mercredi 17 février 2016

Hivernants fuyant les habitants


À quelques reprises ces derniers jours j’ai entendu à la radio le mot snowbird. De quoi s’agit-il ? Pour le dictionnaire Webster, snowbird désigne « someone who spends the winter months in a warm place ». Le Grand Dictionnaire terminologique (GDT) de l’Office québécois de la langue française (OQLF) propose comme équivalent hivernant, « personne qui, l'hiver, quitte son lieu d'habitation pour séjourner dans un pays ou une région au climat plus doux ».


Une capsule du 14 janvier 2010 de l’OQLF précise : « En français, quelques dénominations ont été proposées pour éviter cet anglicisme : l'équivalent le plus simple, à défaut d'être aussi coloré que snowbird, est le terme hivernant, substantif qui est d'ailleurs usité en français européen pour désigner des touristes qui migrent aussi pendant la saison froide dans des endroits au climat plus doux. Par exemple, on parle d'hivernants sur la Côte d'Azur. »


Substantif […] usité en français européen Or, il semble bien que ce sens donné à hivernant, loin d’être usité*, soit vieilli dans ce que nos endogénistes appellent le français de référence (le français des dictionnaires publiés en France). On trouve le mot dans des écrits qui parlent des Britanniques et des Russes qui, au xixe siècle, allaient passer l’hiver sur la Côte d’Azur. On parlait d’ailleurs à l’époque de stations hivernales : « Tout le long de cette avenue [de Saint-Raphaël à Saint-Tropez] (...) on essaye de créer des stations hivernales » (Maupassant, Sur l’eau, 1888, cité dans le Trésor de la langue française informatisé). Aujourd’hui, le mot hivernant s’emploie toujours mais généralement dans un autre sens.


Ainsi le Larousse donne cette définition : « personne qui séjourne quelque part pendant ses vacances d’hiver, en particulier dans une station de sports d’hiver ». Pour le Larousse, l’hivernant court plutôt après le froid, pour le GDT il le fuit.


Le GDT, si prompt à nous servir des tartines historico-lexicographiques, ne mentionne pas le sens que le mot hivernant avait anciennement en français québécois. Avec raison évidemment dans ce cas-ci car on ne voit pas ce que pareils renseignements viendraient faire dans un dictionnaire terminologique (et pourtant l’OQLF s’obstine à citer l’édition de 1762 du Dictionnaire de l’Académie française dans sa fiche « déchets ménagers » dans une tentative pour réhabiliter l’usage du mot vidanges depuis longtemps en régression dans les communications des municipalités du Québec).


Anciennement au Québec, l’hivernant** (venu en Nouvelle-France pour une année) se distinguait de l’habitant (venu s’établir à demeure). Voici ce qu’on trouve dans le Dictionnaire canadien-français de Sylva Clapin (1894) :



Le mot s’est répandu jusque dans l’Ouest du continent, ainsi que l’atteste le Glossary of Mississipi Valley French 1673-1850 de John Francis McDermott (1941) :



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Pour le GDT, snowbird est un « emprunt intégral » qui est « difficilement intégrable au système du français ». Toujours la même formule passe-partout pour rejeter un emprunt. Le mot est déjà intégré phonétiquement, on le prononce « snôbeurde ». Il est aussi intégré morphologiquement : au pluriel, on n’entend jamais « snôbeurdze ». Que voulez-vous de plus ? Un petit chausson avec ça ?
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* Usité : « Qui est en usage, couramment employé. Synon. courant, usuel » (Trésor de la langue française informatisé).
** Sur le mot hivernant, voir aussi : Konrad Fillion, « Essai sur l’évolution du mot habitant (XVIIe-XVIIIe siècles) », Revue d'histoire de l'Amérique française, vol. 24, n° 3, 1970, p. 375-401.


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