF).

Mon feu ami Robert Chaudenson a souvent critiqué les travaux de l’ODSEF et ses chiffres qu’il jugeait gonflés, en particulier dans son blog de Mediapart (pour des exemples, cliquer ici et ici) : « D’où sortent de tels chiffres… sinon du chapeau francophone ? On s'abstient naturellement soigneusement de dire selon quelles méthodes on est arrivé à de telles conclusions absurdes et qui l’a fait. »

Dans un texte publié aujourd’hui dans Le Devoir, le directeur de l’ODSEF, Richard Marcoux, proteste parce que, dans la préface du rapport, on a… gonflé les statistiques qu’il avait lui-même fournies : « l’ODSEF a pu estimer à 348 millions le nombre de francophones en 2025. Cette estimation se trouve ignorée dans la préface et l’avant-propos du rapport [...] au profit d’un nombre, 396 millions, qui s’appuie pour sa part sur ce qu’on nous présente comme une nouvelle approche, mal documentée et qui, à l’encontre de nos avis, ajoute 48 millions de personnes. »

 

mercredi 25 février 2026

Mais que (locution conjonctive)

 

L’autre jour, j’entendais, dans une série télévisée, la locution conjonctive mais que signifiant « quand, lorsque, dès que ». Le Trésor de la langue française au Québec (TLFQ) en a enregistré 36 attestations de 1538 (Jacques Cartier) à 2000.

On trouve dans le supplément du Littré :

Mais que, ancienne conjonction qui est aujourd'hui hors d'usage, et qui signifiait dès que. Vous pouvez penser comme il fera, mais qu'il soit [dès qu'il sera] doyen des cardinaux, Malherbe, Lexique, éd. L. Lalanne. L'affection avec laquelle j'embrasserai votre affaire, mais que je sache [dès que je saurai] ce que c'est, vous témoignera…, Malherbe, ib. Cette conjonction est encore très usitée dans les campagnes normandes.

 

Cet usage a aussi été relevé dans le Glossaire du parler français au Canada :


L’emploi de mais que au sens de « lorsque » n’est pas sorti de l’usage au Québec, du moins dans la langue parlée, puisqu’on peut l’entendre à la télévision. Pourtant, cette locution conjonctive ne figure pas dans Usito. Le dictionnaire en ligne se vante de rendre compte de l’usage québécois qu’il connaît pourtant bien mal, je l’ai souvent montré.


lundi 16 février 2026

Gunperson, la neutralisation du genre en anglais


Pour les Linguistes atterré·e·s, « l’anglais ne connaît pas de genre grammatical » (Le français va très bien, merci, Gallimard, coll. « Tracts », 2023). Pourtant, nombre d’anglophones, surtout des universitaires semble-t-il, signent leurs courriels en faisant suivre leur nom des pronoms que l’on doit utiliser pour s’adresser à eux/elles/ielles. Si l’anglais ne connaît pas de genre grammatical, on se demande pourquoi, depuis des années, on sent la nécessité de remplacer « chairman » par « chairperson », voire « chair » tout court. Une police locale de Colombie britannique en parlant de « gunperson » plutôt que de « gunman » (ou « gunwoman ») vient de nous offrir un nouvel exemple de ce dégenrement à la suite de la récente tuerie dans une école :

 

‘Gunperson’ in a ‘dress’ behind Canada’s deadliest school shooting in decades, horrified Tumbler Ridge students reveal

By

Chris Bradford

[…]

The identity of the shooter has not been released.

An initial alert issued about an active shooter at the school Tuesday afternoon described the suspect as a “female in a dress.”

The police superintendent later described the shooter as a “gunperson” in a press briefing, the Telegraph reported — fueling speculation that they may have been transgender.

New York Post, Feb. 11, 2026, 4:03 a.m. ET

 

CNN a été plus spécifique quant au genre : « an 18-year-old woman killed at least eight people and wounded dozens. »

Le Devoir du 12 février décrit l’auteur de la tuerie comme « une femme de 18 ans ». Aux infos d’Ici Première (Radio-Canada), on ne parlait que d’une jeune fille même si une personne interviewée dans le reportage faisait référence à un « him ».

Pour Sky News Australia, dont le moins qu'on peut dire est qu’il est  loin d'être woke, le tireur est un homme : « A deranged transgender high-school dropout went on a shooting spree at a British Columbia high school killing eight including his mother and stepbrother before turning the gun on himself. »

Dans une entrevue qu’il a donnée récemment à Stephan Bureau, Christian Rioux nous apprenait que, si Normand Baillargeon avait quitté le Devoir, c’est qu’il refusait les changements qu’on voulait lui imposer dans un article qu’il avait écrit sur la question trans.

Depuis que j’ai créé ce blog, je crois que c’est la première fois que j’aborde un cas aussi chimiquement pur de linguistiquement correct (et qui est aussi politiquement correct).

 

mercredi 11 février 2026

Avoir de la neige sur la planche


J’entends ce matin à la radio parler des compétitions de surf des neiges aux Jeux olympiques de Milan-Cortina. Pour parler de cette discipline sportive, trois termes sont en concurrence au Québec : surf des neiges, planche à neige, snowboard. Sur le site du Comité olympique canadien et sur celui de France Info, on ne trouve que snowboard. Radio-Canada utilise surf des neiges. Quant au Grand Dictionnaire terminologique (GDT) de l’Office québécois de la langue française (OQLF), après avoir privilégié surf des neiges il lui préfère maintenant planche à neige.

J’ai écrit deux billets critiquant la position de l’OQLF :

Surfer sur la québécitude

La victoire des endogénistes, une victoire à la Pyrrhus

 

 

dimanche 25 janvier 2026

Tragediante, commediante

 

Samedi dernier, Le Devoir publiait une critique de Macbeth, pièce actuellement à l’affiche du théâtre du Nouveau Monde dans une traduction (vieille) de Michel Garneau et dans une mise en scène de Robert Lepage. On a dit que c’était Macbeth chez les motards criminels : « Les motos, les vêtements de cuir, les armes, les chaînes et les crinières, ça sert essentiellement à déclencher quelques fous rires, et ce, dès la scène d’ouverture, dans laquelle un homme est malencontreusement entraîné au fond du fleuve par un bloc de béton» (Christian Saint-Pierre, «’Macbeth’ : varser l’sang », Le Devoir, 23 janvier 2026).

Pour le critique du Devoir, « […] le spectacle présente une sobriété (pour une création de Robert Lepage) qui permet à la véritable vedette, la traduction limpide et truculente de Garneau, inspirée du français colonial du XVIIe siècle, de briller de tous ses feux. ‘ J’ai quasiment oublié l’goût d’la peur. Y fut un temps où c’qu’des cris pareils m’ara’ent glaçé ’es sensses, qu’les ch’feux m’a’ra’ent dressé su’a tête comme des couleuv’ en entendant hurler d’même. Mé j’doés t’ête ben rassasié d’horreurs. Pardu dans mes pensées meurtriéres, l’effrayant, l’épouvantabe arrivent pus à m’fére de quoé.’ »

Sur QUB radio, Richard Martineau n’a pas aimé cette version en québécois datant de 1978. Il estime que les Québécois sont aujourd’hui plus instruits et qu’ils doivent avoir accès à une version en français contemporain. On peut entendre ses commentaires dans cette vidéo:

 


Ce que je trouve le plus curieux, c’est que les deux critiques cités font référence à l’humour de la mise en scène. Pour celui du Devoir, « […] Dominique Quesnel provoque certainement les plus grands rires d’une soirée qui démontre, pour le meilleur et pour le pire, que Robert Lepage n’a rien perdu de sa propension au gag, quitte à rendre la scène finale plus grotesque que tragique. » Peut-on pousser l’appropriation culturelle et le non-respect de l’auteur jusqu’à introduire des éléments de comique dans une tragédie ? À vrai dire, cela est une question oiseuse dans un pays qui s’est doté d’une École nationale de l’humour. Et où l’on prend au tragique la moindre déclaration du président Trump et au sérieux celles de l’histrion Macron.


mercredi 7 janvier 2026

La baisse de la réussite scolaire n’est pas récente


Dans plusieurs centres de services scolaires (CSS) de la province, la réussite scolaire des élèves s’est effritée l’an dernier, a constaté Le Devoir. […]

[…] le rapport annuel [du CSS de Montréal] mentionne que « les taux de réussite en français ont baissé, notamment chez les élèves du primaire ayant un plan d’intervention », de même que chez ceux du secondaire ayant fréquenté une classe d’accueil au cours des cinq dernières années.

Le taux de diplomation et de qualification des élèves après sept ans a par ailleurs diminué de 2 % à l’échelle du Québec entre 2023 et 2024. Une descente qui s’élève à 3,2 %, en moyenne, dans l’ensemble du réseau montréalais.

— Zacharie Goudreault, « Les taux de réussite des élèves préoccupent au Québec », Le Devoir, 7 janvier 2026.

 

Il est curieux que Le Devoir présente la baisse de la réussite scolaire comme s’il s’agissait d’un phénomène qui daterait de 2023. En 2024, il titrait : « Des résultats à la baisse aux examens ministériels de français » et il expliquait : « le taux de réussite à l’épreuve ministérielle d’écriture de 5e secondaire se chiffre à 70,7 % dans l’ensemble de la province, une diminution de quatre points de pourcentage [< percentage point, point, tout court, en français] par rapport à 2023 (74,8 %). »

En 2000, le taux de réussite était de 90 % en 5e secondaire. En 2024, il était tombé à 71 %.

Pour plus de détails, voir mon billet « Des chiffres et des lettres : les résultats de 5e secondaire ».

 

 

lundi 5 janvier 2026

Des nouvelles du Daily Myles


Le Devoir a publié dimanche sur son site le texte de la pétition concernant le congédiement du chroniqueur Christian Rioux, avec la liste des 420 signataires. Rien, bien évidemment, dans l’édition papier d’aujourd’hui.

Les personnes qui n’étaient pas prises par les festivités de la nouvelle année ont eu hier la possibilité de faire des commentaires sur le site du journal, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui.

La direction a réaffirmé sa position : « La fin de cette collaboration n’est aucunement liée aux opinions exprimées par M. Rioux. Elle s’inscrit plutôt dans un contexte où les conditions nécessaires à des échanges professionnels respectueux et à un fonctionnement harmonieux de la rédaction ne pouvaient plus être pleinement réunies. » À 5 500 km de distance, Christian Rioux réussissait à empoisonner le climat de travail à Montréal. Bravo l’artiste !

La gestion de la crise a été parfaite. Congédiement au début de la période des Fêtes pendant que les gens étaient occupés ailleurs. Publication de la pétition juste avant la reprise des activités normales. Où était l’urgence de signer la lettre avant le 1er janvier à minuit ?

Pour l’instant, les pétitionnaires semblent les dindons de la farce. À moins qu’il n’y ait une reprise de la mobilisation. Des dizaines de personnes qui n’étaient pas au courant de la démarche ont manifesté leur volonté d’y adhérer.

Daniel Turp indique sur sa page Facebook que « [p]lusieurs signatures nous sont parvenues depuis lors et la liste complète et actualisée des signatures est accessible à l’adresse : https://e4db1137-1275-470c-bd18-7eebcf33e2a9.usrfiles.com... Il est possible d’ajouter d'autres noms à cette liste en faisant parvenir un courriel aux adresses suivantes : daniel.turp (à) umontreal.ca et ericouellet.avocat (à) gmail.com. »

 

 

lundi 29 décembre 2025

Le beau cadeau de Noël de Christian Rioux


C’est par sa page Facebook que nous avons appris que Christian Rioux avait été congédié par le Devoir. Le quotidien s’est déjà débarrassé de Normand Baillargeon, Lise Payette, Antoine Robitaille de façon tout aussi élégante.

Sur la page Facebook de Richard Martineau, Christian Rioux explique les raisons de son départ. Extraits : « …depuis le changement de direction, je n’étais pas dans les grâces de la nouvelle équipe. […] …la rédactrice en chef a décidé de resserrer son contrôle sur les chroniqueurs. On m’a par exemple refusé une chronique sur le changement de nom des Dix petits nègres d’Agatha Christie. C’était un mois exactement avant que ce débat n’éclate au Québec avec la suspension de Verushka Lieutenant-Duval à l’Université d’Ottawa. Il y a deux ans, ce contrôle s’est encore resserré virant en une sorte de guérilla permanente. […] Ce harcèlement s’est accentué avec la mise en place d’un groupe de « fact checking » qui est aussi en partie un comité de censure destiné à remettre les chroniqueurs dans la droite ligne. […] sous prétexte d’éthique, ce « fact checking » s’exerce minutieusement sur tous les textes qui concernent l’islam, l’immigration ou le genre, mais à peu près pas sur ceux qui concernent la politique française, la culture ou l’Union européenne. »

Comme par hasard, une note de service de la direction du journal a en partie fuité :

 


On notera que la direction prévoyait qu’il y aurait « une petite tempête ». Ce genre de fuite est typique de la gestion de crise et laisse supposer que la tempête est plus grosse qu’on l’avait prévu. Il pouvait donc être utile d’instiller l’idée que le comportement de Christian Rioux était de nature à nuire à « un environnement de travail sain et respectueux pour l’ensemble du personnel du Devoir, syndiqués et cadres compris ». Quelle est donc cette direction incapable de gérer un chroniqueur basé à 5 500 km du siège social ?

La note de service mérite quelques commentaires linguistiques. La datation est en anglais. L’appellation « groupe pour la rédaction » est pour le moins bancale. « Un dernier texte de salutation » : serait-ce donc que Christian Rioux avait l’habitude d’écrire des textes de salutation ? On notera l’euphémisme : on n’ose pas dire faire ses adieux. Je crois deviner l’identité de l’auteur (oserais-je dire de l’autrice ?) de ce texte.

Plus de 200 personnalités ont accepté de se joindre au mouvement lancé par le constitutionnaliste Daniel Turp « pour interpeller Le Devoir afin qu’il soit fidèle à sa propre exigence ». Il écrit sur sa page Facebook : « je vous invite à me contacter directement par courriel à l’adresse daniel.turp(à)umontreal.ca et vous ferai parvenir l’information relativement à cette mobilisation ».

 

 

mercredi 17 décembre 2025

Phénomènes identitaires


Dans les années 1980, j’ai participé à un colloque dans une fac de gauche, expression qui est rarement un oxymore en France. Une linguiste communiste a tenu à commencer son intervention en précisant son lieu de parole, comme c’était la mode alors : je vous parlerai du lieu de la praxématique.

Aujourd’hui la mode a évolué. Dans le monde anglo-saxon, on trouve maintenant des gens qui précisent les pronoms que l’on doit utiliser pour parler d’eux (cliquer ici). On en a eu récemment une illustration lors d’une assemblée au Royaume-Uni de Your Party, nouveau parti qui rêve d’une alliance communiste, islamiste et trans. Un participant, j’use du masculin parce que j’ai d’abord pensé que c’était un homme, a commencé son intervention en disant « I use she pronouns » (voir la vidéo : https://www.youtube.com/watch?v=ECMde0hTOpQ&t=551s).

 


Rêvons un peu et réécrivons l’histoire. Imaginons le président Félix Faure expirant dans un boudoir à l’Élysée en suçurant :

 



mercredi 19 novembre 2025

Brownie, brown, brun : l’argot québécois, le parent pauvre de la lexicographie subventionnée

Les querelles intestines du Parti libéral du Québec révélées par le Journal de Montréal/de Québec, nous ont appris le sens argotique du mot brownie : « Ce que dit le journal, c’est que dans le jargon populaire, un brownie peut vouloir dire un billet de 100 $ » (Radio-Canada, mercredi 19 novembre 2025, « Le PLQ en crise : Marwah Rizqy suspendue »). Pour Isabelle Porter du Devoir, le mot aurait plutôt été utilisé dans une conversation en anglais : « l’une des deux personnes affirme en anglais que les membres reçoivent un ‘ brownie ‘ pour voter. Cette expression est parfois utilisée pour faire référence à des billets — bruns — de 100 $ ».

J’ai consulté Usito, notre dictionnaire national (au sens qu’il est payé à même nos impôts), mais il n’est d’aucune utilité dans ce cas, il n’enregistre brownie qu’au sens de « carré au chocolat et aux noix ». L’intelligence artificielle est ici plus utile :

While "brownie" isn't a common Canadian slang term for $100, the slang term "brown" or "brun" is used, particularly in Quebec, to refer to a $100 bill due to its color.

"Brown": This slang term is used in both English and French-speaking parts of Canada. For example, a Québécois person might say, "ça va te coûter une coup' de bruns" (it will cost you a couple of brown notes).

Québécois often refer to the 100$ note as "un brun".

Dans Usito, vous ne trouverez pas brun au sens de « billet de 100 dollars ». C’est de l’argot québécois.

L’entrée brun dans Usito est particulièrement déficiente. On n’y trouve que deux sens : « couleur brune » et « matière colorante brune ». Aucune mention d’un beau brun ni d’une belle brune. Ni de brune pour désigner une cigarette ou une bière. Acceptions que l’on trouve dans le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui (le Robert québécois).

 


Perplexité


À la suite de la sotte affirmation des linguistes atterré·e·s que « l’anglais ne connaît pas de genre grammatical » (p. 17), j’ai écrit un billet où je rappelais qu’en anglais contemporain on se servait du pluriel dans certains cas pour éviter de préciser le sexe d’une personne : Every child expects their mother to love them (cliquer ici pour lire mon billet « Un pluriel fort singulier »).

J’ai reçu ces jours derniers un courriel de mon libraire annonçant la parution d’un ouvrage d’un auteur vivant à Québec. Dans ce message, l’utilisation du pluriel pour désigner une seule personne est particulièrement déroutante :

Before becoming a science-fiction writer, Geoffreyjen Edwards led a successful career as a full-time scientist. They populates their world-building by drawing on experience in fields as diverse as astrophysics, AI, geomatics, design, disability studies and more. Messioph: The First Book of Ido is the sequel of their first published science-fiction novel, Plenum: The First Book of Deo.

Having taken on the role of Editor-in-Chief of their publisher, Untimely Books, Dr. Edwards will present other books in addition to their own. 

 

Je parviens difficilement à suivre l’évolution de la grammaire woke. Ou bien, dans ce cas-ci, s’agit-il tout simplement de l’accumulation de bourdes ?

 

jeudi 30 octobre 2025

In memoriam Louis-Jean Calvet


Je viens d’apprendre le décès de Louis-Jean Calvet, figure marquante de la sociolinguistique francophone.

Extrait du communiqué de Michelle Auzanneau :

C’est avec une grande tristesse que je vous annonce le décès de Louis-Jean Calvet. Il est parti hier, 29 octobre, dans le pays qui l’a vu naître en 1942, la Tunisie.

Pionnier de la sociolinguistique française, son travail a marqué et influencé la réflexion de nombre de chercheuses et de chercheurs à travers le monde. Après avoir enseigné à l’université René Descartes-Sorbonne, créé le Laboratoire de sociolinguistique et la revue Plurilinguismes dans cette même université, il a poursuivi ses activités à l’université d’Aix-en-Provence jusqu’à sa retraite. Une retraite qui n’a pas mis de terme à ses activités, bien au contraire.

Défricheur, érudit, chercheur infatigable, ayant continuellement un ouvrage en cours, une conférence à donner, un avion à prendre, il nous laisse un héritage intellectuel considérable dans de nombreux domaines. Spécialiste de la chanson française, il connaissait ce monde de l’intérieur, y comptait des amis proches et a produit plusieurs biographies d’auteurs. Les nombreux hommages qui lui ont été rendus (colloques, ouvrages, BD) et son autobiographie témoignent de son œuvre.

*   *   *

J’ai connu personnellement Louis-Jean Calvet en 1997 quand je suis devenu membre du comité scientifique du réseau Sociolinguistique et dynamique des langues de l’Agence universitaire de la Francophonie. Nous avons participé ensemble aux Journées scientifiques du réseau à Rabat et à Ouagadougou. Ensemble nous avons été membres du comité scientifique des revues Marges linguistiques et de la Revista de Llengua i Dret. Il s’intéressait beaucoup à la chanson et j’ai été étonné, lors de sa dernière visite à Québec, de l’entendre me parler des Cowboys fringants.

 

Journées scientifiques de Rabat
Au premier rang, LJC est le deuxième à partir de la droite


 

mardi 28 octobre 2025

Tenir les cordons du poêle


Récemment, au cours d’une recherche, je suis tombé sur une expression que je ne connaissais pas : les coins du poêle, tenir les coins du poêle.

Usito définit ainsi poêle :

 


Comme à son habitude, Usito présente une version tronquée de la définition du Trésor de la langue française informatisé (TLFi) :

RELIG. CATH.

A. − Drap funéraire de couleur noire pour un adulte, blanche pour un enfant, qui recouvre un cercueil lors d'une cérémonie mortuaire, et dont les cordons sont tenus par des assistants durant le cortège. Le cercueil était porté par des marins, et entouré par les autorités de Saint-Malo, qui tenaient les cordons du poêle funèbre (J.-J. Ampère, Corresp., 1848, p.166).

Comparaison :

TLFi : Drap funéraire de couleur noire pour un adulte, blanche pour un enfant, qui recouvre un cercueil lors d'une cérémonie mortuaire, et dont les cordons sont tenus par des assistants durant le cortège.

Usito : Drap mortuaire, noir pour un adulte, blanc pour un enfant, recouvrant un cercueil lors de funérailles.

Le TLFi a été publié entre 1971 et 1994. Usito est un ouvrage en ligne (depuis 2009), pouvant en principe être mis à jour régulièrement. Il est donc curieux de constater qu’Usito ne signale pas que l’acception de poêle « drap funéraire » est vieillie, la coutume de tenir les coins d’un drap funéraire ayant même disparu  avec le drap lui-même. Pourtant les promoteurs d’Usito n’ont cessé de vanter leur système de marquage des mots qui, dans le cas présent, est déficient.

Source : Fédération québécoise des sociétés de généalogie

Le dictionnaire de l’Académie, dont on a l’habitude de se gausser, offre une définition qui tient davantage compte des coutumes contemporaines :

Drap mortuaire noir ou violet dont on couvre le cercueil lors des cérémonies funèbres. Expr. Tenir les cordons du poêle, naguère, tenir les cordonnets reliés à ce drap et, aujourd’hui, marcher à côté du cercueil ou immédiatement derrière.

Je n’ai trouvé qu’une attestation récente de coins du poêle dans la presse québécoise, encore s’agit-il d’une citation d’un texte de 1918 : « porteurs des coins du poêle » (Aux quatre coins, Journal communautaire d’Ascot Corner, avril 2014, volume XXIX/3).

Dans le Bulletin du parler français au Canada (avril 1903, dans la section « Sarclures »), j’ai trouvé cette citation : « Les coins du poèle étaient six pompiers. » Avec cette critique : « On écrit poêle. Et puis, des pompiers qui sont des coins de Poêle !... Lisez : “ Les coins (ou les cordons) du poêle étaient portés (ou tenus) par six pompiers” ». Oublions le fait qu’il y avait six coins… La graphie critiquée, poèle, est pourtant celle que l’on trouve dans Littré (« poèle : Drap dont on couvre le cercueil pendant les cérémonies funèbres, et dont quelquefois, par honneur, les coins sont tenus, pendant la marche du convoi, par certaines personnes »).

 

lundi 27 octobre 2025

Jusqu’où peut-on descendre dans l’anglicisation?

  

Capture d'écran du Soleil, quotidien de Québec:

 


Quand on sait le français, on ne dit pas « prendre la rue » mais « descendre dans la rue » ou « manifester ». En revanche, en anglais on dit «to take to the street».

 

lundi 20 octobre 2025

Délivrez plutôt Boualem!

 

Élisabeth Borne a assuré samedi « avoir délivré » la feuille de route fixée par Emmanuel Macron (Le Figaro, 10 juillet 2023)

À force de « délivrer », Élisabeth Borne s'est abîmée : elle a utilisé 23 fois l'article 49-3 de la Constitution… (Mediapart, 24 décembre 2023)

Sur la Grèce, l'Europe, la conjoncture française et les réformes, Emmanuel Macron voulait délivrer un message optimiste (L’Express, 24 juin 2015)

La capacité de l'État à “délivrer du concret” est devenue le grand enjeu du quinquennat (Le Monde, 22 juillet 2019

… lorsque le Président lui demande en janvier 2025 de rendre possible le règlement des péages par téléphone, réagissant à la vidéo TikTok d’un conducteur disant avoir été mis à l’amende pour cela, Bruno Retailleau assure à La Dépêche : "Si c’est le Président qui le demande. Un ministre est là pour délivrer." (La Dépêche, 17 octobre 2025)

Dans la Macronie on délivre mais Boualem Sansal n’est toujours pas libéré.

Cet usage du verbe délivrer vient vraisemblablement de l’anglais, où il est d’ailleurs critiqué. Dans son dernier roman, Our Evenings, l’écrivain britannique Alan Hollinghurst met ces mots dans la bouche d’un personnage qui est ministre des Arts :

‘We’re tightening our belts in the Arts sector’, said Giles, ‘as everyone of us is in all areas of life. But we’re committed to delivering a leaner, better future for our theatres and orchestras and arts organizations’. I think it was the first time I’d heard the cant use of ‘deliver’ […] (Our Evenings, p. 422)

Le romancier traite cet usage de jargon. La définition de cant dans Wikipedia est limpide : « A cant is the jargon or language of a group, often employed to exclude or mislead people ».



*   *   *

Autre exemple de jargonnage, la locution être en capacité, fréquente dans la bouche de l’actuel président de la France quand il ne zozote pas en anglais : « Il faut être en capacité de financer les start-up très vite et très fort » (Libération, 9 novembre 2015). Pour Radio-France, « ce ne sont pas les libéraux qui ont importé ce terme managérial en politique mais la gauche. Ségolène Royal, en 2007, l’utilisait déjà beaucoup » (« Pourquoi la locution "être en capacité" a remplacé le verbe "pouvoir" dans le langage politique ? »,  Radio-France, 7 mai 2020).

*   *   *

Dernier exemple de jargonnage, l’emploi de l’adjectif orthogonal :

Le sénateur Max Brisson, porte-parole du groupe LR : "Nous avons un certain nombre de décisions prises par le gouvernement de monsieur Lecornu qui sont orthogonales de nos valeurs et de nos convictions" (site TF1, 15 octobre 2025)

… l'ex porte-parole du gouvernement Sophie Primas assure sur RTL "ne pas avoir que des désaccords avec le RN". "S'il y a un contrat de gouvernement avec des idées et des mesures qui ne sont pas orthogonales à nos convictions, eh bien travaillons ensemble", lance encore cette très proche de Gérard Larcher avant de finalement rétropédaler et de ne plus assumer cette tentative d'union des Droites. » (site BFMTV; L’Humanité, 8 octobre 2025)

Des mesures qui ne sont pas orthogonales à nos convictions ?

Encore une fois, cet usage vient vraisemblablement de l’anglais même si je ne l’ai pas trouvé dans les ouvrages de référence majeurs accessibles en ligne (Oxford, Cambridge, Collins) à l’exception du Wiktionary. Dans le site English Language and Usage, on signale qu’orthogonal peut signifier « not relevant » ou « unrelated » et on trouve cet exemple : « I'm not fighting you. Our opinions differ, that's all. They're orthogonal ». Un juge américain s’est même étonné de l’usage de ce mot, comme le rapporte le Washington Post (12 janvier 2010) :

Supreme Court justices deal in words, and they are always on the lookout for new ones.

University of Michigan law professor Richard D. Friedman discovered that Monday when he answered a question from Justice Anthony M. Kennedy, but added that it was "entirely orthogonal" to the argument he was making in Briscoe v. Virginia.

Friedman attempted to move on, but Chief Justice John G. Roberts Jr. stopped him.

"I'm sorry," Roberts said. "Entirely what?"

"Orthogonal," Friedman repeated, and then defined the word: "Right angle. Unrelated. Irrelevant."

Il y a 55 ans, Robert Beauvais avait écrit L’hexagonal tel qu’on le parle pour décrier le langage prétentieux à la mode en politique, à la télévision, dans l'université. La langue a depuis évolué. On parle maintenant l’orthogonal dans les hautes sphères du pouvoir en France.

 

lundi 22 septembre 2025

L’intégrabilité des emprunts/2


Dans mon billet du 28 mars 2023 sur l’intégrabilité des emprunts, j’annonçais une suite qui porterait sur les critères sémantiques d’intégration.

Rappelons d’abord ce qu’est un anglicisme sémantique. C’est un sens nouveau donné à un mot français sous l’influence de l’anglais. Comme le disait le premier (1980) Énoncé d’une politique relative à l’emprunt de formes linguistiques étrangères de l’Office (pas encore québécois) de la langue française : « L’emprunt sémantique peut se produire sous l’influence de formes apparentées (to realize, réaliser) ou d’une correspondance de sens entre les deux mots, mais dans un autre champ de signification » (copy, copie pour désigner un exemplaire de livre).

Il faut distinguer l’emprunt sémantique du calque. Ce dernier est la traduction littérale en français d’une expression d’une autre langue (low profile, profil bas). La notion de calque s’applique également à un mot simple, analysable en éléments, que l’on traduit littéralement (listing, listage). Pour qu’il y ait calque, il faut donc qu’il y ait au moins deux éléments (deux unités minimales porteuses de sens).

Ces distinctions ont été rendues plus obscures dans les deux versions subséquentes de politique des emprunts linguistiques de l’Office québécois de la langue française (OQLF).

Raisonnons à partir de quelques exemples.

Bris d’égalité est une traduction littérale de tie break. Pour le Grand Dictionnaire terminologique (GDT), « bris d'égalité est un calque morphologique acceptable du terme anglais tie-break, qui s'intègre bien au système morphosémantique du français. » Sur ce calque, je citerai le linguiste français Louis-Jean Calvet :

Début mai, étant à Québec pour un colloque, j'avais noté un usage proprement québécois dans le vocabulaire du tennis consistant à utiliser bris d'égalité à la place de l'anglais tie break pour désigner ce qu'on appelle en français hexagonal jeu décisif […]. Je me rends compte aujourd'hui que l'expression est généralisée : balle de bris pour balle de break, briser le service du rival, avoir une chance de bris, etc. Ce qui est frappant, ou du moins ce qui me frappe dans cette volonté québécoise de « désaméricaniser » le lexique, c'est que pour comprendre des formes que nous n'employons pas en France il suffit le plus souvent de se demander à quoi elles correspondent en anglais. Pour comprendre balle de bris il faut passer par balle de break. […] on a souvent l'impression que l'on suit au Québec une troisième voie consistant à traduire mot à mot de l'anglais. En d'autres termes, les Québécois ont tendance, lorsqu'ils suivent les instructions officielles, à parler anglais en français. C'est-à-dire que la néologie se ramènerait souvent pour eux à la traduction, ou plutôt à ce qu'on appelle en termes techniques le calque. Le visage de la langue en est bien sûr transformé. Mais, surtout, cette tendance me semble conforter au plus haut point la domination de l'anglais.

Il ajoute :

Franciser ainsi l'anglais en croyant lui résister constitue un phénomène étrange que j'aurais tendance à analyser non pas en termes linguistiques mais plutôt en termes psychanalytiques. J'écris ces quelques lignes en écoutant d'une oreille distraite une chaîne de télévision québécoise et j'entends sauver de l'argent, qui est bien sûr une traduction de to save money pour dire économiser. Il s'agit là d'une forme populaire, mais les responsables québécois de la politique linguistique me paraissent aller strictement dans le même sens. (Billet du 24 juillet 2008, en ligne sur le site de Louis-Jean Calvet.)

(Louis-Jean Calvet parle de phénomène étrange qu’il faudrait analyser en termes psychanalytiques plutôt que linguistiques. Suis-je le seul à avoir constaté que les deux grandes lois linguistiques québécoises, la loi 22 et la loi 101, sont dues à deux psychanalystes ?)

Deuxième exemple : l’évolution sémantique récente du mot communauté au détriment de collectivité. Il y a quelques décennies, le mot communauté utilisé sans autre précision désignait au Québec presque toujours une communauté religieuse. Au début, je trouvais fort curieux d’entendre parler de condamnation à des travaux dans la communauté ou d’entendre des autochtones s’inquiéter des répercussions de telle ou telle décision gouvernementale dans la communauté. Évidemment, il s’agissait d’un emprunt à l’anglais. Aujourd’hui, l’emploi de communauté au sens de collectivité semble être passé dans l’usage québécois. Au Québec, c’est sous l’influence de l’anglais qu’on donne à communauté un sens qui est plutôt celui de collectivité, c'est-à-dire ensemble organisé de la population coïncidant avec une subdivision du territoire, jouissant de la personnalité morale et ayant le pouvoir de s'administrer par un conseil élu.

Dernier exemple : bris d’eau, traduction littérale de water break (on entend aussi régulièrement à la radio bris d’aqueduc). Il s’agit tout simplement de la rupture d’une conduite d’eau. L’expression bris d’eau est une absurdité sémantique. Mais en vertu du principe saussurien de l’arbitraire du signe*, cette suite de sons absurde finira peut-être par être associée au concept de rupture de conduite. Comme le disait joliment le GDT dans la fiche « jouabilité » (aujourd’hui révisée), « parfois, les mots finissent par prendre le sens que l’usage leur donne ».

Ces exemples montrent à quel point il peut être vain de chercher des critères sémantiques pour filtrer les emprunts à une langue étrangère.

Ma conclusion générale au présent billet et au billet du 28 mars 2023, c’est qu’il n’y a pas de critères infaillibles et universels pour décider de l’acceptation ou de l’intégrabilité des emprunts linguistiques. Même les difficultés phonétiques peuvent être contournées. On trouvera toujours un moyen d'intégrer les mots étrangers si on y tient vraiment ou si l’on doit le faire : un présentateur de journal télévisé trouvera le moyen de prononcer Brno (ville tchèque) ou Wrocław (ville polonaise). Il faut donc se résoudre au cas par cas. C’est revenir à la sagesse du premier énoncé de politique linguistique de l’Office (1980) : les « critères [d’acceptation ou de rejet] ne doivent pas être considérés isolément, mais […] ils doivent être appliqués comme un ensemble pondéré pour chaque cas d’emprunt ou de calque » (p. 15).

Les optimistes irréductibles voudront faire valoir que l’Office québécois de la langue française peut toujours filtrer les anglicismes dans les domaines de spécialité. On peut toutefois douter de la volonté de l’organisme d’aller dans ce sens quand on considère sa pratique. À titre d’exemple, alors qu’on aurait pu croire à la fin des années 1990 que le calque tête-de-violon était en régression au profit de crosse de fougère qu’il tentait d’imposer jusque-là, l’Office, au lieu d’orienter l’usage dans la langue commerciale, se contente de constater depuis un quart de siècle : « dans l'étiquetage de produits commerciaux, l'usage n'est pas encore fixé ». Désormais, quand l’Office intervient, c’est le plus souvent pour censurer les anglicismes lexicaux (les mots anglais tels quels) et pour entériner l’usage de calques ou en proposer de nouveaux. La belle affaire ! Nous sommes toujours au même point qu’en 1879 quand Jules-Paul Tardivel décriait « l’habitude, que nous avons graduellement contractée, de parler anglais avec des mots français ».

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*Pour Ferdinand de Saussure, le signe linguistique est une double entité : le signifiant (le son, l’image acoustique) et le signifié (le concept). Le lien entre les deux parties est arbitraire.

 

lundi 8 septembre 2025

Les Linguistes atterré·e·s et la domination de l’anglais


En 2023 paraissait le tract Le français va très bien, merci du collectif des Linguistes atterré·e·s (Gallimard, coll. « Tracts »). J’ai déjà eu l’occasion de publier un billet sur une des pseudo-vérités qu’ils assènent dans ce pamphlet : « L’anglais ne connaît pas de genre grammatical » (cliquer ici pour lire ce billet).

Lionel Meney a publié l’année dernière La sociolinguistique entre science et idéologie. Une réponse aux Linguistes atterrées (Limoges, Lambert-Lucas). L’annonce de cette parution sur un fil de discussion a suscité une polémique lancée par une linguiste subcarpatique ou moldo-valaque (lire mon compte rendu de l’incident en cliquant ici).

Une critique d’un chapitre de ce livre (« Le français n'est pas ‘envahi’ par l'anglais ») a paru récemment dans un blogue de Médiapart. L’auteur, Vincent Doumayrou, est vraisemblablement un traducteur professionnel à en juger par les arguments qu’il utilise. Selon lui, « les LA [= Linguistes atterré·e·s] tombent en fait dans les mêmes travers que les personnes qu’ils prétendent pourfendre au nom de la science ». À noter qu’il a soumis ses critiques à quelques-uns des auteurs et dit qu’il n’en a reçu aucune réponse.

Vincent Doumayrou avertit que ses billets sont supprimés au bout d'une durée maximale de deux ans. Aussi je vais citer quelques extraits de son billet « Les linguistes atterrés se prosternent devant la domination de l'anglais » avant qu’il disparaisse dans les limbes d’Internet :

[…] le livre est un simple ouvrage d’opinion, mais d’opinions proférées avec l’assurance du sachant : pour cette raison, indépendamment même de ses thèses, sa lecture m’a procuré une impression de suffisance assez pénible.

J'ajoute aussi, à titre subsidiaire, m'étonner de l'énoncé suivant : « Les puristes [se plaignent] de ce qu'ils appellent [sic] les anglicismes » ; comme si cette notion n'avait de sens que dans la bouche des puristes. Pourtant, elle désigne un emprunt fait à l'anglais, comme le mot germanisme désigne un emprunt fait à l'allemand, hispanisme à l'espagnol, gallicisme au français : je ne comprends pas la réflexion des LA.

[…] au cours de leur histoire, les langues ont emprunté des mots et des tournures les unes aux autres. Mais au cours de l’histoire, les langues ont aussi une vocation de différentiation culturelle, elles ont formé le support de l’identité des peuples et de la construction des nations. 

[…] Et contrairement à ce que les LA laissent entendre par ailleurs, ce phénomène de construction de l’identité par la langue n’a rien de spécifique à notre pays. Ainsi, dans la Belgique unifiée du XIXème siècle, la Flandre a en bonne partie forgé son identité en réaction à l’influence du français.

De même, l’Angleterre a défendu sa langue par des lois contre le français – notamment le Statute of Pleading de 1362, qui fait de l’anglais la langue des actes de justice, sorte d’équivalent de l’Ordonnance de Villers-Cotterêts : quand ils fustigent la Loi Toubon, les partisans de l’anglais (dont les LA, qui glorifient le monde anglophone comme peu à cheval sur les règles de l’orthographe, ce qui est discutable mais sort du propos de ce billet) oublient qu’en son temps, l’Angleterre a aussi eu recours à des lois de protection linguistique.

[…] De plus et surtout, on peut très bien s’élever contre les anglicismes pour des raisons autres que nationalistes. Ainsi, les LA accuseraient-ils de « lecture nationaliste » des salariés qui lutteraient contre le jargon anglomane employé par l’encadrement, comme cela arrive parfois ?

[…] Il est d’ailleurs déroutant de voir ces derniers [= les LA] dénoncer la complication de l’orthographe française comme un outil de domination des sachants sur les non-sachants, et ne trouver aucune objection à l’anglomanie des élites, comme si cette dernière n'était pas élitiste aussi

[…] je trouve paradoxal que les LA présentent comme un risque tendanciel la disparition du français au profit de l’anglais, alors que leur thèse consiste précisément à affirmer que l’anglais ne menace pas le français... ils reformulent comme une hypothèse recevable la proposition qu’ils présentent quelques pages avant comme une idée reçue à combattre à tout crin…

[…]

Le chapitre s'abstient […] de toute dénonciation quant au fait que l'anglais évince progressivement les autres langues nationales, notamment dans l'enseignement supérieur et la recherche ou encore la vie des grandes entreprises. Dans les écoles de commerce, et petit à petit dans les écoles d'ingénieur, le cours en anglais est devenu la règle, et on peut difficilement éviter l’emploi du terme d’invasion… aucun mot, pourtant, pour dénoncer le risque de perte de domaine du français.

Pour lire le texte complet de Vincent Doumayrou, cliquer ici.

 

lundi 25 août 2025

La langue de par chez nous


Il y a de cela plusieurs années je me promenais rue Saint-Jean à Québec. Il y avait trois religieuses devant moi et j’entends l’une dire : « chez eux à elle sont venus en fin de semaine ». Peut-être avais-je déjà entendu l’expression mais je ne l’avais jamais remarquée.

Ne cherchez pas d’explication dans Usito, vous ne la trouverez pas. Non plus dans le Dictionnaire historique du français québécois. Il n’y a pas de quoi s’étonner, ce dernier est en cours de publication.

En revanche, Le Glossaire du parler français au Canada (1930) avait noté que « chez nous vont venir » signifiait « mes parents vont venir » :

 


On peut discuter de l’analyse faite par les rédacteurs du Glossaire : il est curieux de définir ce qu’ils considèrent comme une préposition par des syntagmes nominaux.

Je n’ai pas trouvé d’exemples de chez utilisé pour former un syntagme nominal sujet dans le fichier lexical du Trésor de la langue française au Québec.

Du point de vue étymologique, cet usage dérive du sens « dans la maison de » de la préposition chez. On trouve en français standard des exemples où « le groupe prép[ositionnel] peut être lui-même précédé d'une autre prép[osition] à valeur locale, le concept ‘dans’ étant alors neutralisé et chez signifiant ‘la maison où habite..., séjourne habituellement...’ » (Trésor de la langue française informatisé) :

Alors je songeai, puisque j'avais la clef de chez elle, à aller la voir comme de coutume. A. Dumas Fils, La Dame aux Camélias,1848, p. 146.

Les avenues avant chez la tante c'était plein de marrons. Je pouvais pas m'en ramasser, on n'avait pas une minute... Céline, Mort à crédit,1936, p. 51.