vendredi 16 février 2024

La norme du français au Québec : la stratification sociale

 

Comme mes lecteurs ont pu s’en rendre compte à quelques reprises, je suis exaspéré par la pratique, devenue courante dans le Grand Dictionnaire terminologique (GDT), d’affirmer sans preuve que tel ou tel mot fait partie de la « norme sociolinguistique du français au Québec ». Dans sa Politique de l’emprunt linguistique (2017), l’Office québécois de la langue française (OQLF) va même jusqu’à affirmer que « chaque emprunt est évalué en fonction : […] de son adéquation à la norme sociolinguistique du français au Québec (c’est-à-dire de sa légitimité dans l’usage) » (p. 9). Sur la base de quelle enquête ? Aucune ! C’est tout simplement de la pifométrie.

Pourtant il y a eu quelques enquêtes qui donnent une idée du sentiment sociolinguistique des Québécois. Mais leurs résultats ne correspondent pas aux attentes des idéologues endogénistes. Voici un neuvième billet rendant compte des résultats de quelques-unes de ces enquêtes.

 

On trouve dans plusieurs fiches du GDT la mention : « termes utilisés dans certains contextes ». Le recours au mot contexte montre bien que, pour les auteurs des fiches du GDT, la langue est d’abord conçue, ou perçue, comme quelque chose que l’on trouve dans les dictionnaires ou au moins dans des textes et non comme un phénomène avant tout sonore. La preuve en est que l’on ne trouve à peu près aucune indication de la façon dont on peut ou doit prononcer un mot  même pas dans la fiche « sauce Worcestershire », nom que peu de gens réussissent à prononcer de façon intelligible sinon correcte du premier coup. Voici un autre exemple qui vaut son pesant d’or : « Au Québec, chambre de bains et chambre de bain sont surtout relevés dans des contextes de langue courante, tandis que salle de bains et salle de bain sont employés dans toutes les situations de communication. » A priori, puisqu’il est question de langue courante, on pourrait croire qu’on inclut la langue parlée mais, en parlant, fait-on la distinction entre chambre de bains et chambre de bain ? Chambre de bainze, salle de bainze ? On voit bien qu’on ne prend en compte que l’écrit.

Quand on ne tient aucun compte des circonstances des prises de parole il faut se lever de bonne heure pour affirmer que tel ou tel terme fait partie de la « norme sociolinguistique du français au Québec ». La norme de quelle catégorie sociale ? S’exprimant dans quelles circonstances ? « Dans certains contextes », disons plutôt dans certaines circonstances, on entend « clutch », « wiper », « tyre », « dash » tout comme dans d’autres circonstances on entend « salle de bain ». Pourquoi ne pas même mentionner que ces termes n’appartiennent pas (ou ne devraient pas appartenir ?) à la « norme sociolinguistique du français au Québec » ?

Je rappelle quelques conclusions de mon enquête sur l’utilisation et la connaissance du vocabulaire français dans un secteur du monde du travail et du monde de l’enseignement technique, celui de la mécanique automobile.

L’échantillon était composé de travailleurs et d’élèves du secteur de l’automobile habitant dans la RMR de Montréal et nés au Québec. Plus spécifiquement, les personnes interrogées se divisaient en cinq catégories : vendeurs d’automobiles, commis aux pièces, commis à la clientèle, mécaniciens et élèves de l’enseignement technique.

Dans une autre enquête, une partie de ce questionnaire a aussi été présentée à un échantillon représentatif des régions métropolitaines de recensement de Montréal et de Québec (701 personnes).

Les vendeurs et les commis à la clientèle étaient plus nombreux à déclarer utiliser les termes standard pour nommer des pièces ou des composantes de l’automobile que les commis aux pièces, les mécaniciens ou les élèves.

Les travailleurs du secteur de l’automobile qui étaient directement en contact avec la clientèle portaient donc une attention particulière aux termes qu’ils employaient. En d’autres termes, les répondants se répartissaient en deux groupes bien typés : les commerciaux ou cols blancs, plus en contact avec le public et déclarant utiliser dans une forte proportion les termes standard, et les ouvriers ou cols bleus, qui conservaient dans une plus forte proportion l’utilisation d’un vocabulaire non standard comprenant plusieurs termes anglais.

Il y a donc une stratification sociale dans les réponses.

Les résultats des élèves de l’enseignement professionnel étaient presque toujours plus faibles que ceux des quatre catégories de personnel travaillant chez les concessionnaires d’automobiles et même que ceux du grand public.

Les élèves déclaraient un comportement linguistique analogue à celui des commis aux pièces et des mécaniciens, mais à un niveau plus ou moins sensiblement inférieur.

À partir du moment que le GDT fait un travail plus lexicographique que terminologique, il n’est pas normal qu’il ne tienne pas compte du parler des classes populaires. C’est de la discrimination sociale.

Pourquoi le GDT ne reviendrait-il pas à une démarche purement terminologique ?

________

Pour plus de renseignements sur cette enquête, voir mon billet « Du char à l’auto ».

 

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire