mercredi 14 février 2024

La norme du français au Québec : les modèles linguistiques des non-francophones


Comme mes lecteurs ont pu s’en rendre compte à quelques reprises, je suis exaspéré par la pratique, devenue courante dans le Grand Dictionnaire terminologique (GDT), d’affirmer sans preuve que tel ou tel mot fait partie de la « norme sociolinguistique du français au Québec ». Dans sa Politique de l’emprunt linguistique (2017), l’Office québécois de la langue française (OQLF) va même jusqu’à affirmer que « chaque emprunt est évalué en fonction : […] de son adéquation à la norme sociolinguistique du français au Québec (c’est-à-dire de sa légitimité dans l’usage) » (p. 9). Sur la base de quelle enquête ? Aucune ! C’est tout simplement de la pifométrie.

Pourtant il y a eu quelques enquêtes qui donnent une idée du sentiment sociolinguistique des Québécois. Mais leurs résultats ne correspondent pas aux attentes des idéologues endogénistes. Voici un sizième billet rendant compte des résultats de quelques-unes de ces enquêtes.

 

Je reprends ici les analyses que le sociologue Pierre Bouchard et moi avions faites d’un sondage effectué en 1998. Le questionnaire avait été soumis à un échantillon représentatif d’adultes francophones, anglophones et allophones.

Le texte qui suit étudie les réponses de ces deux dernières catégories et a été publié dans le Devoir du 9 septembre 1999 ; j’y ai apporté quelques modifications cosmétiques.

Le titreur avait ainsi coiffé notre article : « Les anglophones adoptent la langue du Québec, les allophones, celle de la France. »

Nous avons cherché à déterminé le modèle normatif des anglophones et des allophones quand ils parlent français, ainsi que leur évaluation de la manière de parler des francophones.

L'évaluation que l’on fait de sa manière de parler traduit une adhésion plus ou moins consciente à l’un des modèles normatifs prévalant dans le milieu. Dans cette perspective, on constatera avec intérêt que les allophones ont plus l’impression de parler français (60 %) que les anglophones (44 %) qui, eux, ont plus l’impression de parler québécois. Ils se distinguent des anglophones en privilégiant le modèle français et il s’agit d’une distinction statistiquement significative.

Les résultats qui suivent corroborent ce que nous venons de constater. Plus de la moitié des allophones (55 %) affirment parler à la manière française (20 % tout à fait à la manière française et 35 % plutôt à la manière française) alors que seulement le tiers des anglophones (33 %) se disent dans cette situation, si on additionne ceux qui parlent tout à fait à la manière française et ceux qui parlent plutôt à la manière française. Malgré certaines difficultés, ces derniers sont sûrement plus intégrés au contexte québécois.

 

Un modèle de référence

Après avoir vu à quel modèle normatif général les non-francophones adhèrent ou ont tendance à adhérer, il devient intéressant de déterminer l’évaluation qu'ils font du parler de la population francophone née au Québec. Cette dernière parle-t-elle très bien, bien, mal ou très mal le français ? En répondant à une telle question, les anglophones et les allophones ne décrivent pas vraiment ce qu’est leur conception du modèle québécois en matière de langue mais nous renvoient à un modèle qu’ils imaginent plus ou moins consciemment et auquel ils adhèrent ou auraient tendance à adhérer.

L’évaluation du parler des francophones est généralement positive : plus de deux anglophones ou allophones sur trois (68 %) considèrent que les francophones nés au Québec parlent bien ou très bien. Les anglophones sont en général plus positifs que les allophones ; ils divergent d’opinion notamment à la catégorie « très bien ». En effet, 16 % des anglophones affirment que les francophones nés au Québec parlent très bien, alors que seulement 9 % des allophones font cette affirmation.

Par ailleurs, il ne faut pas négliger le fait qu’au moins le quart des anglophones et des allophones considère que la population francophone née au Québec parle mal. Soulignons que les allophones se montrent les plus sévères sur ce point (32 % des allophones comparativement à 25 % des anglophones).

Comment interpréter cette évaluation ? Pourquoi en est-on venu à la conclusion que certains Québécois parlent très bien, d’autres bien et d'autres mal ? Sans doute parce que l’on a une idée plus ou moins précise d’un parler idéal auquel on compare le parler de la population francophone née au Québec, d'un modèle auquel on se réfère.

On dira que telle personne parle à la manière française et d’une autre qu’elle parle à la manière québécoise. Si on se fie aux opinions reçues sur la norme, on aura sûrement tendance à dire que les personnes qui parlent français ou à la manière française parlent mieux que les autres. Qu’en est-il des populations consultées ?

On constate d’abord que, pour la très grande majorité des anglophones, les francophones nés au Québec parlent à la manière québécoise (92 %) ou parlent tout simplement québécois (86 %) ; pour les allophones, les résultats sont de 91 % et 84 %. Ce constat est lourd de signification : il nous renvoie à l’évaluation plus ou moins positive que l’on fait de la manière de parler des francophones. Si on estime que les francophones parlent français, on affirmera que ces derniers parlent bien (>95 %), alors qu’à l'inverse, si on estime que les francophones parlent québécois, on dira qu'ils parlent plus ou moins mal, la proportion des non-francophones affirmant qu’ils parlent bien descend à 62 % et 69 %.

 

Ce que les parents souhaitent

Une autre façon d’aborder la question de la norme est de chercher à déterminer le modèle de langue que les parents souhaitent que leurs enfants parlent. Souhaiteraient-ils qu ’ils apprennent à «parler comme des Français de France, comme des personnes qui lisent les nouvelles de Radio-Canada, comme la plupart des politiciens du Québec ou comme le monde ordinaire qu’on voit dans les jeux télévisés ?». Malgré les limites évidentes de cette typologie (inspirée des travaux de la Commission Gendron), il nous apparaît tout de même intéressant de constater que les allophones ont plus tendance à privilégier un modèle du français parlé apparenté d'une façon ou d'une autre au modèle français et véhiculé par les Français de France ou, dans une certaine mesure, par les lecteurs de nouvelles de Radio-Canada (71 %). Les anglophones, pour leur part, sont moins portés que les allophones à aller dans ce sens (58 %) et, de ce fait, ils adhèrent plus facilement au parler des gens ordinaires (34 %) que ces derniers (26 %).

L’attrait suscité par le modèle français devient encore plus évident quand on demande aux non-francophones s’ils souhaitent que, dans les cours de français, leurs enfants « apprennent à parler tout à fait à la manière française, plutôt à la manière française, plutôt à la manière québécoise ou tout à fait à la manière québécoise ». Les allophones favorisent nettement le parler à la manière française (« tout à fait » + « plutôt » = 72 %) alors que les anglophones se montrent très partagés entre le parler à la manière française (51 %) et celui à la manière québécoise (49 %).

Enfin, il est possible d’observer les mêmes tendances pour ce qui est de l’apprentissage du français écrit. Les allophones privilégient toujours le modèle français: 62 % « aimeraient que leurs enfants apprennent à écrire le fiançais comme des journalistes français ». Les anglophones, quant à eux, sont encore aussi partagés entre le modèle français et le modèle québécois: 52 % « aimeraient que leurs enfants apprennent à écrire le français comme des journalistes québécois ».

Les allophones privilégient le modèle du français parlé par les Français de France, l’apprentissage du parler à la manière française et l’apprentissage du français écrit tel que le pratiquent les journalistes français. A l’inverse, les anglophones privilégient le modèle québécois: l’apprentissage du français parlé par les gens ordinaires, l’apprentissage du parler à la manière québécoise et l'apprentissage du français écrit des journalistes québécois.

Par ailleurs, les allophones et les anglophones semblent s’entendre sur une sorte de moyen terme entre les modèles français et québécois décrits précédemment et qui se traduit par les souhaits suivants pour leurs enfants: l’apprentissage du français parlé par les lecteurs de nouvelles de Radio-Canada, l’apprentissage du parler à la manière française et l’apprentissage du français écrit tel que le pratiquent les journalistes québécois.

Bref, cette catégorisation nous permet de spécifier les orientations générales des allophones et des anglophones et de mesurer l’attrait général des modèles. Ainsi, plus de la moitié des allophones (54 %) adhèrent au modèle français, un peu plus du quart (27 %) sont intéressés par le modèle intermédiaire (la variante québéco-française) et le reste (19 %) privilégie le modèle québécois. Dans le cas des anglophones, la situation semble moins polarisée, ils se répartissent à peu près également entre les trois modèles: 36 % adhèrent au modèle québécois; 33 % à un modèle intermédiaire (la variante québéco-française) et 31 % au modèle français.

 

Une enquête de 2004 a repris le même questionnaire (chapitre 11 du fichier pdf téléchargeable en cliquant ici). Les mêmes tendances ont été observées (il n’y a pas de différences significatives entre les résultats de 1998 et ceux de 2004). À ma connaissance, il n’y a pas eu de nouvelle enquête sur le sujet.

 

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