dimanche 22 mai 2011

L’apobouniadose du satané ILUP



À la mémoire de mon collègue Gilles Leclerc (1928-1999),
qui aimait tant créer des néologismes à partir du grec
et qui fut toute sa vie un ardent défenseur du français

Pour commencer, un mot d’explication sur ce titre étrange puisque les hellénistes se font rares par les temps qui courent. Dès la mort de Jules César, l’habitude s’est prise de célébrer une cérémonie de déification des empereurs : l’apothéose (de θες, dieu). Le philosophe Sénèque, qui n’aimait pas l’empereur Claude, a ridiculisé son apothéose dans un écrit satirique intitulé L’Apocoloquintose du divin Claude où ce dernier se transforme non en dieu mais en citrouille (en grec κολόκυνθα, d’où le mot français coloquinte). Le néologisme apobouniadose dérive du grec βουνιάς, -άδος, navet. L’apobouniadose, c’est donc la transformation en navet. Quant au sigle ILUP, il signifie indice de langue d’usage public et il a fait l’objet d’un rapport publié en 1999 par le Conseil (pas encore supérieur à cette date) de la langue française.


Pour la petite histoire, on peut mentionner que le sigle original était FLUP (français langue d’usage public) mais que sa lettre initiale a subi une apothéose en I (apo-iota-ose ?) quand on s’est aperçu qu’il était susceptible de prédire le sort du rapport : un flop. Cette mesure de magie apotropéique s’est finalement révélée vaine (πότροπος, qui détourne les maux).

Deux représentants du Secrétariat à la politique linguistique du Québec ont résumé ainsi la substance du rapport ILUP au Congrès mondial sur les politiques linguistiques tenu à Barcelone en 2002 :
Un nouvel indice (ILUP) donne à croire qu'en 1997 le français était la langue d'usage public de 87 % des Québécois, et ce, même sur l'Île de Montréal, puisque près de trois personnes sur quatre ont déclaré l'utiliser en priorité dans leurs rapports publics. Au sein de l'ensemble de la population immigrée, ce pourcentage s'établissait à 57 %.

Le rapport ILUP a créé une polémique. Nous résumerons les critiques – nombreuses : une pluie de hallebardes – qui lui ont été adressées. Je me contenterai de donner les références des principaux articles critiquant l’ILUP : Le Devoir, 24 septembre 1999 ; Le Devoir, 25 septembre 1999 ; Le Devoir, 16 octobre 1999 ; Le Devoir, 19 octobre 1999 (texte se portant à la défense du rapport mais contenant néanmoins quelques critiques) ; Le Devoir, 1er novembre 1999 ; L’Action nationale, janvier 2000 ; Bulletin d’histoire politique, automne 2001 ; Bulletin d’histoire politique, automne 2002 ; Bulletin d’histoire politique, hiver 2003 (deux textes).


En cliquant ici, vous aurez accès au site du démographe Michel Paillé et à la bibliographie complète de ce qui a été publié sur l’ILUP. Notez qu’il faudra ensuite cliquer sur « Critiques de l'"Indice de langue d'usage public" (ILUP) ».



Voici la liste des principales critiques :
1.   L’objet même de l’LUP est illusoire : se servir d’un seul chiffre pour rendre compte d’une réalité complexe. Comme l’écrit un des critiques, « L’indice miracle qui en un seul chiffre révèle l’essentiel est une utopie ».

2.   L’auteur a utilisé deux équations pour établir son indice. Mais il ne nous donne pas les formules de ces équations : c’est le « secret de la Caramilk » dont nous reparlerons le moment venu. L’auteur ne donne pas plus d’indications sur la façon dont il s’est servi de la régression logistique – technique statistique – pour aboutir à son indice.

3.   Pas plus que les formules des équations, le texte du questionnaire et le rapport administratif de l’institut de sondage ne sont publiés, ce qui n’est pas acceptable dans un rapport de recherche.

4.   Conséquence de ce qui précède, le travail scientifique n’est pas falsifiable (au sens que Karl Popper donne à ce mot) dans la mesure où le lecteur ne dispose pas des éléments nécessaires (questionnaire, équations de régression) afin de vérifier les résultats obtenus : « Seule la personne qui a produit le premier rapport est, dans l’état actuel des choses, capable de procéder à sa mise à jour ».

5.   Le recours à la méthode statistique de la régression logistique a entraîné la mise au rancart d’une forte proportion de l’échantillon de 14 000 personnes parce que, pour faire des régressions logistiques, il faut des réponses valides à toutes les questions. La constitution d’un échantillon aussi grand (avec entrevues en 10 langues) est particulièrement onéreuse. Le contrat initial de collecte des données était de l’ordre de 325 000 $ mais on a dû lui faire une rallonge. D’après ce que l’on réussit à comprendre du rapport, la régression logistique qui a servi à construire l’indice résulterait de 2 000 ou 3 000 répondants, et non de 10, 12 ou 14 000. Comment justifier l’élimination d’une aussi grosse partie d’un échantillon aussi dispendieux ?

6.   L’indice occulte la présence des bilingues qui sont répartis en deux groupes, français et anglais. L’ILUP classe un répondant dans la catégorie « français » dès que sa probabilité estimée d’utiliser le français à partir des activités sectorielles est supérieure à 50 %. Puisqu’il n’y a pas de 50 % pile, il n’y a pas de bilingues. Cela n’est pas conforme à la réalité sociolinguistique de Montréal où il y a une communauté bilingue stable depuis le XIXe siècle. Ce parti pris conduit à présenter les faits de façon tortueuse : il n’y a que 61 % des habitants de l’île qui utilisent exclusivement le français alors que le chiffre mis en évidence, 71 %, comprend des personnes qui utilisent l’anglais jusqu’à 49 % du temps.

7.   Dans l’île de Montréal, le taux de réponse plus élevé des francophones et des natifs a entraîné une surreprésentation d’environ 2 % des francophones et ce biais n’a pas été corrigé sous le prétexte fallacieux que cette surestimation était inférieure à la marge d’erreur de 2 %. Or, tous les biais, quels qu’ils soient, s’additionnent.

8.   L’ILUP repose en partie sur les communications dans les services gouvernementaux et services personnels, secteurs où les employés francophones sont surreprésentés par rapport aux anglophones. Les secteurs de la restauration et de l’hôtellerie, où il y a davantage de mixité linguistique, n’ont pas été pris en compte à part.

9.   De l’aveu même de l’auteur, les 12 activités utilisées dans la confection de l’LUP n’ont pas été pondérées : une activité qui n’a lieu qu’une fois par année (visite chez le médecin, par exemple) a le même poids qu’une activité hebdomadaire ou même quotidienne.

10.  Rien n’est dit sur les critères qui ont servi à déterminer les 12 activités qui ont été analysées.

11.  Il a déjà été établi, à la suite des travaux de Christopher McAll, que la question générale sur l’utilisation du français au travail (celle à laquelle recourt l’ILUP) surestime la place du français. Or, cette question générale est l’élément le plus important dans la constitution de l’indice.

12.   L’indice n’est basé sur aucune véritable problématique sociolinguistique. En particulier, il ne tient pas compte d’une notion fondamentale de la sociolinguistique, la répartition fonctionnelle des langues. Si l’on en avait tenu compte, cela aurait eu comme conséquence qu’on aurait considéré à part les utilisations du français dans les relations avec l’extérieur du Québec ou avec les personnes en visite au Québec (s’il y a plus de touristes anglophones au Québec, il y aura une plus grande utilisation de l’anglais dans la restauration et l’hôtellerie, ce qui ne signifie pas automatiquement une augmentation de l’anglicisation).
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En fait l’entreprise ILUP était viciée dès le départ mais l’aveuglement et l’entêtement n’ont pas permis de la stopper. La collecte des données était à la toute veille d’être lancée lorsqu’eut lieu une réunion des chercheurs du Conseil qui révéla l’existence de problèmes conceptuels. Un exemple de question à laquelle il n’a pas été possible d’obtenir de réponse satisfaisante : pourquoi dans la constitution de l’indice voulait-on prendre en considération les consultations chez le médecin (en principe couvertes par le secret professionnel, donc relevant du domaine privé) et non la fréquentation des théâtres et des cinémas qui s’effectue pourtant dans un lieu public ? Bien d’autres questions fondamentales ont été posées et un chercheur, le démographe Michel Paillé, a envoyé une longue note de service (19 pages) aux autorités du Conseil et à ses collègues le 12 juin 1996 dans laquelle il montrait que la méthode employée surestimerait la place du français.

Le seul résultat tangible de la réunion des chercheurs a été qu’une réflexion sur la notion même de langue d’usage public a commencé – vous avez bien lu : on a commencé une réflexion sur la définition d’une notion qui était le fondement d’une recherche déjà en cours. Malgré tout, la collecte des données a poursuivi son cours sans qu’on attende une clarification des concepts.

Dans d’autres circonstances, une telle aventure s’appelle mettre la charrue devant les bœufs.

Et les conséquences ont été à la hauteur de l’improvisation et de la précipitation du départ. À la veille de la publication des résultats, on s’est bien rendu compte qu’on courait à la catastrophe en publiant des résultats qui montraient que, somme toute, le français se portait très bien non seulement au Québec mais aussi à Montréal. Il a donc fallu rectifier le tir in extremis : à côté de deux communiqués de circonstance et d’un troisième claironnant la victoire (« Les allophones adoptent majoritairement le français comme langue de vie publique»), on en a ajouté deux autres qui insistaient sur le caractère précaire du français comme langue de travail à Montréal : « Le français, langue commune, est d'usage courant au Québec, des progrès restent cependant à faire à Montréal » et « Une attention soutenue doit être apportée à la langue de travail et à la situation de Montréal ». En fait, la présidente de l’Office à cette époque, Mme Nicole René, a utilisé l’essentiel de ses interventions lors de la conférence de presse précédant le lancement du rapport à rappeler les difficultés du français pour s’imposer comme langue de travail à Montréal.

On avait senti le roussi et l’incendie n’allait pas tarder à se manifester. Dès le lendemain de la conférence de presse, on a vu Brent Tyler, avocat du lobby anglophone, brandir ledit rapport devant les médias, dire qu’il allait s’en servir dans ses contestations judiciaires et déclarer que, puisque tout allait si bien pour le français, il n’était plus besoin de loi 101. Et il avait beau jeu : la vision jovialiste de la situation du français avait été entérinée par cinq sous-ministres et présidents d’organismes, tous signataires de la préface d’un rapport qui n’allait pas tarder à susciter la controverse. Et placer le gouvernement dans l’embarras. Un embarras qui continue. À preuve : les signatures des sous-ministres et présidents n’apparaissent plus dans la version électronique en ligne sur le site du Conseil.
*   *   *

Malgré la polémique, le Conseil de la langue française s’est obstiné pendant des années à défendre sa chimère d’indice unique, notamment dans les ouvrages Le français au Québec : les nouveaux défis (2005) et Le français, langue de la diversité québécoise : une réflexion pluridisciplinaire (2006). L’arrivée d’un nouveau président a fini par produire un changement de position : le Conseil a admis que, pour rendre compte de la situation linguistique complexe du Québec, il faut « disposer du maximum d’information possible pour couvrir tous les angles de vue » et donc « privilégier la complémentarité des informations fournies par des indicateurs tels que la langue d’usage public, la langue maternelle, la langue d’usage à la maison de même que les substitutions linguistiques » (Rapport annuel de gestion 2006-2007, p. 10). En fait, le Conseil a fini par condamner le recours à l’indice unique pour rendre compte de la situation linguistique du Québec même s’il a utilisé une formulation amphigourique dans le but de ménager la susceptibilité de personnes encore en poste. Mario Beaulieu, membre du Conseil au moment où celui-ci a redéfini sa position à l’égard des indicateurs de la situation linguistique, en ne se gênant pas pour condamner le rapport ILUP, a clairement montré comment il fallait interpréter la position de l’organisme : « Cette étude sur l’usage public du français correspond sans doute à une des tentatives les plus douteuses pour donner un portrait optimiste de la situation du français. Elle a été hautement contestée par les scientifiques à la fois dans ses objectifs et sa méthodologie. C’est également sur cette étude que se fonde l’avocat Brent Tyler pour affirmer que le français n’a plus besoin d’être protégé » (L’Aut’ Journal, n° 255, janvier 2007). À partir du moment où on s’en servait pour contester la loi 101, les navets étaient cuits, la messe dite et l’ILUP condamné.

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